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Full text of "Gerbet, Salinis et Rohrbacher"

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L'ECOLE MENAISIENNE 



GERBET, SALINIS 



ET 



ROHRBAGHER 



M" RICARD 

PRÉLAT DE LA MAISON DE SA SAINTETÉ 
PROFESSEDR DE THÉOLOGIE AUX FACULTÉS d'aIX ET DE MARSEILLE 



Troisième Edition 




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PARIS 

LIBRAIRIE PLON 

E. PLON, NOURRIT et C'«, IMPRIMEURS- ÉDITEURS 



RUE GAnANCiEItE. 10 



Toui droits ri 



'^rtés 



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SMftS 



GERBET, SALINIS 



ROHRBACHER 



L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de 
traduction et de reproduction à l'étranger. 

Cet ouvrage a été déposé au ministère de l'intérieur (section 
de la librairie) en juillet 4886. 



DU MÊME AUTEUR : 

L'ÉCOLE MENAISIENNE. 

I. Lamennais (3 f'itVion). 

n. GeRBET, SALINIS et ROHRBACHER(3'^rfl7/on). 

IIL Lacordaire (2' erfiVjon) . 

IV. MONTALEMBERT. 



Une VICTIME de Beaimarchais. 



PVRIS. — TYPOGRAPHIE DE E- PLO\, NOfRRIT KT C'', RCF. CARANaÈRE. ». 



L'ECOLE MENAISIENNE 



GERBET, SALINIS 



ET 



ROHRBAGHER 



M" RICARD 

PRÉLAT DF. LA MAISON DE SA SAINTETE 
PROFESSEDR DE THÉOLOGIE AL'X FACULTÉS d'aIX ET DK MARSEILLE 



Troisième Édition 




PARIS 

LIBRAIRIE PLON 

E. PLON, NOURRIT et G'«, IMPRIMEURS- ÉDITEURS 

RLE GARANCIÉRE, 10 

Tous droits réservés 



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in 2010 with funding from 

University of Ottawa 



http://www.archive.org/details/gerbetsalinisetrOOrica 



PREFACE 



ni: LA DRU MEME EDITION. 



J'ai cru pouvoir rapprocher dans un même 
volume les deux premiers disciples de l'École Menai- 
sienriCj d'autant que, admis les premiers dans l'inti- 
mité du maître, ils le suivirent avec une unanimité 
de vues et de sentimenls telle que leur action se 
confond souvent, comme leur biographie, au point 
de créer quelques difficultés, quand on veut les 
distinguer l'une de l'autre. Une fois séparés de 
Lamennais , tous deux suivent une voie semblable, 
jusqu'à ce que la mort les réunisse tous deux à peu 
d'intervalle, après une carrière analogue, et une 
jiarfaite union d'esprit et de cœur, dans les milieux 
et les événements les plus divers. 

La précédente édition ne parlait guère que de 
Gerbet. Celle-ci y en le réunissant à Salinis, les 
mettra tous deux da?}s le jour et le rapprochement 
qui leur conviennent. S'il en résulte certaines répéti- 



tions, on voudra bien me les pardonner, elles sont la 
conséquence inévilable d'un sujet qui se mêle à chaque 
pas dans une touchante et fraternelle liaison. 

Les nombreux amis de cette double mémoire j à 
Juilly, à Bordeaux f à Amiens, à Perpignan, à 
Auch, et ailleurs, me sauront peut-être y ré d'en 
avoir fixé, sous un mince volume, les traits épars 
dajîs vingt publications, dont ils savent tout le 
mérite. Le mien , si mon livre en a un , sera de les 
avoir mises à profit. 

P. S. de la 3" édition. — Pour répondre à un 
vœu qui 7îous a paru justifié, nous plaçons, à la 
suite, l'étude sur Rohrbacher, précédemment éditée 
en un petit volume à part. 



L'ÉCOLE MENAISIENNE 



GERBET 



NAISSANCE, liDLCATIOX, SEMINAIRES. 



Sommaire. — Les montagnards du Jura. — Un cœur de mère. — Pre- 
mière communion. — La voix de Dieu dans le silence. — En rhétori- 
que. — Modestie et douceur. — Sur le chemin du séminaire. — L'es- 
prit de Dieu sur l'Église de France. — L'abbé Astier. — Une victime 
du doute. — JoulTroy et Gerbet. — Attendons ! — Les cinq cents élèves 
en théologie à Besançon. — La place de Gerbet. — Académie au Sémi- 
naire. — Le régime intellectuel des grands Séminaires d'après M. Re- 
nan. — M. Olier et Saint-Sulpice. — L'Ange du Séminaire. — Gerbet 
à Saint-Sulpice. — Gerbet et Salinis. — Les amitiés de séminaire. 
— Lettre de Lacordaire. — Jonathas et David. — Devant le cercueil 
d'un ami. 



Dieu plaça son berceau au sein des montagnes du Jura, 
« contrée- riante et poétique, féconde en grands et beaux 
u tableaux, qui a son histoire à elle, ses traditions, son 
« caractère, et qui, du haut de ses montagnes sauvages, 
« regarde sans envie les montagnes vantées de la Suisse et 
« les cimes hautaines des Alpes ' ». 

Les montagnards du Jura ont l'âme ardente, un peu 

' X. Marhier, Guides Joanne. 



2 GERBET 

rêveuse, profondéineiiL attachée au culte de leurs pères. 

Entre tous, ceux de Poliguy offrirent de tout temps' le 
type le plus complet du caractère franc-comtois. 

C'e^t à Poligny que naf|uil, le 5 février 1798, Philii'Pe- 
Olympi; GERBET, d'une famille riche et honorée. 

Pour qui a connu la limpidité d'âme, la pureté de regard 
de l'abbé Gerbet, il ne saurait y avoir de doute : une mère 
pieuse veilla sur son berceau. Rien ne laisse sur la physio- 
nomie d'un enfant une empreinte reconnaissable, comme 
le rayonnement d'un cœur maternel qui vit de la vraie vie, 
de celle que l'on puise dans l'Eucharistie. Femme de de- 
voir, la mère de Philippe Gerbet veilla elle-même sur les 
premiers développements du cœur de ses enfants. Femme 
de foi, elle leur parla de Dieu en termes qui se gravèrent 
au plus intime de leur conscience. Femme d'exemple, elle 
leur apprit à conformer toujours leur vie à leurs convic- 
tions. Fenune forte, elle leur montra comment il faut sou- 
tenir les épreuves de Dieu *. 



II 



Aussi, quand l'heure de la première communion arriva 
pour le pieux enfant de cette femme forte, l'enfant sentit, 
dans son âme, les émotions impérissables qu'il a depuis si 
magniiiquement décrites \ 

' A. IlousSfT, Dictionnaire historique et gôographique . 
-Laiioue, Mgr Gerbet et l'École menniùcnne, t. !<■'. 
' Gf,iuu.t, Considérations sur te dogme générateur de la piété 
catholique. 



NAISSANCE, ÉDUCATION, SÉMINAIRES. 3 

« La communion, a-t-il dit, s'accomplit comme sous le 
(( vestibule entr'ouvert du sanctuaire invisible oîi se con- 
u somme l'éterneile union. Tandis que les sens restent dans 
(( l'ordre actuel, l'âme ressent la présence de l'autre ordre; 
a elle y entre, elle prend possession de sa substance, comnie 
« un homme transporté aux limites de cet étroit univers 
« visible, étendant sa main au delà, saisirait déjà les pré- 
ce mices de l'autre monde. Alors, il se passe en elle de ces 
a choses que la parole humaine craint de profaner en les 
(i exprimant. A ce murmure confus des passions, qui gronde 
« encore dans l'àme fidèle comme le dernier bruit des agi- 
(( tations de la vie , succède tout à coup un grand silence. 
Bientôt une commotion également forte et douce annonce 
« la présence d'un Dieu; et soudain les saints désirs, et la 
(( prière, et la patience, et l'esprit de sacrifice, souvent lan- 
(1 guissants, se raniment : tout ce qu'il y a de divin en elle 
« s'allume à la fois. Son regard s'épure et reçoit quelques 
Cl rayons de cette lumière qui éclaire ce qui est au delà du 
Cl cœur. Des émotions indéfinissables, vives comme des 
c( sensations, calmes comme des idées, attestent l'harmonie 
Cl renaissante de l'esprit et des sens. On éprouve, dans 
c( mille autres circonstances, les joies de la vertu : c'est là 
u seulement qu'on en savoure toute la volupté. Contemplez 
c( les traits de ce chrétien qui adore en lui son Sauveur : 
« ne diriez-vous pas que si cette bouche, fermée par le 
c( recueillement, s'ouvrait tout à coup, une voix en sorti- 
c( rait, essayant, d'un ton plaintif encore, le cantique des 
ce cieux? Elle chanterait comme un ange gémit, elle gémi- 
cc rait comme chante un mortel. » 

C'est au collège de Poligny que Gerbet fit sa première 
communion, durant laquelle « il se passa dans son âme de 



GERBET. 



ces choses que la parole humaine craint de profaner en les 
exprimanl » . 



III 



Dieu parla à celte jeune âme ce langage mystérieux, que 
tant de vies sacerdotales se souviennent d'avoir entendu, ce 
jour-là, tandis que, tout faisant silence autour des facultés 
du dedans, celles-ci se sentirent tout d'un coup comme 
divinisées et s'inclinèrent, comme une tendre moisson, 
sous un souITlc subit ([ui la dompte sans la briser et lui 
donne, quand elle se relève, une vigueur nouvelle pour 
atteindre la maturité. 

Dès lors, à la tête de ses condisciples, l'élève de Poligny 
se montrera le « pieusement docte et le doctement pieux ' » 
que toute sa vie il sera. 

En rhétorique, dit Mgr Besson^, il rencontre « un pro- 
« fesseur plein de goût autant que de piété, dont les 
« exemples valaient les leçons » . Cet homme, dont l'Église 
de France se doit de conserver le nom avec respect, 
M. Gauthier, de Largilley, a remarqua le jeune Gerbet entre 
« tous ses autres élèves, et le forma à l'art de bien faire 
« comme à celui de bien dire ». 

La piété chez le jeune homme se revêtait de modestie 
et de douceur, les deux caractères distinctifs de celui qu'on 
a appelé « le Mélanchthon du nouveau Luther » , de celui 

' Pie sciens, scienler pius. (Saint Augustin.) 
' Besson, Élude sur Mgr Gerbet. 



NAISSANCE, ÉDUCATION, SÉMINAIRES, 5 

qu'à la Chesnaie Maurice de Guériu nommait « le doux 
abbé Gerbet ». 
A quatorze ans, il avait achevé ses études littéraires. 



IV 



La voix qui avait parlé au pied de l'autel de sa pre- 
mière communion, il en avait gardé pieusement l'écho au 
plus intime de son être. Elle le poussa à revoir cet autel et 
à y réveiller, dans une longue oraison, des souvenirs 
« précieux, parce qu'il avait été fidèle ». 

Quand il se releva, ce fat pour dire adieu à ses maîtres, 
embrasser sa mère et prendre le chemin du séminaire. 

Son principal historien, Mgr de Ladoue, dont nous sui- 
vons les données aussi sûres que finalement attendries, 
introduit ici un dialogue qui rappelle, à s'y méprendre, 
la manière de Gerbet : 

« Je me ligure qu'au moment où il s'éloignait ainsi dans 
son modeste équipage, il eût été rencontré par quelque 
haut dignitaire de l'Empire, un général, — il y en avait 
alors un peu sur tous les grands chemins, recrutant des 
hommes pour combler les vides de la Grande Armée. — 
En voyant ce jeune homme à la taille élancée, à la physio- 
nomie ouverte, il s'approche, espérant peut-être faire une 
heureuse recrue : 

— Où allez-vous ainsi, jeune homme? 

— Monsieur, je vais me faire prêtre. 

— Prêtre! il n'y en a donc pas assez? Mais, pourquoi 
voulez-vous vous faire prêtre? 



6 GERBET. 

— Pour enseigner la religion et pour la défendre. 

— Vous allez défendre là une cause perdue. Ne snvez- 
vous pas que le Pape est en prison? L'Empereur vient de 
le faire venir à Fontainebleau, et, après celui-ci, il n'y en 
aura plus d'autre. 

— En ôles-vous bien sûr? 

— Vous feriez bien mieux de vous enrôler dans les 
armées de l'Empereur : d'ici à quelques années, il sera le 
maître du montle. 

— Vous ignorez sans doute, monsieur, que celui à qui 
Dieu a donné le monde est Jésus-Christ, dont le Pape est 
le vicaire? 

— Vieilleries que cela!... Mais enfin, mon ami, pour- 
quoi voulez-vous vous faire prêtre? Est-ce que vos parents 
n'ont pas de fortune? 

— Mes parents sont riches, et j'aurais pu, en continuant 
leur honorable profession, vivre dans l'aisance. 

— Est-ce qu'on ne vous a pas trouvé assez d'esprit pour 
faire autre chose? 

— Je viens de terminer mes études, et mes maîtres ne 
m'ont pas trouvé plus bête qu'un autre. 

« Ne comprenant rien à ce langage, le général s'éloigne, 
en murmurant assez haut, pour être entendu : 

— Fanatisme! » 

Et il disait plus vrai qu'il ne pensait. 

Il fallait, en oiïet, une foi bien robuste, pour pousser vers 
la milice sacerdolale une âme jeune, intelligente, devant 
qui s'ouvraient toutes les carrières conduisant à la fortune 
et aux honneurs'. 

' Lvnoir, Mgr Gcibet e( l'Kco'e menaisinme. t. I", p. 15 et 
suiv. 



NAISSANCE, ÉDUCATION, SÉMINAIRES. 7 

Mais l'esprit de Dieu remuait l'Église de France, et, sur 
des points divers, il préparait dans l'ombre la brillante 
génération sacerdotale, d'où la nôtre est sortie, qui a ressus- 
cité le catholicisme dans le pays et l'a réconcilié avec lui, 
au prix de tant d'efforts et de lattes conlre l'esprit des vieux 
mécontents et les préjugés des fils de Voltaire. 



A Besançon, oîiil arriva en 1812, Gerbet trouva, comme 
à Poligny, un professeur, qui en fit son disciple chéri et 
développa les dons merveilleux de celte intelligence d'élite. 

Le professeur de philosophie, à l'Académie de Besançon, 
dont le futur séminariste suivit d'abord les cours, suivant 
l'usage du moment, était « un des hommes les plus singu- 
« liers et les plus habiles de son temps' ». Il s'appelait 
l'abbé Astier. 

Mgr Besson nous a conservé un portrait achevé de ce 
maître, qui exerça tant d'action sur le développement intel- 
lectuel de Gerbet. 

« M. Astier avait plus de cinquante ans, quand il parut 
pour la première fois dans la chaire de l'Académie. Son 
extérieur n'imposait pas, mais il attirait. Tous les yeux de 
son auditoire se fixèrent sur lui avec l'intérêt qu'inspirent 
UQ nouveau maître et un nouvel enseignement. C'était un 
homme d'un brun foncé et d'une petite taille; son caractère 

' Besson, loc. cil. 



8 -- G E R r. E T . 

était plein de vivacité et son esprit plein de saillies; doué 
d'une mémoire prodigieuse, il parlait le latin aussi bien que 
le français, el professait, selon la méthode scolastique, 
la philosophie de l'ancienne Sorbonne. Sa voix était aiguë 
et pénétrante, sa conversation instructive et variée. Le 
prêtre en lui dominait tout le reste. 

D'une foi vive, d'une piété priifonde, d'une moralité 
exemplaire, il mêlait à toutes ces qualités quelques excen- 
tricités de caractère qui semblaient les relever encore. Ses 
distractions sont devenues fort célèbres, mais il ne souffrait 
guère qu'on l'en avertît. 

Un jour qu'un chanoine lui lit observer, dans une sacris- 
tie, qu'il avait déjà mis Irois chasubles l'une sur l'autre, 
et qu'il était inutile d'en ajouter une quatrième : 

— Croyez-vous donc, repartit M. Astier, que je n'aie, 
comme vous, autre chose à faire qu'à aboyer le parchemin? 

Si sa verve railleuse n'épargnait pas assez les chanoines, 
elle vengeait en toute occasion l'Église et ses dogmes. Fidèle 
au costume ecclésiastique comme à toutes les règles de son 
état, il s'entendit reprocher un jour par un de ses collègues, 
diacre défroqué, d'être vêtu comme un curé de village : 

— Monsieur, répondit-il, apprenez que les curés de 
village ont plus d'esprit dans leur petit doigt que vous 
n'en avez dans toute votre personne, et je le sais, car je 
viens de l'être. 

Dans une voiture publique, où un riche électeur avait 
engagé une querelle avec lui sur la religion, il allait réduire 
son adversaire au silence, quand une dame l'arrêta, en 
lui disant à l'oreille : 

— Prenez garde : monsieur paye pour plus de 1,000 
francs d'impôts. 



NAISSANCE, ÉDUCATION, SÉMINAIRES. 9 

— Et moi, repartit M. Astier à haute voix, je vous 
déclare que, si on imposait l'esprit, il ne payerait pas un 
centime'. 

Ces traits de vivacité spirituelle firent à l'abbé Astier la 
réputation d'un redoutable jouteur et ne le rendaient que 
plus cher à ses élèves. Aussi charitable dans ses procédés 
qu'il était parfois incisif dans ses paroles, il frappait ainsi 
l'esprit, gagnait le cœur et gravait dans l'âme de ses dis- 
ciples cette vive et forte empreinte qu'un professeur 
habile laisse sur tout ce qui l'enloure. 

(( J'ai peint l'abbé Astier, c'est déjà peindre l'abbé 
Gerbet. A la différence des élèves qui ne copient que les 
défauts de leur maître, Gerbet ne prit de M. Astier qu'un 
goût passionné pour les études philosophiques, avec quel- 
ques habitudes familières aux esprits distraits. On se figure 
dillicilement aujourd'hui, avec le discrédit qui a frappé 
les hautes spéculations et la méthode actuelle'^ des pro- 
fesseurs de nos facultés, quels étaient l'avide empresse- 
ment et les préoccupations studieuses des cent vingt élèves 
de l'abbé Astier. Ils allaient le chercher à sa demeure, lui 
faisaient escorte le long des rues et le ramenaient chez lui, 
non sans s'arrêter autour d'une borne ou sous une porte 
cochère, pendant des heures entières, pour prolonger, 
quelques-uns par malice, la plupart par envie de s'instruire, 
la leçon que le professeur finissait trop tôt à leur gré. Les 
élèves discutaient, l'abbé Astier s'emportait parfois, le jeune 

' Besson, Vie de l'abbé Busson, p. 6 1 . 

* Nous avons cru devoir atténuer par ces mots l'expression de 
« MisÉRVBLE audi'oire auquel sont réduits les professeurs de nos 
Facultés ». Les auditoires qui se pressent autour des ch lires du haut 
enseigacmcat ne nous paraissent plus méri'cr cette quniitiiation. 

1. 



10 GERBET. 

Gerbet écoulait siirloiit. Les promenades du jeudi n'étaient 
pour le maîlre amoureux de la vérité que de nouvelles 
occasions de voir plus familièrement et d'intéresser plus 
longuement la jeunesse bisontine. Partout M, Gerbet était 
au premier rang. On l'appelait le bras droit de M. Aslier, 
son él(ve chéri, l'espoir de la science*. » 



VI 



Parmi les l'ictiincs du cloute, dont M. l'abbé Baunard a 
éloquemment décrit les tortures, il en est un plus célèbre 
que ses autres contemporains, peut-être parce qu'il a 
analysé lui-même, avec une poignante tristesse, les ravages 
de ce Doute, qui lui arracha peu à peu ses tranquilles 
croyances d'autrefois. 

« Je n'oublierai jamais, écrit-il, la soirée de décembre 
« où le voile, qui me dérobait à moi-même mon incrédulité, 
(1 fut déchiré. J'entends encore mes pas dans cette chambre 
« étroite et nue, où, longtemps après l'heure du coucher. 
Il j'avais continué de me promener... Je suivais, avec 
« anxiété, ma pensée qui, de couche en couche, descen- 
« dait vers le fond de ma conscience, et, dissipant l'une 
« après l'autre les illusions qui m'en avaient jusque-là dérobé 
«la vue, m'en rendait de moment en moment les dé- 
« tours plus visibles. Eu vain je m'attachais à ces croyances 
«dernières, comme un naufragé aux débris de son na- 

' Besson, Étude sur Mgr Gerbet. 



NAISSANCE, EDUCATION, SEMINAIRES. 11 

« vire... Js sus alors qu'au fond de moi -même il n'y 
« avait plus rien qui fût debout... Ce moment fut affreux; 
« et, quand le matin je me jetai épuisé sur mon lit, il me 
«sembla sentir ma première vie, si riante et si pleine, 
« s'éteindre, et derrière moi s'en ouvrir une autre sombre 
<( et dépeuplée, où désormais j'allais vivre seul, seul avec 
« ma pensée, qui venait de m'y exiler et que j'étais tenté 
« de maudire. Les jours qui suivirent furent les plus tristes 
(( de ma vie. " 

Franc-Comtois comme Gerbet, celui qui notait ainsi les 
déchirements de son âme, jusque-là croyante, avec cette 
poétique tristesse de l'enfant des montagnes qui chante 
son mal, Jouffroy s'en revint, un jour de vacances, dans 
son Jura, et, sur sa route, il rencontra Gerbet. « Jouffroy, 
« dit Sainte-Beuve dans ses Causeries du lundi \, JoulTroy, 
« dans le premier orgueil de la jeunesse et de la science, 
(( et l'auréole au front, ne dédaigna point de discuter avec 
« le jeune séminariste de la province. » 

Le « jeune séminariste de province » était de taille à 
tenir tête au brillant disciple de Cousin, qui « ne dédai- 
gna pas de discuter avec lui ». 

C'était pendant les dangers de l'invasion. La scène se 
passe dans la montagne, chez un curé , où Gerbet s'était 
retiré. 

L'historien de Gerbet, s'aidant des écrits des deux 
interlocuteurs, a dramatisé cette entrevue^, qui se termina 
par le fameux « Attendons! » remarqué de Sainte-Beuve. 

L'élève de l'École normale entre brusquement en ma- 
tière. 

' Sainte-Beuvk, Causeries du lundi, t. IV, p. 13. 
' Ladoie, op. cit., t. l'r, p. 30 et suiv. 



12 GERBET. 

— Quelle philosophie vous a-t-on enseignée h Besan- 
çon? 

— On nous a enseigné la philosophie traditionnelle dans 
les écoles catholiques. 

— Les vieilleries scolastiques!... Est-ce que vous en 
avez été complètement satisfait? 

— Non , il y a bien des choses qui m'ont paru laisser à 
désirer. J'ai, en particulier, trouvé la manière de procéder 
défectueuse '. 

— Je ne suis pas surpris que vous n'ayez pas été satisfait : 
la vraie philosophie n'existait pas encore. J'ai été assez 
heureux pour assister à la naissance de la philosophie nou- 
velle. J'ai entendu l'homme de génie, destiné à éclairer 
son siècle, nous en vanter, dans son langage un peu enthou- 
siaste, les gloires méconnues : « La philosophie », nous 
disait-il, « est la lumière de toutes les lumières, l'autorité 
«des autorités, l'unique autorité*. » Il nous e.\pliqu;iit que, 
jusqu'à présent, la philosophie n'avait pas pu exister, 
parce qu'on acceptait aveuglément la solution donnée par 
la révélation. Or, je vous le demande, croyez-vous que, 
dans l'époque actuelle, une solution puisse être proposée à 
l'acceptation des masses, à ce titre qu'elle a été révélée? 
Croyez-vous qu'elles sentissent du goût pour une doctrine 
qu'on leur envelopperait de figures? Quanta moi, j'incline 
fortement pour la négative \ 

— Comment! votre premier pas en philosophie consiste 

'Gekbet, De V Enseignement philosophique. (Art. du Mémorial 
Catholique i]c 1S54, t. P', p. 205.) 

' CoL'si>, Cuiirs d'histoire de la philosophie. 

*JoiFFiu)\, Dît problème de la destinée humaine, p. 43G et 
suir. 



NAISSANCE, EDUCATION, SEMINAIRES 13 

à renverser le seul fondement de toute investigation phi- 
losophique! Vous n'êtes donc plus catholique? 

— Eh! mon Dieu, je vais vous f:iire ma profession do 
foi : elle vous étonnera peut-être; mais, pour peu que 
vous vouliez suivre le chemin que j'ai suivi, vous arriverez 
au même résultat. ISé de parents pieux dans ce pays où la 
foi catholique était encore pleine de vie au commencement 
de ce siècle, j'avais été accoutumé de bonne heure à con- 
sidérer l'avenir de l'homme et le soin de son âme comme 
la grande affaire de la vie , et toute la suite de mon édu- 
cation avait contribué à fortifier en moi ces dispositions... 
J'étais heureux de ce bonheur que donne une foi vive et 
certaine en une doctrine qui résout toutes les grandes 
questions qui peuvent intéresser l'homme... Je n'oublierai 
jamais la soirée de décembre, où le voile qui me dérobait 
à moi-même mon incrédulité fut déchiré". 

— J'espère bien ne jamais vous suivre dans celte triste 
voie. Arrière toute philosophie qui n'aurait pas pour résul- 
tat de confirmer en moi les convictions catholiques! 

— Vos convictions catholiques! Vous ne savez dune pas 
qu'il n'est plus possible aujourd'hui, en présence des dé- 
couvertes de la science, de croire ce qu'enseigne l'Église ? 

— Quelles sont ces découvertes? 

— Avez-vous entendu parler du Zodiaque de Denderah? 

— Non. C'est la première fois que ce nom est prononcé 
devant moi. 

— Le Zodiaque, que l'on appelle de Denderah parce 
qu'il a été découvert, pendant les campagnes de l'armée 
française en Egypte , dans le grand temple de Denderah , 

' JouFFKOY, Mélanges philosophiques. 



14 (; E (i B E T . 

l'ancienne Tenlyris, représente l'élat du ciel à l'époque 
où il fui dessiné. Or, pour retrouver cet aspect céleste, il 
faut remontera quarante-cinq, à soixante-cinq siècles. Que 
devient dès lors la chronologie de la Bible? 

— Êtes- vous bien siir de ces calculs? S'il y a désaccord 
entre la Bible, qui a pour elle une certitude infaillible, et 
un moment trùs-incertain , le bon sens dit qu'il faut se 
prononcer pour la Bible Mais, attendons! 

« Le jeune séminari.ste, dit Sainte-Beuve, mis en présence 
du monument inconnu, ne put que répondre: « Atten- 
« dons ! » 

Il eut raison d'attendre. 

Lorsque la vraie science eut parlé, il fut constaté que le 
Zodiaque de Denderah appartenait à l'époque de la domi- 
nation des Romains en Egypte, c'est-à-dire au premier ou 
au deuxième siècle de notre ère. 

Le normalien et le séminariste se séparèrent. 



VII 



Celui-ci regagna sa chère solitude studieuse de Besan- 
çon. 

Cinq cents jeunes gens s'y pressaient autour des chaires 
de théologie. 

Kt quels jeunes gens! 

« En regartiant leurs fronts avec les lumières que pro- 
jette sur eux un avenir assez rapproché, on peut distin- 
guer, dans leurs rangs pressés, le prélat éminent qui aura 



NAISS\NCE, ÉDUCATION, SÉMINAIRES. 15 

pour mission de répandre dans la France du dix-neuvième 
siècle les vraies doctrines de l'Église romaine, les saints 
enseignements de la morale, les solides principes du droit 
canonique, Mgr Gousset. 

«A côté de lui, dans l'ombre où il se plaît, un autre 
prélat, qui exercera aussi sur le clergé français, par la 
solidité, la profondeur de sa doctrine, une inlluence salu- 
taire, Mgr Doney, le savant évoque de Montauban. 

« Puis, deux autres évêques, dont l'épiscopat sera béni' ; 
des apôtres^ dont l'un recevra la palme du m.arlyre; des 
écrivains distingués, les abbés Blanc et Receveur, auteurs 
l'un et l'autre d'ouvrages d'Histoire ecclésiastique, d'esprit 
et de valeur différents; l'abbé Gaume, qui laissera plus 
que le souvenir de ses livres; d'autres ecclésiastiques, de 
vertu et de savoir, qui occuperont les postes les plus 
importants de la hiérarchie ecclésiastique! 

«Si vous demandez aux anciens du sanctuaire, écrit 
l'éloquent évoque de Nîmes ^ quelle était la place de 
M. Gerbet parmi tant de réputations qui commençaient et 
d'espérances déjà couronnées par la renommée, aucun 
d'eux n'hésitera à lui assigner la première place. 

« De brillants concours, dont on ne saurait trop déplorer 
la suppression , terminaient alors l'année scolaire. Quatre 
prix et huit accessits suffisaient pour animer les meilleurs 
esprits. Les quatre cent cinquante jeunes gens qui com- 
posaient cette grande école pouvaient tous prétendre à ces 
modestes récompenses; mais, outre les notes obtenues 

' Mgr Mabile, évtViufi de Vcrèailles, et Mgr Lcgain, successeur de 
Mgr Doney à Montauban. 

' L'abbé Ga;;elin, mis à mort pour la foi en Cocliincbine. 
' Besson, Étude sur Mgr Gerbet. 



Ifl GERBET. 

pour les réponses de l'année, on tenait compte, pour déter- 
miner le rang, des décisions données par écrit sur des cas 
de conscience, et surtout d'une argumentation à laquelle les 
plus forts prenaient part, sous la direction des maîtres et 
sous les yeux de tout le séminaire. 

« M, Gerbet part;igea le premier prix en 1816; il l'obtint 
seul en 1817. Le nom, le talent, le savoir de ses rivaux, 
qui sont devenus les oracles de l'Église, indiquent assez à 
quelle hauteur il s'était élevé. 

« Les hommes d'élite qui composaient cette brillanle 
phalange, loin de se borner aux études imposées par la 
règle, se réunissaient chaque mercredi en académie, et 
employaient ce jour de congé à lire des dissertations, pré- 
parées pendant la semaine, sur l'Écriture sainte, sur l'his- 
toire ecclésiastique el sur le droit canon. Les principaux 
commentaires de la Bible étaient lus, traduits, analysés. 
Fleury servait de texte aux études historiques; mais, en 
résumant chacun des livres de son histoire, on en signalait 
les points douteux ou incomplets. Enfin, la littérature et 
les langues avaient leur part dans ces modestes travaux, 
en sorte que l'imagination, le goût, la mémoire, tout ce 
qui fait l'homme, s'exerçait et se formait à la fois. 

a Qu'il était agréable aux maîtres de surprendre, par 
une visite inattendue, une de ces académies si heureuse- 
ment composées! Ils trouvaient dans la même séance 
M. Gousset et M. Blanc, M. Gerbet et M. Darlois... M. Gousset 
était un casuiste plus habile, M. Blanc un dialecticien plus 
serré, M. Dartois un linguiste plus érudit; mais >L Gerbet 
avait plus que personne le don de plaire et de charmer. » 

« Il aurait pu être tout ce qu'étaient ses condisciples; 
mais le poëte avait ses heures , et le malicieux causeur 



NAISSANCE, ÉDUCATION, SÉMINAIRES. 17 

prenait quelquefois le dessus, à moins qu'une distraction 
ou une rêverie ne le plongeât dans un silence profond ou 
une étude solitaire. » 



VIII 



L'observation en a été faite par un ancien séminariste , 
qui, en perdant le don de la foi, n'a point perdu celte 
estime et, je l'ose dire, cet amour du séminaire qui sur- 
vivent à tout, dans le cœur de ceux qui y ont vécu. 

« Le régime intellectuel des grands séminaires, a dit 
M. Renan, est celui de la liberté la plus complète : rien ou 
presque rien n'étant demandé à l'élève comme devoir 
rigoureux, il reste en pleine possession de lui-même; qu'on 
joigne à cela une solitude absolue, de longues heures de 
méditation et de silence, la constante préoccupation d'un 
but supérieur à toutes les vues personnelles, et on com- 
prendra quel admirable milieu de pareilles maisons doivent 
former pour développer les facultés réfléchies. Un tel genre 
de vie anéantit l'esprit faible, mais donne une singulière 
énergie à l'esprit capable de penser par lui-même. On en 
sort un peu dur, parce qu'on s'est habitué à placer une 
foule de choses au-dessus des intérêts, des jouissances et 
même des sentiments individuels; mais cela même est la 
condition des grandes choses, qui ne se réalisent jamais 
sans une forte passion désintéressée. Voilà pourquoi, con- 
clut le célèbre académicien, — bon juge d'ailleurs en cette 
malière, — voilà pourquoi les Séminaires sont une source 



18 GERBET. 

si féconde d'esprits distingués, et tiennent une si grande 
place dans la statistique littéraire'. » 

Lorsque l'K^'lise, réunie en concile à Trente, décréta la 
fondation des séminaires. Dieu marqua, dans les mystérieux 
desseins de ses prédestinations, un homme qui devait 
s'inspirer de la pensée dominante de celte institution su- 
blime et la réaliser dans une association qui n'a eu ja 
pareille nulle part. 

Cet homme fut l'abbé Olier, fondateur du Séminaire, 
type et modèle de tous les séminaires de la chrétienté, 
Saint-Sulpice. 

Les étrangers qui, visitant la capitale, passent devant ce 
grand bâtiment sans caractère, que l'on appelle le Sémi- 
naire de Saint-Sulpice, ne se doutent guère que, derrière 
ces murs modernes, subsiste une institution ancienne; que, 
dans ces bâtiments bourgeois sans style et sans grandeur, 
s'abrite une des œuvres merveilleuses du grand siècle. 
Quelle révélation, s'il leur était donné de converser quel- 
ques instants avec ces prêtres vénérables qui consument, 
dans des labeurs obscurs, fatigants par leur éternelle mono- 
tonie, des existences de quarante et soixante ans, n'ayant 
d'autre ambition que de remplir le mieux qu'ils peuvent 
leur tâche quotidienne, et de donner à l'Église des servi- 
teurs dévoués! Et ces hommes, dont souvent personne ne 
connaît le nom, en dehors de celte enceinte, ce sont des 
savants de premier ordre, comme l'abbé Le Ilir, des prêtres 
éminents qui brilleraient sur les plus hauts degrés de la 
hiérarchie-! 

' E. Renan, Essais de morale et de critique (Élude sur Lamen- 
nais), pp. U8 et 1 i9. 

' Lvixiti:, op. cit , t. 1", p. 39. 



NAISSANCE, ÉDUCATION, SÉMINAIRES. 19 

Le but unique et exclusif de Saint-Sulpice, c'est de for- 
mer le prêtre. Il se refuse à tout autre ministère; il n'a 
jamais voulu et ne voudra jamais faire que cela. Son idéal, 
c'est le prêtre, et ce qu'il y a de plus essentiel à l'Église 
dans le prêlre, le pasteur... Les trois vertus les plus indis- 
pensables au prêtre vivant dans le siècle forment aussi l'es- 
prit particulier de Saint-Sulpice : l'éloignement du monde, 
l'amour des choses saintes et le respect de la hiérarchie. 

Cette vénérable association , qui forme ou anime de son 
souffle le clergé français depuis trois siècles, si semblable 
à elle-même depuis l'origine, si humble, si faible en appa- 
rence, et en réalité si forte, ne repose point sur l'engage- 
ment irrévocable des vœux. Le Sulpicien ne connaît d'autre 
joug que celui de l'Église, d'autre promesse que celle de 
tout prêtre à son évêque, afin que le spectacle de cette 
volonté, toujours libre d'elle-même et toujours soumise, 
serve d'exemple au prêtre qui, dans le monde, doit être à 
lui-même sa règle et sa sanction. 

Les statuts du Sulpicien sont simples , peu nombreux , à 
la portée de tous, afin que tout prêtre y trouve l'exemplaire 
de sa vie, et qu'il puise, dans cette espèce de prcshylcrhun, 
le goût et l'amour de la vie commune, autant que le minis- 
tère paroissial la rend praticable et possible De là 

vient en partie , au clergé français , formé par la r( gle ou 
l'esprit de Saint-Sulpice, l'honneur et l'estime dont il jouit 
partout '. 

Un ancien élève de Saint-Sulpice a décrit l'accueil qu'on 
reçoit à Saint-Sulpice, lorsqu'un jeune aspirant à la cléri- 
cature s'y présente : 

' Cnoc\nNE, Vie du Père lacordaire, t- I", pp. C6 et 07. 



20 GERBET. 

« Vous venez d'entrer, dit-il ; on vous a conduit dans la 
chambre du supérieur, qui s'est levé pour vous recevoir, 
qui vous a embrassé, qui a pris la peine de vous donner 
toutes les indications qui vous sont nécessaires. A la porte, 
vous rencontrez un séminariste, qui vous prend par le 
bras comme s'il vous connaissait depuis longtemps, et qui 
s'empresse de vous déclarer qu'il est tout entier à votre dis- 
position : c'est votre Ange! — En effet, à partir de ce 
moment, il veillera sur vous comme un ange, attentif à pré- 
venir vos moindres désirs, à vous éviter le plus léger 
souci... Qui peut avoir oublié son Ange du séminaire'! » 

C'est qu'aussi, sous des dehors empreints d'une réserve 
empreinte elle-même d'un parfum des anciennes mœurs 
ecclésiastiques, suave et touchante réminiscence du passé', 
rien, suivant la douce expression du prêtre, qui a fait peut- 
être jusqu'ici le plus d'honneur à l'institution de M. 01ier% 
« rien n'est maternel comme Saint-Sulpice ». 



IX 



Gerbet avait entrevu de loin tout cela. 

L'enseignement élémentaire de Besançon ; le besoin qu'il 
éprouve, en revêlant enfin l'habit ecclésiastique, — qu'il 
n'avait point encore pris après trois ans de séminaire, 
— de se tremper fortement dans l'esprit de son saint état; 

' LvDoOK, op. cit., t. 1"", p. 40. 

' Rk.nan, op. cit., |). 158. 

'FÉ.NELON, Discours pour l'Epiphanie. 



NAISSANCE, ÉDUCATION, SÉMINAIRES. 21 



puis, un secret instinct, qui lui fit comprendre que son 
ministère s'exercerait toujours hors du pays natal, le 
portèrent à s'en aller demander au séminaire de Saint- 
Sulpice ce complément d'éducation cléricale dont il sen- 
tait la nécessité. 

C'est au commencement de l'année 1818 qu'il frappa à 
la porte de Saint-Sulpice. 

La compagnie obéissait alors au saint abbé Duclaux, et 
le séminaire avait pour directeur le savant abbé Garnier, 
ayant sous ses ordres des directeurs comme les Boyer, les 
Carrière, les Teysseyrre, dont les noms restent si justement 
vénérés dans le clergé de France. 

Lorsque M. Duclaux vit l'abbé Gerbet, son âme, tem- 
pérée d'austérité et de tendresse, se sentit attirée vers le 
jeune Bisontin , dont la physionomie réfléchie et un peu 
triste révélait une âme d'élite. 

Il lui assigna, pour être son Ange, un séminariste de 
haute distinction, en qui le Sulpicien exercé devina le 
compagnon naturel du nouvel arrivant. 

C'était l'abbé de Salinis! 

Comme plus tard Lacordaire, Gerbet se mit tout aussitôt 
à culti\er et à cueillir avec délicatesse celte Heur de 
l'amitié et à en jouir sans scrupule *. 

Les amitiés de séminaire, d'ailleurs surveillées avec un 
soin jaloux [lar les directeurs qui en savent les avantages 
et aussi les périls, laissent, dans une vie sacerdotale, un 
parfum pénétrant et suave que rien n'emporte, et qui de- 
meure le meilleur abri aux jours de l'épreuve. 

Lacordaire séminariste a décrit le charme de ces amitiés, 

• Chocarne, op. cit., t. h', p. 74. 



22 GERBET 

contractées sous l'œil de Dieu et scellées, sous le regard 
de maîtres vénérés, dans le recueillement du sanctuaire. 
« Tu ne sais pas un de mes enchanlenients, écrit-il à 
« un de ses amis du deliurs, c'est de recommencer ma 
(( jeunesse, je veux dire cet âge qui est entre l'enfance et 
« la jeunesse, avec les forces morales qui appartiennent 
« à un âge plus élevé... Au collège, on est encore trop 
(( enfant, on ne connaît pas le prix des hommes et des 
« choses; on manque de trop d'idées pour savoir se choi- 
« sir et s'attacher des amis par des liens puissants. Les 
« rapports élevés de l'amitié échappent à des âmes si fai- 
(ibles, à des intelligences si neuves. Ensuite, dans le 
« monde, on n'est plus à même de se créer des liaisons 
« bien solides, soit que les hommes ne vivent plus si rap- 
« proches, soit que l'intérêt et l'amour-propre se glissent 
« jusque dans les unions qui semblent les plus pures , soit 
« que le cœur soit moins à l'aise au milieu du bruit et de 
« l'activité sociale. L'amitié a bien plus de prise, au milieu 
« de cent quarante jeunes gens qui se voient sans cesse, 
« qui se touchent par tous les points, qui sont presque 
« tous comme des fleurs choisies et transportées dans la 
« solitude '. » 



Gerbct, âme tendre, un peu rêveuse, moins faite pour 
les réalités pratiques de la vie que pour les spéculations 

' LACOUDVinE, Lettre à .M. I.oroin, 31 jamicr 1525. 



NAISSANCE, EDUCATION, SEMINAIRES. 23 

de l'esprit, avait, plus qu'un autre, besoin d'un ami qui 
suppléât à ce qui lui manquait, tout en étant en commu- 
nion d'idées avec les siennes. 

Or, il se trouva que Salinis avait des besoins de son 
temps, des aspirations du prêtre au dix-neuvième siècle, 
de la sainte Église et de Rome, les mêmes intuitions que 
Gerbet'. 

Dès lors , entre les deu.x séminaristes que Dieu destinait 
à être mi jour les princes de son peuple, s'établit une 
amitié, ou mieux une union si complète de l'esprit, du 
cœur, de l'âme, que l'on eût dit Jonathas et David. 

Quarante années durant, ces deux grands hommes 
marcheront dans les sentiers les plus glorieux de l'Église 
de France, la main dans la main, sans que rien vienne 
jamais ternir ce pur et doux attachement. 

La mort seule les séparera pour un temps, et, lorsque 
Gerbet, survivant à Salinis, regardera son ami dans le 
cercueil . c'est avec des larmes dans la voix et des san- 
glots au cœur qu'il s'écriera : 

« Mes frères, je suis appelé, par une vieille et sainte 
« amitié, à vous adresser quelques paroles dans cette heure 
« si tristement solennelle. On a désiré que celui qui a si 
(i bien connu votre grand archevêque-, vous laissât, pour 
i( consolation dernière, une image de sa vie, telle qu'on 
« peut le faire à la hâte , dans ces instants troublés que 
tt nous venons de passer près de son lit de mort. Je vous 
« apporte des souvenirs de quarante ans. Nos affections, 
« nos travaux ont été, durant ce long espace de temps, 

' Ladoce, Notice szir Mgr de Salinis, passiin. 
' Antoine de Salinis, d'abord évoque d'Amiens, est mort arche- 
vêque d'Audi. 



21 GERBET. 

(( tellement entremêlés, qu'il fallait, ce semble, que ce 
(( mélange se produisît jusqu'à la fin , et qu'à la voix qui 
(( sort de celte tombe pour vous prêcher encore vos de- 
« voirs, vînt se joindre la mienne pour proclamer vos 
« regrets. Ma douleur eût mieux aimé garder le silence; 
« mais un autre sentiment m'invite à parler. Nous avons 
« besoin, moi, de lui offrir; vous, de recueillir pour lui ce 
((Suprême hommage, par lequel on fait ses adieux non 
(( plus à l'âme (jui part, mais au corps qui s'en va. Nous 
(( avons besoin de nous représenter quelques traits impé- 
(( rissables de cette grande âme, au moment où ce cer- 
(( cueil, qui déjà nous cache ses traits mortels, est sur le 
(( point de disparaître aussi '. » 

Quand il fallut finir, c'est avec un accent déchirant, 
que les auditeurs n'ont pas oublié, que Gerbet, s'adressant 
à son ami, disait : 

(( grand évêque, ô saint ami, faites par vos prières 
(( que je participe à vos dons. Laissez tomber sur moi celte 
« grâce, comme Élie, montant vers le ciel, jeta son man- 
(( teau sur son disciple et ami. C'est le meilleur présent 
« que puisse me faire votre céleste amitié, pour me sou- 
(( tenir, moi, pauvre évêque, dans ce qui me reste à par- 
(( courir de la roule, où je rencontre les devoirs que vous 
« avez si bien remplis, et les tristesses dont vous èles 
(( délivré *. » 

' Gerbet, Éloge funèbre de Mgr de Salinis. (Cxonle.) 
' Gi KBET, ibid. (l'éroraison.) 



If 



GERBET ET LAMENNAIS 



Sommaire. — Félicité de Lamennais. — Secret de séduction. — Affinité 
de natures. — Lecture du premier volume de l'Essai sur l'indiffé- 
rence. — Le premier noyau de l'École menaisienne. — Aux Missions 
étrangères. — La thèse soutenue en Sorbonne. — Aumônier du col- 
lège Henri IV. — Le Mémorial (fatholique. — Gerbet journaliste. 

— Gerbet controversiste. — Opposition des Jésuites. — Secret de 
l'influence des doctrines de Lamennais. — A la Chesnaie. — Com- 
ment on y vivait. — Quelques noms. — Gerbet d'après Maurice et 
Eugénie de Guérin. — Le David du nouveau Saui. — Parfaite commu- 
nion d'idées. — Premières inquiétudes. — L'Avenir. — A Juilly. — 
Lion et épagneul. — Lamennais à Juilly. — Retour de la Chesnaie. 

— Le cri de l'amitié blessée. — Adieu, mon père bien-aimé, mon 
meilleur ami, adieu 1 — Les Paroles d'un croyant. — Réfutation. — 
Prières. — Seigneur, grâce et miséricorde 1 



Gerbet et Salinis avaient conlraclé une de ces amiliés 
qui scellent deux vies l'une à l'autre : un homme « alors 
le plus célèbre et le plus vénéré des prêtres français * » , 

' MoNTALEHBERT, le Pèrc Locordaire, p. 13. 



26 GEBBET. 

allait ajouter une affinité de plus à celte union, forte et 
tendre, née sous l'abri favorable du séminaire. 

Le prêtre s'appelait Félicité de Lamennais. 

Nous avons longuement étudié cette figure, trop peu 
connue malgré sa grande renommée, — faute de quoi, on 
ne comprend rien au mouvement religieux et apologétique 
du dix-neuvième siècle'. — En l'étudiant, nous avons 
rencontré Gerbet, et tout ce que nous avons dit alors de 
lui nous dispense de revenir, aussi longuement qu'il le 
faudrait, sur cette phase si importante de la vie du futur 
évêque de Perpignan. Nous n'y insisterons donc pas, et il 
nous suffira, après avoir rappelé les grandes lignes, de 
noter quelques épisodes, forcément négligés dans notre 
précédente élude. 



II 



Comment Lamennais put-il exercer une séduction si 
profonde sur Gerbet? 

« Jamais plus grandes passions n'exci lurent dans une 
plus grande âme de plus violentes tempêtes; jamais l'en- 
fantement laboiieux d'un monde nouveau n'arracha des 
cris de douleur plus éloquents. Comme la femme de la 
Bible, dans le sein de laquelle deux peuples, l'un d'élus, 
l'autre de réprouvés, se heurtaient, il sentit dans son 
ardente poitrine la lutte de siècles entiers... Lamennais 

^ Lamomais, 1 vol. chez les m(mcs éditeurs. 



G ERB ET ET LAMENNAIS. 27 

fut un ressort terrible, un arc tendu toujours prêt à lancer 
le trait... Le tour absolu des opinions de Lamennais, qui 
nous a valu tant de pauvres raisonnements, tant de juge- 
ments défectueux, nous a valu aussi les cinquante pages 
de grand style les plus belles de notre siècle... Lamennais 
est inexplicable, si l'on n'accorde que le même homme 
peut être à la fois un artiste supérieur, un philosophe 
médiocre et un politique insensé '. » 

Gerbet ressembla plus qu'on ne croit à Lamennais, avec 
ces différences profondes que creusent entre deux natures, 
d'une part l'obstination à enchaîner son cœur à ses idées *, 
et de l'autre un irrésistible besoin d'écouter toujours le 
langage du cœur, a ce doux conseiller repoussé de tous 
les séraphins foudroyés ■'' ». 

Les côtés artistiques du génie de Lamennais attirèrent 
et fixèrent longtemps Gerbet. Il fut, lui aussi, contemplatif 
comme Platon, soldat comme Achille. Sous la soutane et 
sous la mitre, ce fut un lutteur vaillant et un doux docteur. 
On disait de lui, quand il siégeait sur sa chaire pontificale 
de Perpignan : a C'est l'abeille de l'épiscopat, bien supé- 
rieure à l'abeille altique '. » 

A Besançon, Gerbet avait lu et savouré le premier volume 
de V Essai. On ne l'a dit nulle part, mais je soupçonne à 
plus d'un indice que le désir de connaître et le besoin d'ai- 
mer l'auteur ne furent pas étrangers à sa détermination de 
venir à Paris. 



'Renan, M. de Lamennaù, passim. 
' Lacordmre, Lettre à Moutalembert. 
'Chocvrne, le Père Lacordaire, t. I", p. 1.13. 
* FÈVRE, l'Abbé Gerbet, h^ ailicle. (Personnages catholi<iucs con- 
temporains.) 



28 GERBET. 

Aussi, quelle émulioii il éprouva, le jour où son Ange 
lui (lit : « Seriez-vous bien aise de voir l'abbé de Lamen- 
nais? Il vient souvent ici chez M. Teysseyrre : c'est lui qui 
l'a décidé à publier son Essai. Je suis déjà en rapport 
avec lui, et il veut bien me témoigner de l'affection '. » 

C'est ainsi que se forma, à l'insu de tout le monde, à 
l'insu du séminaire lui-même, le premier noyau de cette 
École menaisienne qui devait révolutionner l'Église et le 
pays, en France. 



III 



Quand il eut fait la connaissance de Lamennais, Gerbet, 
peu propre d'ailleurs à se plier aux exigences minutieuses 
d'une règle de vie monotone, songea à quitter Saint-Sul- 
picc, où sa santé délicate souffrait visiblement. Attiré par 
l'un de ses anciens directeurs de Besançon, il alla se loger 
au Séminaire des Missions étrangères, d'où il suivit les 
cours de la Sorbonne. 

Son assiduité, son attention et ce rayonnement d'une 
grande âme qui se refléta toujours en lui, attirèrent les 
regards des professeurs. Il n'avait pas vingt ans, mais, dit 
Sainte-Beuve, « il annonçait un talent philosophique et lit- 
téraire des plus distingués ». La faculté de théologie le 
choisit pour soutenir, au début de l'année scolaire, une 
thèse publique. « 11 avait naturellement les fleurs du dis- 

' Ladoue, liJgr Gerbet, t. I", p. 42. 



GERBET ET LAMENNAIS. 29 

cours, le mouvement et le rliythme de la phrase, la mesure 
et le choix de l'expression , même l'image , ce qui , en un 
mot, deviendra le talent d'écrire. Il y joignait une faculté 
de dialectique élevée , déliée , fertile en distinctions , les 
multipliant parfois et s'y complaisant, mais ne s'y perdant 
jamais '. d 

Plus tard, racontant volontiers ce premier succès de son 
docle ami, l'abbé de Salinis aimait à répéter qu'il n'avait 
jamais entendu parler latin avec autant de facilité et d'élé- 
gance. 

Tous les deux ne perdaient pas de vue le grand but de 
leur vie : s'ils se complaisaient dans ces joutes de l'esprit, 
ils y voyaient surtout le moyen de devenir des prêtres 
instruits, en état d'exercer fruclueu.sement leur apostolat, 
en un temps où la naissance et la condition sont si peu, 
comparées £u savoir et à la valeur personnelle. 

Le l""" juin 1822, tous deux recevaient, sous les voûtes 
de Notre-Dame, des mains de Mgr de Quélen, l'onction 
sacerdotale, et tous deux, prosternés aux pieds du pontife 
qui semblait le mieux représenter la transition entre l'an- 
cienne Église gallicane et la nouvelle Église de France, 
promettaient de vouer leur vie à la gloire de cette Église, 
qu'ils ont tant contribué à faire aimer, en la faisant mieux 
connaître et en dissipant les préjugés, amoncelés contre 
elle par les souvenirs du passé. 

11 n'est point raconté que Lamennais assista à cette ordi- 
nation. J'aime à le croire. Le grand lutteur s'était pris d'une 
véritable passion pour le jeuue ecclésiastique : il ne pou- 
vait manquer de prendre part aux grandes dates de sa vie. 

' S.vinte-Beuve, Causeries du lundi, t. V. 



30 GERBET. 



IV 



A peine ordonné prêtre, l'abbé GerbeL fui nommé pro- 
fesseur suppléant à la chaire de théologie morale, à la 
Sorbonne. 

Ce n'est point là que le voulait Lamennais. 

On se préoccupait beaucoup, à ce moment, de réor- 
ganiser les aumôneries dans les élublissemenls univer- 
sitaires. Relever, dans les collèges, le niveau de l'ensei- 
gnement religieux, en le confiant à des ecclésiastiques 
intelligents et zélés, fut la grande préoccupation de 
M. de Frayssinous. Saiinis lui écrivit : a Monseigneur, il serait 
« impossible de trouver mieux que M. Gerbet. Il a tout ce 
« qu'il faut pour ce ministère : la piété, le zèle, l'attrait, 
(( le talent. Je m'estimerais heureux de pouvoir partager 
« avec lui l'œuvre dont vous avez daigné me charger'. » 

Saiinis et Gerbet furent chargés tous deux de l'aumône- 
ric du collège Henri IV. Les deux aumôniers se complé- 
taient l'un par l'autre : le premier était plus actif, plus en- 
treprenant; l'autre, plus spéculatif, plus philosophe. Tous 
deux prirent rapidement un ascendant considérable sur 
cette jeunesse, alors, plus que jamais peut être, désireuse 
de s'instruire des controverses religieuses qui passionnaient 
à ce moment les esprits. Tous deux, par leur prosélytisme 
sage et leur influence douce, attiraient les jeunes gens, et 
leurs salons ne désemplissaient pas. 

'Lettre de l'abbé de Saiinis au grand iiiailre de l'Univcrsilé, 
15 se|»teiiibre 1822. 



GERBET ET LAMENNAIS. 31 



Lamennais aimait à les surprendre au milieu de leurs 
labeurs dévoués, et c'est dans ces conversations que naquit 
définitivement le plan de l'École dont nous avons raconté 
les débuts. 

La presse catholique laissait alors beaucoup à désirer. 

Parmi les journaux qui s'étaient donné la mission de 
défendre l'Église, les uns surbordonnaient constamment les 
intérêts religieux aux intérêts politiques, ou tout au moins 
ils étaient tellement inféodés aux querelles d'un parti que 
leur action restajt nulle, ou à peu près, en dehors de ce 
parti. Les autres feuilles religieuses, traînant une existence 
misérable à force d'économies et d'aumônes, étaient vouées 
au gallicanisme. 

Les deux aumôniers résolurent de donner, sous le 
patronage de ^L de Lamennais, un organe aux doctrines 
romaines : ils fondèrent le Mémorial catholique. Cette 
revue mensuelle préluda aux fautes et à l'éclat de l'Avenir. 

(( La polémique du bien devint agressive, hautaine, pro- 
vocante, prodigue d'amertume et d'ironie. Tous les adver- 
saires, quels qu'ils fussent, adversaires catholiques surtout, 
furent mis au pilori, et, dans ces exécutions périodiques, 
on ne saurait dire avec quel dilettantisme les exécuteurs 
épuisaient toutes les formules de la dérision '. « 

' FoissET, Vie (lu R. P. Lacordaire, t. I«% p. 115. 



32 GERBET, 

Dans la circonstance de celle fondalion, comme en beau- 
coup d'aiilres occasions, ce fut Salinis qui prit l'initiative, 
mais ce fut Gerbel qui fille succès du recueil. Sa collabo- 
ration active produisait, avec une verve inépuisable, des 
polémiques où la sève de la jeunesse débordait sous mille 
formes. 

Réhabilitation de la constitution catholique du moyen 
âge, et, dès lors, réhabilitation de la grande mémoire de 
Grégoire VII, ce fut la première entreprise du jeune polé- 
miste. Il s'éprit, pour celle imposante figure du moyen 
âge, si amoindrie par les gallicans, d'une véritable passion, 
comme le témoigne une lettre qu'il écrivait à Lamennais, 
alors malade aux eaux de Saint-Sauveur : « Nos pensées, 
(( nos vœux, nos prières, s'envolent toutes du côté des Py- 
« rénées. Au nom de saint Grégoire VU, soyez guéri. Que 
« je voudrais être pour un moment l'ange de ces eaux 
« minérales ! » 

Nous ne saurions suivre, même par une simple énumé- 
ration, l'infatigable journaliste dans ses éludes ou redres- 
sements historiques sur la déclaration de 1682, sur la 
Ligue, etc., ni dans ses réfutations des Traités de théologie 
alors adoptés dans les séminaires, des ouvrages de M. Boyer 
de Saint-Sulpice, du travail de M, Affre sur la suprématie 
temporelle des Papes, des Conférences ecclésiastiques de 
Gap, etc. 

A côté de ces questions d'histoire, Gerbel s'était donné 
la mission de lutter, sur le terrain philosophique, contre 
les deux erreurs qu'il jugeait les plus fatales aux esprits 
contemporains : le Rationalisme, qui proclamait l'indé- 
pendance absolue de la raison, et le Cartésianisme, qui, 
sans nier l'ordre surnaturel, lui paraissait avoir la préten- 



GERB ET ET LAMENNAIS. 33 

tion d'organiser la philosophie et les sciences, en dehors 
des données de la Révélation. 



VI 



Après avoir réfuté, il fallait édifier. Nous savons déjà 
quel système philosophique le Maître prétendit substituer 
aux méthodes Iraditionelles et aux systèmes antichré- 
tiens. Gerbet épousa la querelle du Maître avec une viva- 
cité toute juvénile, dont Lamennais était ravi. 

Dans deux ouvrages de controverse ' et dans un travail 
synthétique -, l'abbé Gerbet s'efforça de prouver qu'il est 
impossible de faire de la bonne théologie sans prendre 
pour base le système philosophique du sens commun. 

Ces études éveillèrent l'attention des professeurs de 
théologie : elles contribuèrent à combler une des lacunes 
les plus sensibles de l'enseignement des séminaires, comme 
il est aisé de s'en convaincre en comparant Bailly avec 
erroné. Les Jésuites les attaquèrent par la plume du Père 
de Rozaven, en des termes dont Mgr de Ladoue n'a pas 
craint de dire: « Le ton général de la discussion affecte, 
«à l'insu probablement du vénérable auteur, un ton de 
« supériorité qui va quelquefois, dans l'expression, jus- 
ce qu'à la suffisance et au mépris. Presque à chaque instant, 

' Des doctrines philosophiques sur la certitude dans leurs rap- 
ports arec les fondements de la théologie, 18'2G. — Coup d'œil 
sur la controverse chrétienne, 1828. 

' Sommaire d'un système des connaissances humaines, 1830. 



34 GERBET. 

« il dit ou sous-enlend que son adversaire n'a pas compris 
« les théologiens; qu'il n'a pas la, qu'il n'a pas étudié '... » 

Gerbet fut sensible à cette attaque. Lamennais en fut 
irrité, comme d'une insulte. Ses correspondances en por- 
tent la trace vive et acerbe-. 

Substituer la méthode d'autorité, qui est la méthode 
traditionnelle dans l'Église, à la méthode cartésienne dans 
l'enseignement scientifique de la théologie, c'était une en- 
treprise que beaucoup d'enthousiastes acclamaient comme 
un acte de courage et un acte de foi. Elle était tout à fait 
dans le mouvement d'idées au sein duquel se mouvait 
alors Lamennais, qui passa plus tard au fanatisme du prin- 
cipe de liberté, tout comme à ce moment il en était au 
fanatisme du principe d'autorité. Seulement, on ne s'aper- 
çut que plus tard aussi, lors de la défection du Tertullien 
moderne, que cette autorité était pour lui celle du genre 
humain ou du sens commun. 

Comment ce système, dont on a si clairement depuis 
démontré l'inanité, comme le faisait avec tant de vigueur 
ces temps derniers M. Ferraz à la Faculté des lettres de 
Lyon ', comment ce système put-il si longtemps séduire de 
grands esprits comme l'était Gerbet, et entraîner en si 
grande majorité le clergé de France? 

Lacordaire, lui aussi séduit comme les autres, s'est posé 
cette question : 

(T Je me suis demandé, dit-il, comment une philosophie 
« dont j'aperçois si clairement le vice aujourd'hui , avait pu 

' Ladoif, op. cit., tome I", page 136. 
'Lettres des 8 et 28 janvier et du i" février tS32. 
^ La Philosophie au dix-neuvième siècle, t. II. Leçon* professées 
à la Faculté des lettres de Lyon en 1870, par M. Ferraz. (Lamennais.) 



GEKBET ET LAMENNAIS. 35 

« si longtemps tenir en suspens ma raison-, et j'ai com- 
« pris que, luttant contre une intelligence supérieure à la 
(( mienne, et voulant lutter seul contre elle, il était impos- 
u sible que je ne fusse pas vaincu. Car la vérité n'est pas 
« toujours un auxiliaire suffisant pour rétablir l'équilibre 
« des forces; autrement jamais l'erreur ne triompherait de 
« la vérité. Il faut donc qu'il y ail dans le monde une puis- 
ce sance qui soutienne les intelligences faibles contre les 
« intelligences fortes, et qui les délivre de l'oppression la 
(i plus terrible de toutes, celle de l'esprit. Cette puissance, 
« en effet, est venue à mon secours; ce n'est pas moi qui 
« me suis délivré, c'est elle. Arrivé à Rome, au tombeau 
« des saints apôtres Pierre et Paul, je me suis agenouillé, 
«j'ai dit à Dieu : Seigneur, je commence à sentir ma fai- 
« blesse; ma vue se couvre; l'erreur et la vérité m'échap- 
« peut également; ayez pitié de votre serviteur qui vient à 
« vous avec un cœur sincère; écoulez la prière du pauvre. 
« Je ne sais ni le jour ni l'heure; mais j'ai vu ce que je ne 
(( voyais pas, je suis sorti de Rome libre et victorieux. 
« J'ai appris de ma propre expérience que l'Église est la 
(( libératrice du genre humain; et, comme de la liberté de 
« l'intelligence découlent nécessairement toutes les autres, 
« j'ai aperçu sous leur véritable jour les questions qui 
u divisent le monde aujourd'hui '. » 

' Considérations sur le système philosophique de M. de Lamen- 
nais, chap. XII, p. 60. 



36 GERBET. 



VU 



Quand il soutenait ces polémiques, Gerbet était déjà à la 
Chesnaie. 

Sans vouloir recommencer celte histoire, rappelons que 
Lamennais avait entrepris de fonder là une espèce d'Ordre 
religieux, mi-parli bénédictin, rai-parti séculier. 

De la Chesnaie, qui en était le noviciat et la pépinière, 
il dirigeait, sous le titre modeste de Cungrégalion , son 
jeune institut, qui avait déjà une succursale importante 
dans le Morbihan , à Malestroit. 

Le genre d'existence que l'on embrassait en entrant au 
petit monastère de la Chesnaie, tenait à la fois de l'austé- 
rilé du cloître et de la liberté du monde. La diversité des 
travaux, dont chacun avait son heure et son temps déter- 
minés, variait, de la manière la plus agréable, l'unifor- 
mité des exercices communs-, et l'unité de la vie spirituelle 
établissait dans cette famille une fraternité touchante, oîi 
revivait l'idéal parfait des mœurs chrétiennes, telles que 
les vit l'âge d'or du christianisme au berceau. Quand on a 
dit que la Chesnaie apparaissait à ses hôtes comme la 
république de Platon, ou mieux, comme un Portique chré- 
tien, on n'a peint encore que faiblement cette maison 
sainte, qui fut réellement pleine de science et de piété'. 
D'ailleurs, — et c'est là, à mon sens, tout le secret du 
succès de ce Port-Royal du dix-neuvième siècle, — « c'était 

' FtVRE, op. cit., !"■ arl. 



f.ERBET ET LAMENNAIS. 37 

un principe de laisser à chaque individualilé le plus de jeu 
possible, afin que chacun pût se développer librement, et 
la règle ne déterminait que les choses indispensables' ». 

La vie de la Chesnaie convenait merveilleusement à 
l'abbé Gerbet. Son cœur suave et aimant, sa raison pro- 
fonde ne pouvaient que se complaire à cette vie de médi- 
tation, de prière, de travail et de gaie liberté. D'ailleurs, il 
trouvait des échos dignes de lui dans la docte et pieuse tribu. 

« Le nom et la réputation de M. Félicité de Lamennais 
y avaient, en effet, attiré des jeunes gens de toutes les par- 
lies de la France. L'Est y avait envoyé plusieurs ecclé- 
siastiques du diocèse de Besançon , dont l'esprit froid et 
modéré, le caractère ferme, doux et posé, et le maintien 
digne et réservé, contrastaient avec l'enthousiasme, le feu et 
la vivacité des jeunes gens du Midi. L'énergie des Bretons, 
leur franchise âpre quelquefois et la constance de leur vo- 
lonté, ne formaient pas un moindre contraste avec la nature 
douce, aimante, mais faible, molle parfois, de l'Anjou et du 
Maine. Tous ces contrastes, rapprochés et fondus ensemble 
par la charité, formaient une communauté où l'on ne savait 
lequel admirer davantage de la variété de tant d'éléments 
divers ou de l'unité qui régnait entre eux. Les membres 
qui la composaient ne formaient véritablement qu'une fa- 
mille-. » 

Rappelons quelques noms. Plus d'un a laissé son sillon 
lumineux parmi les grands esprits de ce temps, parmi 
ceux qui travaillèrent à populariser la cause cadiolique et 
à réconcilier l'Église avec la société. 

Le monastère projeté ou plutôt la famille religieuse de 

' M\upoiîiT, Vie de Mgr de Hercé, passiin. 
ï Ibid. 



:<8 GERBET. 

la Chesnaie, coinpia, parmi les siens, le neveu du fonda- 
teur Ange Blaize, Élie de Kertangny, François de Marzan, 
Eugène Bore, Frédéric de la Provoslayo, Edmond deCaza- 
lès, Charles de Munlalemberl, Joseph d'Orligue, Charles 
de Coux, Maurice de Guérin, Hippolyle de la Morvonnais, 
Sainte-Beuve, Éloi Jourdain mieux connu sous le pseu- 
donyme de Charles Sainte-Foi, Mermel, d'Aull-Dumesnil, 
Chavin de Malan, etc. 



VIII 



Au milieu de cette élite, l'abbé Gerbet avait une situa- 
tion particulière. 

Avec l.amennais, il était disciple; avec les autres, il 
était maître, maître très-doux et très-respecté. 

Maurice de Guérin l'appelle « le plus doux et le plus 
endolori des hommes ' » ; Eugénie, sa sœur, charmée par 

' « Le soir, après souper, nous passons au salon. Il (M. de La- 
mennais) se jette dans un iiiiuieiise sofa, vieux meuble en velours 
cramoisi ripé, qui se trouve précisément placé sons le porlrail de sa 
grand'mère, i ù l'on remarque quelques traits ilu (elit-fds, et qui 
semble le regarder aNec complaisance. C'esl l'heure de la causerie. 
Alors, si vous cuiriez dans le salon, vous verriez lii-bas, dans un 
coin, une petite tête, rien que la lète, le reste du corjis élant absorbé 
par le sofa, avec des yeux luisants comme des escarboucles, et 
pivotant sans ci'sse sur son cou; vous entendriez une voix tantôt 
grave, tantôt morpieuse, et parfois de lonj;s éclats de rire aij;us : c'est 
noire homme, l'ii peu plus loin, c'tst une liguie | aie, h large front, 
cheveux noiis, beaux veux, jiortant une expiession de tristesse et de 
souffrance habituelle, et parlant peu : c'est M. Gerbet, le idns doux 
et le plus endolori des honunes. » (Maluice ut Giéri.n, Journal et 
lettres, p. 195.) 



«ERBET ET LAMENNAIS. 39 

les décisions de casuistique données à Maurice pour elle', 
lui trouve « la suavité d'un ange ^ ». F. de Marzan l'ap- 
pelle « le platonique abbé Gerbet^ ». Mais nul n'a mieux 

'« Je sors à l'instant de chez ]M. Gerbet; je lui ai proiiosé ton 
cas de conscience, qui l'a d'abord fait sourire ; puis il m'a dit : Made- 
moiselle votre sœur peut s'occuper, en toute sûreté de conscience, 
de littérature et de i)oésie. Il n'y aurait de mal à fairedes vers qu'au- 
tant que ce travail entraînerait la négligence dos devoirs et des soins 
de famille. Il faut aussi prendre garde à ne pas se laisser emporter 
par l'imagination si loin dans l'ordre idéal, qu'on se prenne de dégoût 
pour l'ordre réel et que la vie Imaginative nuise à la vie pratiiiue. 
Il n'y a pas d'autre d:mger à cela, et je suis bien persuadé que made- 
moiselle votre sœur saura s'en garder. Il n'y a pas au monde de délas- 
sement plus innocent que la poésie. Si l'on défend la poésie aux 
femmes, il faut aussi leur pro.-crire la musique : la iioésie et la musi- 
que, c'est tout un, elles conviennent également au\ femmes. Encoie 
un coup, rassurez-la... " (fbid., p. 54.) 

^Charmée de la décision, Eugénie exprimait à son frère un vœu 
où se révèlent bien la sûreté de son jugement et sa tendresse frater- 
nelle : « Quels torrents de foi et d'amour t'inondent dans ta solituile 
de la Chesnaie! Tu me représentes un religieux à Clairvaux, du 
temi)s de ^aint Bernard. Seulement M. de Lamennais me semble 
un peu moins doux que cet aimable saint; mais M. Gerbet a la sua- 
vité d'un ange. Je te préférerais sous sa direction toute d'amour et 
d'tiuinilité. Recueille bien les conférences qu'il vous fait, et que tu 
destines à tes sœ>urs, les anachorètes du Cayla. Je suis au reste fort 
satisfaite de sa décision; veuille bien lui en témoigner mes remiicî- 
naents et combien je serais charmée de l'avoir toujours pour mon 
casuiste. » (Eugéme di; Gcérin, Lettres.) 

^ « L'aimable et platonique abbé Gerbet occuiiait toujours, à mes 
yeux du moins, la prennère place dans ce Portique chiétien, dont il 
était la lumière pure en même temps que le charme. Mais il y avait 
dans son esprit des inquiétudes et de la rêverie. Ce visage, habi. 
tuellement si calme, laissait voir par moments des signes de préoc- 
cupations pénibles, qui le faisaient ressembler à celui d'un ange 
commis à la garde d'un temple dont il pressentait la ruine iirocbaine 
et peut-être la profanation. » (Du DiiEiiL de Marz.vn, Impressions tt 
souvenirs, j). 427.) 
Le même observateur fait remarquer que si l'abbé Gerbet parlait 



40 r.ERBET. 

décrit son influence et son rôle dans l'Kcole du maître que 
Charles SaiiUe-Foi. 

« Le baromètre de son humeur (h M. de Lamennais) 
était sujet à bien des variations, et souvent, dans l'espace 
d'un jour, il descendait de beau fixe à tempête. Souvent, 
après avoir été gai, aimable et charmant au dîner. Hélait, 
au souper, triste, taciturne, maussade et bourru. Ses tris- 
tesses et son silence duraient quelquefois plusieurs jours. 
Et alors, tout noire petil Olympe était dans la gêne et 
dans l'émoi, comme lorsqu'un nuage fronçait les sourcils 
du grand Jupiter. Dans ces circonstances, c'était l'abbé 
Gerbet qui faisait les frais de la conversation el qui, avec 
une grâce charmante, cherchait à voiler à nos yeu.\ les 
tristesses de son maître, el à interposer entre son humeur 
chagrine et notre curiosilé inquiète les saillies douces et 
aimables de cet esprit toujours si placide et si serein '. » 

Comme Saiil, le grand homme qui dominait à la Ches- 
naie sentait passer devant lui le souille de l'esprit mau- 
vais, et alors on cherchait la harpe de David pour apai- 
ser ces colères subites, de plus en plus terribles à mesure 
que l'abîme l'attirait. 

Gerbet élait ce David du nouveau Saïd. 

C'est encore Sainie-Foi qui nous révèle ce pelil drame 
de l'intimité, dans une notice, écrite avec des larmes, où 

peu habituelifinent, il avait « une manière originale et toute à lui 
dV'Hectuer, au cœur même de laconversalion, des rentrées ou charges 
iin|)révues, succédant alteriiati\eiuenl à certaines pauses ou absences 
deini-rèveuses, illuminées tout à coup par un éclair charmant, qui 
t'ai.-ait tout aimer el apprécier en cet homme, même les distractions ». 
(Ibid., p. 429.) 

'C'muLKS Saiste-Foi, M. de Lamennais [Revue du Monde 
catholique), t. 11, p. 438. 



(;ER BEI ET LAMENNAIS. 4! 

l'on aime à trouver lui [on de respect affectueux qui sur- 
vit, dans l'àme de ce disciple, à la rupture. Noble exemple, 
malheureusement trop rare : nos apologistes se croyant 
obligés, dirait-on, d'injurier ce qu'ils ont aimé, quand le 
devoir les en sépare! 

<t Le sentiment du beau, dit Sainte-Foi, était très-déve- 
loppé chez lui (Lamennais) : il sentait et goûtait avec un 
tact exquis les œuvres d'art, surtout la musique. Mais 
là aussi, c'était la simplicité qui le charmait davantage. 
Les chants de l'Église et les vieux cantiques le touchaient 
quelquefois jusqu'aux larmes. Jamais je n'oublierai les 
extases de cet homme lorsqu'il faisait chanter à l'abbé 
Gerbet une mélodie que Choron avait découverte et qu'il 
avait adaptée à l'hymne de la Toussaint : Cœlo quos eadcm. 
Mais il fallait qu'elle fut chantée par l'abbé Gerbet; car 
lui seul savait donner à sa voix ces inflexions qui sont 
comme les notes intérieures et immatérielles d'un chant, 
et qui sont aux notes invisibles ce que l'esprit est au 
corps. Vous auriez vu alors sa figure longue et sévère 
s'épanouir et comme se dissoudre dans un sourire triste 
et doux, et le feu de son regard se voiler sous un nuage 
humide '. » 

Puis, ce souvenir évoquant devant sa mémoire des 
images toujours chères, malgré la distance des ans et les 
tristesses de la séparation, le fidèle enfant de la Chesnaie 
ajoute : « Cet air, je ne l'oublierai plus jamais; il est pour 
moi un son mélodieux et une image délicieuse. Il flatte et 
mon oreille et mes yeux, car jamais je ne le chante sans 
voir devant moi les visages émus et recueillis de tous ces 

'Charles Saintk-Foi, M. de Lamennais. (Revue du Monde 
catholique), t. II, p. 446. 



42 GERBET. 

hommes avec qui j'ai vécii, et que la m'iin du temps a 
dispersés loin de moi ' ». 

C'est ainsi qu'on vivait à la Chesnaie, ce cher asile « qui 
« devait ûlre le Cambridge ou l'Oxford de la France, répa- 
« rant les désastres du schisme -. » 

Mais Gerbet était le trait d'union entre le Maître et les 
disciples. 



IX 



Lui-même vivait en parfaiLe communion avec Lamen- 
nais, qui avait uni par se reposer sur lui comme sur la 
plus sûre portion de lui-même. Les lettres du grand homme 
sont remplies des témoignages de sa confiance en son 
lieutenant fidèle, d'angoisses qu:ind la santé du cher ma- 
lade donne plus d'inquiétudes qu'à l'ordinaire. Ces deux 
hommes se complétaient l'un par l'autre. Celui-là avait le 
coup d'oeil, la pénétration, la vigueur mâle; celui-ci, la 
mesure, la règle, l'élévation et la grâce. Puis, les deux 
amis n'avaient alors au cœur qu'un seul désir : le triomphe 
de la sainte Église. 

Cependant, malgré cette grande intimité intellecluelle, 
la fusion des idées ne fut jamais absolue. Tout en épou- 
sant les systèmes d'apologétique, en dehors desquels 

'Charles Sainte-Foi, M. de Lawennais {Revue du Monde 
ca'holique), t. H, p. 447. 
- LiizÉLEic, Ora'mon funèbre de l'abb? Jean-Marie de Lamennais, 

p.ige 31. 



GERBET ET LAMENNAIS. 43 

Lamennais ne voyait plus de salut pour la religion, Ger- 
bet n'alla jamais aussi loin. Sa disposition d'esprit, son 
jugement exquis, sa réserve instinctive, tout, jusqu'à la 
parfaite pureté de ses mœurs et son admirable modestie, 
le préserva des excès qui afiligeaient dès lors les voyants 
d'Israël. Il acceptait les vues de son ami, il défendait 
même les conséquences qu'il en tirait, et cependant, tout 
en les acceptant, il s'efTorçait de les adoucir. 

Déjà même, comme le racontait tantôt François de Mar- 
zan, un nuage assombrissait parfois ce front si pur : il y 
avait dans sa pensée un doute qu'il n'osait s'avouer à lui- 
même, une inquiétude qui faisait trop souffrir son affec- 
tion pour qu'il cherchât à en découvrir les fondements. 
Qui n'a connu cet état, où l'esprit, même le plus ferme, 
ne veut pas regarder en face ce qu'il ne peut réussir à se 
dérober ! 

Lamennais, trop absolu pour le confesser publiquement, 
sentait le service que lui rendait Gerbet. Il s'efforçait de le 
retenir, et, comme il était à ses heures le plus séduisant 
et le plus irrésistible des hommes ', il avait bien vite raison 
du cœur de son ami. Celui-ci alors consentait à continuer 
de prêter à ce grand esprit, vigoureux et hardi, mais vio- 
lent et absolu, le concours de sa plume «plus fine, plus 
retenue et plus douce- », et à revêtir du caractère de 
persuasion et de ménagement qui lui était propre le sys- 
tème de son illustre maître \ 

'^ CxRTt.Vii'ii^vMKy, Souvenirs sur lesquatre derniers Papes, p. 35. 
'Svinte-Bklve, Causeries du lundi, t. IV, p. 3. 
^ Chaules Hamel, Histoire de Juilly, p. 499. 



44 GERBET. 



J'ai déjà longuement raconlé ailleurs les destins de 
l'École menaisienne en face de la révolution de Juillet, la 
fondation de V Avenir, l'éclat des polémiques de ce journal 
et la part qu'y prit Gerbet '. 

Tant qu'il fut là cependant, son rôle de pondérateur 
s'exerça sensiblement sur le ton du journal. Sa collabora- 
lion, très-active au début, se ralentit cependant, quand il 
dut céder aux fatales exigences de sa santé, alors grave- 
ment compromise. 

Le voyant si malade, Lamennais s'alarma. 

11 savait les liens qui attachaient son ami à l'abbé de 
Salinis, pour lors directeur du collège de Juilly. Là se 
trouve, à mon sens, le secret de la détermination, singu- 
lière en apparence, qui décida le Maître à transférer de la 
Chesnaie à Juilly sa colonie studieuse. On a cherché d'au- 
tres raisons : celle-là me semble péremploire. 

Gerbet fut heureux de se retrouver près de Salinis, trop 
heureux peut-être! Lamennais était exigeant. « S'il vous 
« aime, disait un de ceux qui l'ont connu, son amitié sera 
(( passionnée comme l'amour le plus violent. Il se nourrira 
(( en quelque sorte de vous : son âme s'imbibera de vos 
(( pensées, de vos sentiments, de vos goùls. H sera l'es- 
« clave même de vos caprices. 11 ne vous demandera rien 

^ Lamennais, i.\ïàiK vm et suiv. 



GERBET ET LAMENNAIS. 45 

« et vous donnera tout. Vous n'aurez rien à faire qu'à 
« vous laisser aimer et absorber par lui. 11 établira entre 
« vous et lui les mêmes rapports qui existaient entre ce 
(( lion et cet épagneul qui vivaient dans la même cage '. « 

Mais malheur à l'imprudent qui venait caresser l'épa- 
gneul ! surtout si, comme l'abbé de Salinis, il exerce faci- 
lement une intluence quelconque sur l'esprit de celui que 
le lion garde avec un soin jaloux. « Malheur à vous si 
a vous essayez de soustraire votre esprit à la puissance de 
(( ses idées. Car, dans ses affections, il donne son cœur 
« à ceux qu'il aime , à condition qu'ils donneront leur 
« intelligence, qu'ils la placeront, sous la sienne, comme 
« un vase pour la remplir de ses pensées- ! » 

Bientôt, en effet, le séjour de Juilly devint difficile, puis 
impossible. « Il n'avait aucun rapport avec les élèves. Ils 
« le voyaient seulement, enveloppé dans une longue douil- 
« letle noire qui couvrait sa soutane, se promenant de 
«longues heures dans le parc, quelquefois entouré de 
«ses disciples, le plus ordinairement seul, méditant les 
« leçons de philosophie qu'il leur donnait tous les jours ou 
« ses articles de l'Avenir. La pâleur et la mélancolie de 
« son visage, la vivacité et la profondeur de son regard, et 
« plus encore peut-être la singulière énergie de ses traits, 
« qui contrastait tant avec la maigreur et la débilité de 
« son corps, inspiraient à tous le respect et la crainte; on 
(( eût aimé à le contempler de près, mais chacun redoutait 
« sa présence ^ » 

Un an à peine s'était écoulé depuis qu'on était venu à 

' Chaules Sainte-Foi, op. cit., p. 4 i3. 

* Tbid. 

^ Charles Hamel, op. cit., p 493 et 494. 

3. 



46 6ERBET. 

Juilly. 11 fallut en partir vers la (in de 1831 et regagner 
« la maison solitaire et sombre, dont aucun bruit ne trou- 
ce blait la mystérieuse célébrité ' ». 

A la Chesnaie non plus, Gerbet ne trouva pas le repos. 
Le voyage de Rome, l'Eiicyclique Mirari vos, les lettres el 
les plaintes de son illustre ami, troublaient sans cesse sa 
conscience, en mettant son cœur au supplice. 

— Que voulez-vous? lui disait Laurentie, il faut bien 
que tout bomme obéisse à l'autorité du Pape! 

— Oui, s'écriait Gerbet, mais M. de Lamennais n'est pas 
un homme comme un autre ! 

C'était le cri de l'amitié blessée, ce n'était pas une résis- 
tance -. 

Lorsque Lacordaire se sépara de Lamennais, Gerbet 
éprouva une douleur qui s'épanche dans une lettre atten- 
drie, qu'il termine ainsi : u Adieu, mon ptTe bien-aimé; 
« mon meilleur ami, adieu! Je prends la part d'un (ils, du 
(( (ils le plus tendre et le plus dévoué, à tous vos chagrins, 
(( à toutes vos espérances, à tous vos travaux. Je sens plus 
(( que jamais, depuis que vous êtes loin, que ma vie est 
(( enchaînée à la vôtre. Et ce n'est que justice; c'est vous 
(' qui m'avez donné une vie nouvelle. Comment ne vous la 
« consacrerais-je pas tout entière'! » 

' Mémoires inédits du Pcro Lacoidnirc, cités par le P. Cliocariio, 
1. 1", p. 105. 

^Souvenirs d'une conversation entre l'abbé de Ladoue et Laurentie. 
(f. 1", p. 240.) 

' Lettre de Gerbet, 13 février 1838. 



GERBET ET LAMENNAIS. 47 



XI 



Quelques années auparavant, veillant auprès du lit 
où son ami était mourant, il avait ouvert le livre de 17/?»- 
tation et il n'y avait lu que ceci : « Et vous aussi, apprenez 
u donc à quitter pour l'amour de Dieu l'ami le plus 
« cher' ! » 

Le grand révolté poursuivait sa voie. Les Paroles (Fun 
croyant avaient répondu à l'Encyclique. « Lorsque l'abbé 
« de Lamennais a souffleté l'Église par son livre coupable, 
« tous les yeux se sont tournés vers l'abbé Gerbetet l'abbé 
« Lacordaire, parce que tous les cœurs sentaient que c'était 
« à eux qu'il appartenait de venger leur mère'. » 

Gerbet prit la plume, et, les yeux pleins de larmes, il 
écrivit cette magnifique réfutation, qui consola l'Église, en 
brisant le cœur du prêtre fidèle. 

« Grand Dieu! pourquoi faut-il que ce soit moi qui sois 
« chargé de montrer le fond de ce précipice'?... On sent 
« tout ce que ces paroles me coûtent. Celui qui déclare 
(( une guerre ouverte à l'Église, qui prophétise sa chute, 
« qui n'a pas craint d'outrager l'auguste vieillard que la 
« chrétienté salue du nom de Père, a eu en moi un ancien 
« ami qui l'aime d'une amitié née au pied des autels, et qui 

' Imit. J. C, liv. III, chap. xxxii. 

2 Lettre de M. de Montalcinbeil à madame de La Fcrroiinays , 
Récit d'une su^ur, t. II, p. 91. 

3 Unio. cath.,lU, 88. 



48 GERBET. 

« avail pour lui, je le crois, autant de dévouement qu'au- 
(( cun des nouveaux amis qui sont venus courtiser sa ré- 
(( volte. A ce souvenir, je tombe à genoux , offrant pour 
(( lui à Dieu des prières dans lesquelles il n'a plus foi, et 
« je ne me relève que pour coiiîbattre, dans l'ami de ma 
« jeunesse , l'ennemi de tout ce que j'aime d'un éternel 
« amour'. » 

Depuis, le nom de Lamennais ne revient plus sur les 
lèvres de Gerbet que sous cette forme de la prière, il offrait 
à Dieu sa vie pour ce retour tant désiré. 

(i J'unis ma pauvre prière à ces gémissements infinis des 
« saintes âmes qui s'élèvent vers vous de tous les coins du 
« monde où son nom est parvenu, alin que la vraie vie lui 
« revienne avec abondance et surabondance, afin qu'il porte 
« le repentir si haut que les anges du ciel aient bien peu à 
« descendre pour se réjouir près de lui, afin que le Père 
« commun, de ses bras toujours ouverts, le prenant enfin 
« contre son cœur, le bénisse de ces bénédictions que saint 
« Ambroise fit descendre sur Augustin repentant, que ses 
« amis, dans la vivacité de leur joie, doutent de leur dou- 
« leur passée comme d'un songe, et que son frère oublie 
« même qu'il l'a pleuré^. » 

Et cela dura ainsi pendant vingt ans, jusqu'au jour où 
un témoin des derniers moments vint attrister l'évêché 
d'Amiens du récit de cette fin lugubre. Ce fut Josepb d'Or- 
tigue, mort depuis dans de tout autres sentiments, qui 
assuma la pénible mission d'arracher du cœur des deux 
vieux amis cette espérance tant caressée. Mon Dieu! que ce 
jour fut triste! » Je vois encore, dit M. de Ladoue, la figure 

' l'niv. cath., III, 9. 
' Jd., ibid., 88. 



GERBET ET LAMENNAIS. 49 

alterrée de l'abbé Gerbet. Trop affecté pour pouvoir par- 
ler, il se contenta de dire à Dieu : «Seigneur, grâce et 
miséricorde' !... » 

' Ladoce, op. cit, t. 1", p. 291. 



III 



A JUILLV 



Sommaire. — ChAtiment et récompense. — L'abbé Migne. — Fonda- 
tion du journal l'Univers. — Soupçons. — Éludes sur la philosophie 
des Pcres de l'Église. — Les trois âges de la science. — Alcuin. — 
Retour à Juilly. — Salinis à Juiily. — Ce qui manquait à Gerbet. — 
La maison de Thieux. — Le Précis de l'histoire de la philosophie. 
— Rôle de Gerbet à Thieux. — Quelques noms de visiteurs, — Les 
comédiens ordinaires de Juilly. — Un collège dans la lune. — Les 
deux courants des esprits. — Double travail de l'apologiste. — Pro- 
gramme salué par M. Guizot. — Les cinq Facultés. — Vide doulou- 
reux. — Spirituel envoi. — Confessionnaux à cornes dorées. — 
Que sainte Hiltrude nie pardonne! — La vie de château. — Fort 
comme le diamant et plus tendre qu'une mère. — Le secret royal. — 
Albert et Alexandrine. — Harmonies des heures. — Première et der- 
nière communion. — Sois toute à Dieu ! — Le Credo de la douleur. — 
L'imagination, le cœur, ta volonté. — Le papillon de nuit. — Le 
Vicicili. — Une épitaphe. 



« Dieu résiste aux superbes, el il réserve ses douces 
consolations pour les humbles. 

a En s'élevant dans son insoumission ori^ueilleuse, La- 
mennais rencontra les résistances de Dieu; il vit briser 
successivement entre ses mains tous les moyens d'action, 



A JUILLY. 51 

qu'il eût pu rendre si féconds s'il les eût humblement 
consacrés au service de la sainte Église : l'apostolat de la 
jeunesse, le dévouement de l'amitié, et jusqu'à la plume 
du publiciste. 

« Ce qui était refusé comme châtiment à l'orgueil révolté 
était réservé comme récompense à l'humilité soumise. 

(1 De disciple, l'abbé Gerbet devenait maître-, il voyait 
se grouper autour de lui de jeunes hommes avides de 
recueillir ses leçons; il se sentait environné d'amis dont la 
tendre affection adoucissait la blessure qu'une amitié brisée 
laissait au fond de son cœur; il était assez heureux pour 
ressusciter la presse catholique, qui aurait dû, ce semble, 
rester écrasée sous les analhèmes prononcés par l'Église 
contre VAcenii- '. » 



II 



Un prêtre dont le nom est demeuré célèbre dans les 
annales de la librairie, et qui, à travers certaines excentri- 
cités d'allures et de langage, a su rendre à la France et à 
l'Église d'incomparables services, l'abbé Migne, venait de 
lancer dans le monde un de ces prospectus écrits dans 
le style pyramidal qu'il avait inventé et dont il a emporté 
le secret en mourant. 

Le prospectus fut suivi, à peu de distance, de l'appari- 
tion du journal qu'il annonçait. Le nom du journal est 



' Ladoue, Mgr Gerbet, etc., t. II, pp. 1 el 2. 



52 r.ERBET. 

demeuré célèbre, el il réveille bien des souvenirs. C'est 
une dale importante dans l'histoire des luttes religieuses 
au dix-neuvième siècle, que celle du dimanche 3 novembre 
1833, où parut le premier numéro de VUniccrs. 

((Catholiques dans l'âme, disait l'abbé Migne dans sa 
« langue particulière, nous ne voulons arriver au but le 
(( plus catholique que par les moyens les plus calholi- 
« ques'. » 

A la suite des articles dont la paternité revenait visible- 
ment au fondateur, dès le premier numéro, il y en eut un 
autre, signé également l'abbc Migne, mais de style tout 
différent. C'était une vision, intitulée « la Toussaint », où 
l'Ecole menaisienne reconnut bien vile la touche du prin- 
cipal disciple de l'auteur des Paroles d'un croyant. 

Le soupçon sufiit pour éveiller quelques défiances et 
permettre aux ennemis de répandre charitablement le bruit 
que l'ijiicers était, en somme, le continuateur de V Avenir . 
Gerbet, par prudence, crut devoir s'abstenir de signer, 
craignant de nuire à la prospérité du journal ; mais ses belles 
études sur la philosophie des Pères de l'P^glise, publiées 
chaque semaine, eurent bient(")t conquis la faveur du public. 

Des Pères des premiers siècles, Gerbet, passant aux doc- 
teurs du moyen âge, s'arrête et s'attarde complaisamment 
devant une figure, solitaire mais majestueuse, celle n du 
« vénérable Alcuin, avec son froc de moine anglo-saxon et 
« sa tonsure cléricale, qui semble sortir de l'Océan, comme 
(( les sages Orientaux avaient semblé descendre des nion- 
(( tagnes' «. 

' Univers religieux, numéro du 5 novembre 1883. 
*Gkhbet, Littérature du moyen âge. Alcuin, etc. {L'nivcrs reli- 
gieux du lundi 2 tt du maidi 3 lévrier 1830 ) 



A JUILLY. 53 

L'abbé Gerbet considère Alcuin comme le père de la 
science moderne. 

«La science des peuples modernes, dit-il, considérée 
« dans ses formes extérieures, a eu trois âges, son âge 
« patriarcal, son âge épique ou héroïque, son âge drama- 
« tique. Son âge patriarcal commence sous Charlemagne; 
« elle arrive à son âge héroïque dans les écoles des onzième, 
«douzième et treizième siècles, bruyant tournoi de la 
« pensée. On l'a dit : La scolastique était la chevalerie de 
« l'intelligence. Les docteurs cherchaient les combats de 
« l'argumentation, comme les preux cherchaient des que- 
« relies et des aventures : époque passionnée pour les idées 
« où les étudiants de l'Université de Paris, divisés en deux 
« armées, tvansfrélaicnt la Séqnane, dit un chroniqueur, 
« et s'allaient battre, à la Lriparre, pour décider, en champ 
« clos, la question du nominalisme et du réalisme. Mais, 
« depuis que les pensées humaines ont été troublées par 
« des luttes plus profondes, plus intimes, la science a pré- 
« sente le spectacle d'un drame solennel et terrible, où se 
« jouent les destinées du genre humain. Nous sommes 
« encore mêlés à ce drame, nous aurons passé avant qu'il 
« soit fini, nous en entendrons encore le bruit dans nos 
« tombes. Mais déjà nous pouvons en entrevoir le dénoù- 
« ment; il finira par un hymme à la foi ^ » 

Puis, revenant à Alcuin, Gerbet l'interpelle, dans une vive 
prosopopée, qui est bien dans sa nature et dans ses habi- 
tudes littéraires. 

« Bon précepteur de Charlemagne! s'écrie-t-il, on t'avait 
« bien oublié, mais on revient à loi : car ta statue s'élève 

' GiKBET, Littdrafiire du moyen âge. Alcuin, etc. {Univers reli- 
gieux du lundi 2 et du mardi 3 février 1835.) 



5f GERBET. 

« sur le seuil de ce grand temple gothique qu'on appelle le 
« moyen âge, et dont on s'est mis enfin à étudier l'archi- 
« lecture et les tombeaux. Nous nous plaisons aussi , pour 
« notre part, à secouer la poussière qui a recouvert ta 
« mémoire. Tu fus le vénérable insliluleur primaire de la 
« vieille société européenne, comme saint Anselme fut son 
« professeur de philosophie, comme saint Thomas, qui était 
a à lui seul une université, lui donna l'enseignement siipé- 
« rieur et une encyclopt'die. Karl le Grand signa ton brevet 
« avec la pointe de son épée triomphante ; il se fit l'inspec- 
te leur des éludes que tu dirigeais; il s'assit lui-même sur 
« les bancs de la classe. Donc, nous aurons à parler de 
« loi, glorieux maître d'école ' ! » 



(II 



Malgré les ressources de l'élude et les jouissances d'une 
collaboration active au journal que le jeune clergé accueil- 
lait avec enthousiasme, le jeune publiciste se sentait bien 
seul, à Paris. 

Aussi ne fallut-il pas à Salinis beaucoup d'instances 
pour que Gerbet « ne sût pas résister à l'appel d'un ami 
(( égal et tendre, et tout conforme à sa belle nature- ». 

Il revint donc à Juilly. 

Salinis régnait à Juilly et s'y faisait aimer, témoin ce 

' Gerbet, Littérature du moi/en dge, Alcuin, cic. {Univers reli- 
gieux (lu lundi 2 et du mardi 3 février 1835.) 
^Sainte-Bkive, lettre ciloe dans la Vie de Mgr de Salinis. 



A JUILLY. 55 

cri du cœur qu'un de ses collaborateurs, devenu évêque 
comme lui, lui envoyait à vingt années d'intervalle : 

(( OJuilly! Juilly! délicieuses causeries, frais ombrages , 
« douce confiance, tendres épanchements, quelle place 
« vous aurez toujours dans mes souvenirs! C'est là qu'au- 
« rait dû s'écouler ma vie avec vous, très-bon et vénéré 
« seigneur! Croyez bien que je serai toujours pour vous 
« ce que j'étais sous votre toif, quand vous teniez mon 
« âme charmée par la grâce de votre parole et de votre si 
« aim.able hospitalité ' ! » 

La solitude, les souvenirs d'un grand passé, les nouvelles 
du présent transmises par les meilleurs témoins, une belle 
bibliothèque, aucun souci des choses matérielles, et, à 
côté de ces charmes de la vie, une amitié tendre et forte : 
c'était bien tout, ce qui convenait à Gerbet, il s'y com- 
plut avec délices, et, si l'on veut nous pardonner l'appli- 
cation, il s'y roula comme une abeille dans sa Heur. 

Mais, au bout de quelque temps, l'œil perspicace de son 
ami découvrit qu'il ne tarderait pas de manquer à Gerbet 
une chose que la Chesnaie lui avait donnée : un auditoire 
digne de lui. 

« L'abbé Gerbet ne pouvait pas s'assujettir au rôle de 
professeur. Esprit éminemment synthétique, saisissant la 
vérité par les côtés ot!i elle louche à l'infini, celui qui est le 
moins accessible aux intelligences naissantes; manquant 
d'ailleurs d'une certaine clarté d'exposition , il n'aurait 
pas pu se plier aux exigences d'un enseignement sco- 
laire-. » 

Les directeurs de Juilly eurent alors la pensée de créer 

' ATgr CoEiR, Lettre à Mgr de Saliiiis, 1 1 scpembre 1833. 
• Ladoce, oj). cit., II, 2. 



56 GERBET. 

une maison de hautes éludes, sorte de transition entre la 
vie de collège et la vie du monde, où la règle plus large et 
plus flexible se bornerait à préserver du passage subit à 
l'indépendance absolue, et où l'on ferait aux élèves des 
cours supérieurs de littérature et de philosophie de l'his- 
toire, pour les préparer aux études du droit'. 

' Gerbet avait le don de s'attacher les élèves. Voici comrneiil l'un 
d'eux décrivait les souvenirs que lui lais?a, d>; son séjour à la Ciies- 
naic, le lieutenant de Lamennais : << Je n'oublierai jamais, dit M. le 
comte Werner de Mérode , l'hiver que j'ai passé dans cet intérieur. 
Mon père m'y avait placé en li^SS pour faire ma philosophie. Nous 
étions sept ou huit jeunes gens, entre autres les deu\ Bore, dont l'un , 
devenu Lazariste, était fort occupé dans l'élude des languesorientalcs, 
qui contribue tant aujourd'iiui au succès de son saint ministère. Je 
sui\ ais des cours en Sorbonne pendant toute la journée, nous dinions 
et nous passions la soirée chaque jour avec MM. de Lamennais et 
Gerbet. Quel contraste entre les deux amisl Le premier, toujours 
exagéré, passionné, violent, poussant tout à l'extrême; le second, 
Cd'ur aimable, nature fine et délicate, esjjrit pénétrant, Ciiractère d'une 
rare bienveillance (|ui n'excluait pas une certaine malice, fort contenue 
sans doute, mais saisissant à merveille le côté comique des hommes 
et des situations. M. de Quélen venait de temps en temps pendant 
cet hiver voir M. de Lamennais. Il mettait une grande charité à lui 
faciliter sa soumission, et il y avait vraiment quelque chose de tou- 
chant à voir la bonne volonté, le zèle, la |)ersévérance a\ec lesquels 
leprélat,d'un sentiment si opposéà Vault^ar iit!f> l'aroles d'un ci oyanf, 
cherchait à le ramener et à lui taire éviter une ruine irrémédiable. 
J'assistais aussi, en quelque sorte, à la lutte intérieure qui se livrait 
dans le cœur du futur évô(iue de Perpignan, entre sa \\\e affection 
pour son malheureux ami, liélasl si près de périr, et sou obéissance 
à l'Église et au Saint-Père. Ces deux sentiments finirent p.ir >'ac- 
corder. Que de larmes et de pr ères quand ,M. Gerbet cédait au premier; 
mais quelle droiture et (luelle fidélité quand il lallut exprimer le 
second! .M. Gerbet m'avait promis une leçon de iihilosophie tous les 
matins; mais, très-absorbé par les préoccupations du temps et les 
étuili'S (hères à son esprit, il reculait la leçon d'heure en heure 
jusqu'à dix ou onze heures du soir. Je me rappelle i|ue, lorsque tout 
le monde était retiré, il me fai-ait venir dans sa chambre et me 



A JIILLV. 



IV 



Une vaste maison fut louée à Tliieux, à deux kilo- 
mètres de Juilly, et la direction en fut confiée à l'abbé 
Gerbet. 

De là sortit ce Précis de l'histoire de la philosophie , — 
le premier ouvrage de ce genre paru en France , — qui 
fit toute une révolution dans l'enseignement, et rendit un 
véritable service à la cause religieuse, en mettant en 
regard l'histoire des dogmes et l'histoire des systèmes. 
« Le Précis est excellent, écrivait un bon juge. C'est M. Ger- 
bet qui l'a écrit sans le signer '. » 

. 11 ne se borna pas à laisser l'empreinte de son génie 
dans l'enseignement de Juilly : il embellit encore la stu- 
dieuse solitude du charme et de la douceur de son esprit. 

Les traditions de la Chesnaie et les souvenirs de Lamen- 
nais^ le suivirent à Juilly et à Thieux. 

dictait jusque fort avant dans la nuit un cahier de philosophie. 11 
excellait à développer l'iiistoire de celte science, et oubliait de dor- 
mir pendant la nuit, comme il avait oublié île professer pendant le 
jour. 11 me faisait rôver, debout ei éveillé, de Zoioastre, de Confu- 
cius et de Bouddha. Plusieurs fois, le jour était venu que la leçon 
durait encore. Je pouvais ra'appliquer le mot de Voilure, en le modi- 
fiant un peu : « Jamais leçon de philosophie ne commença si tard 
« et ne linit si tôt. >- Mgr Bksson, Élude sur Mgr Gerbet (Annales 
franc-comtoises, t. III, p. 93). 

' OzvNAM, Lettres, II, 24. 

' L( s travaux classiques ne pouvaient distraire M. Gerbet de 
l'apostasie de l'abbé de Lamennais. Ses yeux, son esprit, son cœur. 



58 r.ERBET. 

A la Chesnaie, Lamennais lui avait appris à « descendre 

des hauleurs du génie et de la gloire, pour se mêler aux 
diverlissemenls de ses disciples, pour se faire jeune, enfant 
même avec eux ' ». 

Celai toujours GerbeL qui composait les chansons, les 
petits poëmes allégoriques de fête et de circonstance; et, 
malgré le voile de l'anonyme dont il avait soin de les cou- 
vrir, leur spirilualilé discrète et leur gracieuse gaieté trahis- 
saient chaque fois l'aimable poêle *. 

Les diverlissemenls et les études firent bienlôt une répu- 
tation à la maison de ïhieux. Le croira-t-on? Les visiteurs 
les plus éminenls s'y succédaient, et la chronique de l'école 
préiend que les divertissements avaient pour eux autant 
d'allrails que les éludes; et les visiteurs s'appelaient Ber- 
ryer, Lacordaire, Montalembert, Berteaud, Combalot, 
Lamartine, Sainte-Beuve, Rio, Ozanam, Jules le Chevalier, 
Margerin, etc. 

Bref, les choses en vinrent au point que ceux de Thieux 
s'êlaient constitués et avaient été agréés comme les corne- 
(liens ordinaires de Juilly, Gerbet était le directeur asser- 
menté de la troupe. 

semblaient chercher à Juilly cet ami, aussi niallioureu\ que coupable, 
et dire à ceux qui l'eiitouraieut ; 

Un seul ècre vous nian(|ue, et tout est dépeuplé. 
(Mgr Besson, Étude sur la vie et lis Œuvres de Mgr Gerbet, loc. 
cit., p. 434.) 

' CnviiLKs SviNTE-Foi, L(imc)inais. {licvue du monde catholique, 
II" du 10 janvier l S(;'.>.) 

- Dansson If istoircde l'abbaye et du collège de Juilly, M. Ciivulls 
iI\MEi. a coniplaisaninient décrit ce rôle de Gerbet auprès des élèves. 



A JUILLY. 59 



Son biographe raconte tout au long une de ces amu- 
santes inventions du directeur, qui faisaient le bonheur 
de Sainte-Beuve'. 

Les journaux de l'époque venaient de mystifier leur cré- 
dule public en racontant les prétendues découvertes faites 
dans la lune par le célèbre Herschell : avec une lunette d'une 
puissance remarquable, l'illustre astronome avait aperçu 
dans notre satellite des êtres vivants qui ressemblaient à 
des hommes. 

S'emparant de cette découverte, l'abbé Gerbet composa 
une pièce ingénieuse, intitulée : in élève de Juillij dans la 
lune. 

Les élèves sont curieux de leur nature, ils aiment les 
nouveautés-, un jour de grand congé, un élève, s'étant 
séparé de la communauté, avait rencontré des individus 
qui parlaient pour visiter leurs nouveaux amis de la lune; 
il s'était joint à eux. Au moment où ces voyageurs débar- 
quèrent, une grave question préoccupait le public lunaire; 
il s'agissait de fonder un collège dans le genre des collèges 
sublunaires les plus renommés. Pendant que l'un délibérait, 
la nouvelle se répand dans la lune que des étrangers sont 
arrivés et que parmi eux se trouve un élève du célèbre col- 
lège de Juilly, dont la réputation est montée jusqu'à ces 

Lauole, q^. et loc.cit.,[>. 7 et suiv. 



60 (;erbet, 

hauteurs ; on s'empresse de le mander, et, sans lui donner 
même le temps de la réflexion, on le constitue directeur 
de l'instruction publique et supérieur du collège modèle. 
L'élève se laisse faire, et le voilà en train d'organiser son 
établissement. 11 va sans dire que, sous prétexte d'organi- 
ser, il se livre à une critique des plus amusantes de ce qui 
se fait à Juiily. Rien n'est épargné : depuis les maigres 
dîners de l'économe jusqu'aux conférences religieuses du 
directeur, tout est agréablement critiqué. 

On juge de l'enthousiasme que cette critique joyeuse 
excitait dans l'auditoire. Mais ce qui émerveilla surtout, 
ce fut le dénoûment. 

La réputation du nouveau collège se répandant jusqu'aux 
extrémités de la lune, les élèves aflluaienl de tous les côtés. 
Le directeur accueillait avec une grâce parfaite les enfants 
qu'on lui présentait, et il écoutait avec une bienveillance 
que rien ne lassait les observations des parents, assez 
semblables, naturellement, à celles dont les parloirs des 
collèges de la terre sont les témoins. 

Au milieu d'une de ces scènes de présentation, on voit se 
lever dans l'auditoire un monsieur que personne ne con- 
naît, et qui, s'adressant à M. le supérieur, se plaint en 
termes très-vifs de ce que l'on vient de reproduire mot 
pour mot la conversation qu'il a eue la veille avec lui 
au sujet de son fils, et, sans vouloir entendre aucune rai- 
son, il se précipite sur le théâtre pour obtenir raison, et 
la toile se baisse. 

Dire la stupéfaction de l'auditoire, la rage des petits, 
surtout, contre cet importun qui venait interrompre la 
pièce, serait didicile. 

Ce ne fut que le lendemain que le mot de l'énigme fut 



A JUILLY. 61 

connu, et que le rire remplaça la colère. L'interrupteur 
n'était qu'un acteur déguisé!... 



VI 



L'influence religieuse de Juilly devint assez considérable 
pour donner à Salinis et à Gerbet la pensée de la faire 
rayonner par un enseignement public. 

La loi s'y opposant, ils essayèrent d'y suppléer par une 
publication périodique dont les séries d'articles principaux 
formeraient, en quelque sorte, des cours correspondant aux 
diverses facultés universitaires. 

Comme toujours, Gerbet tint la plume. 

Il assigna son but à cette Revue, avec une merveilleuse 
intuition des besoins de l'apologétique à ce moment. Ces 
hommes de l'École menaisienne avaient bien compris leur 
temps. Si, d'une part, les révoltes du chef, et d'autre part, 
les mesquines entraves de la jalousie , — toujours aux 
aguets contre quiconque osera tendre une main loyale à 
ceux qui ne nous connaissent pas encore , — n'avaient 
point arrêté cet élan, le dix-neuvième siècle aurait assisté à 
ce triomphe de la foi et à cette réconciliation des esprits 
que Joseph de Maistre avait prophétisés. 

Gerbet voulait que la revue nouvelle correspondît au 
double courant des esprits. 

L'un de ces courants les rapprochait du catholicisme, en 
montrant en lui le plus grand préceptorat du genre humain 
qui ait jamais existé. 

4 



62 GERBET. 

L'autre les en éloignait, en les persuadant que l'hu- 
manité, parvenue aujourd'hui à l'âge viril, n'avait plus 
besoin de ses leçons et pouvait se charger, seule et sans 
appui, de constituer la science, la morale, les arts, la 
société. 

Pour correspondre à ce double courant, la revue eiïec- 
tuera un double travail. 

Un travail d'épuration et d'élimination , qui tendra à 
cultiver les diverses parties des connaissances humaines, à 
les dégager de plus en plus des conceptions erronées qui 
pouvaient y avoir été mêlées, et à favoriser ainsi le mou- 
vement de retour des esprits à la foi. 

Puis m\ travail d'organisation, tendant à montrer que la 
foi catholique engendre la philosophie, science générale 
qui constitue l'unité de toutes les sciences diverses; que 
la hiérarchie catholiciue, combinée avec les résultats de 
la science, peut seule résoudre les problèmes les plus 
importants de l'économie politique; que tout art doit être 
chrétien; enfin, que tout ce qui est chrétien émane du 
catholicisme ou y rentre. 

Ce programme passionna l'attention publique. 

Dans un article magistral, reproduit par tous les jour- 
naux de l'époque, M. Guizot salua cette généreuse entre- 
prise. 

« Grâces leur en soient rendues! » s'écriait noblement 
le célèbre homme d'État, « grâces soient rendues à ces 
« hommes vraiment pieux, vraiment catholiques, qui por- 
« tent sur la France catholique, sur la France de la Charte, 
« un regard équitable et affectueux. C'est déjà de leur 
« part une marque de leur haute intelligence que ce pre- 
(( mier rayon de justice envers notre époque, cette espé- 



A jriLLY. 63 

« rance hautement manifestée qu'elle accueillera la vérité 
« éternelle et ne doit pas être maudite en son nom ! 

« Ils ne gardent contre elle (la société) point d'arrière- 
« pensée, point de mauvais dessein; ils comprennent et 
« acceptent les principes sur lesquels elle se fonde et ils 
« s'efforcent sincèrement, sérieusement, de rétablir, entre 
« ces principes et les doctrines catholiques, une harmonie 
« qui ne soit pas purement superficielle et apparente. 

« Leur plan est simple : après avoir tracé un cadre géné- 
« rai des sciences humaines et des rapports qui les lient, 
« soit entre elles, soit à l'unité sublime vers laquelle elles 
« tendent, ils placent dans ce cadre des cours spéciaux sur 
« chacune des sciences diverses, tant de l'ordre matériel 
« que de l'ordre intellectuel, et s'appliquent, dans ces 
« cours, à faire pénétrer tantôt la religion dans la science, 
« tantôt la science dans la religion, les tenant sans cesse en 
'< vue l'une de l'autre, aQn qu'elles se connaissent, se rap 
« proclient et s'unissent dans un commun progrès ' ». 

En effet, tout comme dans une VniversiU , les Convs 
étaient divisés en FacuUés. Au début, ces Facultés étaient 
au nombre de cinq : 

1" Faculté des sciences religieuses et philosophiques, 
avec les abbés Gerbet, de Salinis et Juste, pour titu- 
laires: 

2" Faculté des sciences morales, où professaient le comte 
de Coux et le vicomte de Villeneuve-Bargemon; 

3" Faculté des lettres et arts, dirigée par l'abbé de 
Cazalès et par Rio ; 

h° Faculté des sciences physiologiques, physiques et 

' GuizoT, De la religion dans les sociétés modernes. (Art. publiés 
par la Revue française.) 



64 GERBET. 

mathématiques, inaugurée par le brillant enseignement 
d'un saint-simonien converti, Margerin; 

5» Faculté des sciences historiques, avec des professeurs 
comme Edouard Dumont, Charles de Montalembert, Foisset, 
Douhaire, etc. 

lis intitulèrent naturellement leur Revue ViniversiU 
catholique. 

Le premier muméro parut en janvier 1836. 

L'œuvre a vécu trente ans et se soutint vaillamment 
entre les mains de Bonnetty, 

L'abbé de Salinis y a publié son magnifique Cours de 
religion, Gerbet son Introduction à l'étude des vérités 
chrétiennes , de Coiix son Economie sociale, Rio son Art 
chrétien, Montalembert l'Introduction à l'histoire de sainte 
IClisahelh et plus d'une élude sur les Moines d'Occident , 
Alban de Villeneuve une remarquable Histoire de l écono- 
mie politique, etc. 



VII 



Quand il rompit avec Lamennais, Gerbet avait senti se 
creuser sous lui un vide qui lui faisait peur. Et pourtant, 
quel contraste entre les deux amis'! Le premier, toujours 

' C'est Gerbet nui lit la fortune lUi système de Lamennais sur la 
certitude. Le Tnre qu'il composa sur ce sujet, dit Mgr Resson, est 
l'exposé le plus clair, le plus logique, mais aussi le plus adouci de ce 
système célèbre. S'il a lait illusion à tant de bons esprits, c'est à 
l'inlluence modératrice de .M. Gerbet plutôt qu'à la violentedomiiiation 



A JUILLY. 65 

exagéré, passionné, violent, poussant tout à l'extrême; le 
second, cœur aimable, nature fine et délicate, esprit pé- 
nétrant, caractère d'une rare bienveillance qui n'excluait 
pas une certaine malice, fort contenue sans doute, mais 
saisissant à merveille le côté comique des bommes et des 
situations '. 

Sa correspondance intime donne raison à celte appré- 
ciation. 

Quel aimable et spirituel envoi, par exemple, que ce 
récit de la légende de sainte Hiltrude, vierge du huitième 
siècle, adressée sous forme de lettre à Charles de Monta- 
lembert! 

« J'ai toutes sortes de raisons pour vous envoyer ces 
« notes. Et d'abord , je vous les adresse à titre de rede- 
« vance, car je vous reconnais pour le propriétaire féodal de 
« toutes les légendes, l'aumônier de toutes les chapelles 
« gothiques, l'abbé de tous les monastères en ruine, le 
« grand maître de toutes les chevaleries, le connétable, 
« le seigneur suzerain, le roi de tous les souvenirs poéti- 
« ques du moyen âge. C'est pourquoi. Monseigneur, je 
« viens, moi, votre féal et humble vassal, vous faire hom- 
« mage de quelques souvenirs que j'ai glanés sur votre 
« domaine- » 

de M. de Lamennais qu'il faut attribuer ce résultat. « Ces deux 
intelligences, dit M. l'abbé de Ladoue, semblaient se compléter : 
l'une avait le coupd'œil, la pénétration, la vij^ueiir niàle; l'autre, la 
mesure, la règle, l'élévalion, la grâce... » Lamennais di.sait : L'abbé 
Gerbet et moi , nous ne nous parlons pas et nous nous comprenons. 
Cela était rrai dans un temps où ils n'avaient au cœur (pi'un seul 
désir : le triompbe de l'Église. (Mgr Bi^ssoN, Élude sur Mgr Gerbet. 
Annales franc-comtoises, t. Hl, p. yi.) 

' W. deMùrode, Souvenirs racontés par MgrBesson, p. i'i. 

' Lettre au comte de Monta'embrrt, du 29 juillet 18U 



66 GERBET. 

Il écrivait cela de Trélon , résidence île la famille de 
Mérode'. Or, les châtelaines, ^e refusant à d';nner leur 
confiance au curé du lieu, s'en allaient, fort loin, chercher 
les absolutions dont elles pouvaient avoir besoin. 

Gerbet en cherche la raison. Voici celle qu'il en donne à 
son correspondant : 

« Vous saurez que l'église (de Trélon) n'a pas seulement 
« des statues de saints de toutes couleurs, mais encore, ma 
«i parole d'honneur, des confessionnaux dorés, ou plutôt à 
« cornes dorées; car la dorure de ces confessionnaux a été 
« infligée particulièrement à des lames de bois pointues, 
« placées de telle sorte qu'une imagination un peu vive 
(( transforme aisément ce confessionnal en un taureau sym- 
« bolique. Je connais des paroissiennes très-ferventes, aux- 
« quelles ce taureau de bois a fait une telle peur, qu'elles 
(( s'en vont chercher, à une distance considérable, à tra- 

' Le journal l'Avenir, ayant élé coiulaniné par une encyclique de 
r.r(^j»oire XVI, disparut de la scôiie du monde, et ce fut à Trélon que 
M. Tabbé Gerbet alla reprend; e haleine apus cette disgrâce. C'était 
dans Tété de 1832. « Je me souviens encore, dit un lémoin oculaire, 
de la peine qu'il avait ressentie, après l'encycl que de Grégoiie XVI. 
de ce coup porté aux doctrines outrées que VAvoiir professait. Il 
expliquait les termes de l'encydiqiie Mirori vos, comme ils ont été 
expliqués depuis par révé(jue de Lai.gres. Et quand, plon^'és que nous 
étions au milieu d'un monde imbu des idées les pluslibeiales, n'ayant 
pas encore subi les épreuves qui nous ont appris à nous tlélier des 
idées trop absolues, nous gémissions de ce qui |iaraiss:iit incompré- 
hensible dans le document pontifical , je vois encore l'abbé Gerbet 
disserter longuement et savamment sur la question. Il s'interrompait 
à peine pour répandre autour de lui une grande abondame de tabac, 
et il ajoutait, d'un air à la fois résigné et souriant : « .Xprés tout, nous 
devons nous soumettre et nous laisser mener par l'Kglise; quand la 
colonne (jui conduisait le peujde juifdans le désert pre>entait soncoié 
ténébreux, elle n'était pas moins un excellent guide. » Mgr Bksson, 
Llude sur Mgr Gerhil (Annales franc-comtoises, 1. 111, p. 92). 



A JUILLY. 67 

(( vers la pluie, la boue ou la poussière, un confessionnal 
(( qui n'ait pas de cornes dorées.'. ;> 

Il continue son gracieux badinage : (( Je me hâte, dit-il, 
« de sortir aussi des réilexions biscornues que je vous con- 
(c damne à lire. Allons respirer en plein air. Le beau village 
« de Trélon est voisin d'une grande et superbe forêt longue 
« de plusieurs lieues. Elle touche, par une de ses extré- 
« mités, à une habitation qui appartient, — que- sainte 
« Hiltrude me pardronne! — à M. de Talleyrand. Mais, 
« par un effet tout particulier de la protection de la sainte, 
« le propriétaire de cette demeure paraît avoir pour elle 
« une bienheureuse aversion-. » 

A Trélon, à Époisses, en plus d'un autre château, on se 
disputait les loisirs de l'abbé Gerbet. Partout, il demeurait 
l'aimable et doux abbé Gerbet; partout aussi, il restait 
prêtre ! 

Or, le prêtre est apôtre. Malheur à qui l'oublierait dans 
la milice sainte! Celui-là ne tarderait pas à subir des 
influences qui diminuent l'esprit de son état, en punition de 
ce qu'il a négligé de faire rayonner les siennes! 



VIII 



Gerbet partout fut apôtre. Dieu lui réservait là des con- 
solations, qui compenseront avec surabondance le sacri- 
fice généreux de son cœur. 

' Lettre au comte de Montalcmhert, du 29 juillet 1834. 
-Ibid. 



68 r. E R B E T , 

« Fort comme le diamant, et plus tendre qu'une mère! » 
C'est l'idéal du prêtre, teLque Lacnrdaire l'a défini'. C'est 
la définition même de Gerbet. 

Doux et consolant ministère que celui de la parole du 
prêtre et de son action mystérieuse sur les âmes, auprès 
desquelles il est le canal de la grâce divine! 

D'ordinaire, ces opérations restent « le secret du roi, 
qu'il est bon, dit le saint livre, de tenir caché^ ». Mais, 
dans la vie sacerdotale de Gerbet, plus d'un de ces minis- 
tères a eu un tel rayonnement qu'il a éclaté comme la 
lumière tirée du boisseau. 

Je n'en citerai qu'un. 

Qui n'a lu ce récit, ou plutôt ce chant, cet hymne à 
l'amour conjugal, chaste et doux comme l'amour de Valé- 
rien et de Cécile, ardent et pur comme l'amour de Pauline 
et de Polyeucte, poétique et charmant comme l'amour de 
Cymodocée et d'Eudore-, ce Récit, tombé du cœur et de la 
plume d'nîie sœur, dont l'éloge est superllu, aujourd'hui 
qu'il est dans toutes les mains ! 

En 1832, à Rome, un jeime gentilhomme français, resté 
fidèle à sa race et à son baptême, rencontrait une jeune 
fille russe, en qui tout l'attira. Mais, en outre de certains 
obstacles matériels, il y avait entre ces deux âmes, violem- 
ment attirées l'une vers l'autre, un abîme : le jeune 
homme était catholique fervent, la jeune fille était luthé- 
rienne! 

S'unir à une compagne qui ne le suivrait pas au pied 
des mêmes autels, semblait à Albert un sacrilège. 

« Mon Dieu, s'écria-t-il un jour, je vous fais l'olTrande 

'MoNTVLEMBKUT, /c Pcic Laconlcuie, Par. 111, subjine. 

^TOBIE, XII, 7. 



A JUILLY. 69 

« solennelle de ma vie pour obtenir sa conversion ' ! » De 
son côté, Alexandrine eut l'inspiration de faire « l'aban- 
« don de son bonheur pour obtenir la claire vue de la 
« vérité' ». Le mariage eut lieu. Huit jours après le 
mariage, elle aperçut du sang dans le mouchoir d'Albert. 

A quelque temps de là, en plein mois de mai, consacré 
à la Vierge Mère de Dieu, — ce culte qui arrêta le plus 
longtemps son âme, pourtant si aimante, mais dominée 
par les préjugés luthériens, — elle écrit dans son Journal : 
« Je serai catholique avant la Fête-Dieu. L'abbé Gerbet sera 
« mon confesseur ^ » 

»i Elle ne l'avait jamais vu alors, dit madame Graven, 
mais, un jour, à Venise, elle avait lu un article de lui dans 
VUniversité catholique \ et l'impression qu'elle en reçut fut 
si grande qu'elle résolut alors, si elle se faisait catholique, 
de n'avoir d'autre confesseur que lui. 

a Quand, le 31 mai 1836, elle se présenta pour la pre- 
mière fois au saint tribunal, elle eut peur, et fut bien 
longtemps à se décider à y entrer. Quand elle en sortit, 
elle dit à Dieu : « mon Père céleste ! quel prêtre tu m'as 
« envoyé, surpassant tout ce que j'avais désiré trouver 
« dans un confesseur M » 

Ame essentiellement poétique, l'abbé Gerbet avait 
l'oreille ouverte à toutes les harmonies de la nature. « Il 
(( croyait aux harmonies des heures en faveur de cer- 
« taines âmes, il croyait que le temps, si fantasque, si 

' Jiécil d'une sœur, t. l", p. 30. 
5 Ib'id , p. 31 
^ Ibid., \>. 3!)3. 

* Ce sont les arlicles intitiilôs Vuef sur le dogme catholique de la 
pénilcncc, (ioiit il sera parlé plus loin. 
' Hécit d'une sœur, t. I'% p. 39ô. 



70 GERBET. 

« souvent rebelle à nos arrangements profanes, est, sous 
« la main de Dieu, un rhylhme souple et docile, qui obéit 
« mieux que nous ne pensons aux convenances divines. » 

Il imagina pour Albert mourant une consolation su- 
prême, et pour Alexandrin nouvellement convertie une 
émotion impérissable, en confondant, dans un seul et 
même acte, ce que Mgr de la Bouillerie a si admirablement 
nomme « le plus doux souvenir et la meilleure espé- 
rance ' », une première communion et une communion 
dernière en viatique. 

(( Connue le pauvre malade ne pouvait aller à l'église 
assister au saint sacrifice, le sacrifice vint à lui, el, par 
une dispense miséricordieuse, sa chambre, presque funè- 
bre, fut transformée en sanctuaire. En face de ce lit, qui 
était déjà comme une espèce d'autel, où l'ami mourant du 
ClirisL offrait à Dieu sa propre mort, on éleva un crucifix 
et un autel où le mystère du Christ mourant allait se renou- 
veler. Elle y suspendit des ornements et des fleurs, car 
une première conmiuuion est toujours une fêle. Mais les 
broderies que sa main aliacha au devant de l'autel rappe- 
laient une autre fête : elles avaient été portées dans une 
autre cérémonie; et, après avoir été depuis lors mises à 
l'écart, elles sortaient de nouveau ; elles reparaissaient là 
comme pour nous dire que la joie de ce monde n'est qu'un 
lissu à jour, bien frêle, et que nos espérances ne sont 
guère (ju'une parure qui se déchire. 

« Tout à coup, celle chambre, sombre jusqu'alors, s'é- 
claira de la lumière qui jaillissait des flambeaux de l'autel; 
comme la mon, la ténébreuse mort, s'illumine pour le 

' MéditntUms sur r Eucharistie, j" incdit. 



A .lUILLY. 71 

juste des rayons que Dieu tient en réserve pour ses der- 
niers regards. Le sacrifice commença, et il était minuit '. » 

« Dans cette chambre, dit Sainte-Beuve, près de ce iit, 
tout à l'heure funéraire, on célébra ime nuit, — à minuit, 
heure de la naissance du Christ, — la première communion 
de l'une en même temps que la dernière communion de 
l'autre. L'abbé Gerbet fut le consécrateur et l'exhortant 
dans cette scène si profondément sincère et si douloureu- 
sement pathétique, mais où le chrétien retrouvait de saintes 
joies*. » 

Mais pourquoi demander à d'autres ce récit et ces im- 
pressions? Alexandrine elle-même les a écrits dans son 
journal : 

« Albert était au lit, il n'avait pu rester levé. Je me mi 
à genoux près de lui, je pris sa main, et c'est ainsi que 
commença la messe de l'abbé Gerbet, Je ne savais où 
j'étais, ce qui m'arrivait, lorsque, la messe s'avançant, 
Albert me fit quitter cette main, que je regardais comme 
si sacrée, que, dans le moment le plus saint de ma vie, 
je ne croyais pas manquer à Dieu en la tenant. Albert me 
la fit quitter, en me disant : « Va, va, sois toute à Dieu. » 

« L'abbé Gerbet m'adressa quelques paroles avant de 
me donner la communion, ensuite il la donna à Albert, en 
partageant l'hostie entre l'époux et l'épouse, — double 
viatique pour lui de la mort, pour elle de la douleur; — 
puis je repris sa main. Je m'attendais à le voir mourir cette 
nuit\ » 

La mort tarda quelques jours. Quand elle arriva, Gerbet 

' Récit d'une saur, t. P', p. 400 et suiv. 

- Smnte-Beivk, Causeries du lundi, t. VI, p. 105. 

^ Journal d'Alcxandrinc {loc. ctt }, p. 400. 



72 (.ERBET. 

avait dû rentrer à Tliieux. Alexandrine eiil la force de 
lui écrire : 

« Monsieur, il y a quelques heures qu'Albert m'a quittée. 
" Oh! mon Dieu! sa mort a été douce, et il est mort ap- 
« puyé sur moi... A cette dernière messe que vous lui 
« avez dite, quand je le regardais, ne me faisait-il pas 
« toujours signe de regarder l'autel, et m'aurait-il aimée 
« comme il l'a fait, s'il n'eût encore plus aimé Dieu que 
« moi •?... » 

Cette énergie surhumaine ne pouvait durer. Elle écrit 
encore : 

« Monsieur, il y a huit jours aujourd'hui qu'il n'est plus. 
« Comme c'est long déjà! et comme je déteste m'éloigner 
«davantage du moment où il m'a parlé, où je l'ai vu 
« encore, à moins que ce ne soit pour le rejoindre! Quel- 
ce quefois, j'espère que Dieu me fera cette grâce... Vous 
« devez trouver qu'il serait bien charitable de me souhaiter 
« la mort... Oh ! Monsieur, daignez m'assurer que je rever- 
« rai Albert. Vous, si bon, vous que Dieu doit tant aimer; 
« votre conviction m'y fera croire; et puis, permettez-moi 
« de mourir-... » 

Gerbet comprit qu'avant d'essayer de réconcilier cette 
veuve désolée avec la vie, il fallait toucher la fibre de la 
foi, la seule qui fût encore vibrante, et il composa cet 
incomparable Credo de la douleur, où passent toute la 
tendresse de son âme et toute l'énergie de sa foi : 

« Je crois, ô mon Dieu, qu'en souffrant avec résignation, 
j'achève en moi la passion du Christ. 

' Récit d'une sœur, t. II, p. G. 

- Lettre d'Alexandrine de la Fcrronnaj s à l'abbé Gerbet, du t; juil- 
let 1S3G. 



A JUILLY. 73 

« Je crois que toute créature en ce inonde est gémissante 
et comme dans les douleurs de l'enfantement... et qu'elle 
attend le jour de la manifestation de Dieu. 

a Je crois que nous n'avons pas ici de demeure stable et 
que nous en cherchons une autre dans l'avenir. 

« Je crois que toutes choses coopèrent au bien de ceux 
qui aiment Dieu. 

« Je crois que, s'ils sèment dans les larmes, ils mois- 
sonneront dans la joie. 

« Je crois que bienheureux sont ceux qui meurent dans 
le Seigneur. 

« Je crois que nos tribulations forment un poids éternel 
de gloire, si nous contemplons non ce qui se voit, mais ce 
qui ne se voit point; car les choses que nous voyons sont 
passagères, celles que nous ne voyons pas sont éternelles. 

(( Je crois qu'il faut que notre corps corruptible revête 
l'incorruptibilité, que notre corps mortel revête l'immor- 
talité, et que la mort soit absorbée dans la victoire. 

« Je crois que Dieu essuiera toute larme dans les yeux 
des justes, que la mort ne sera plus en eux, ni le deuil 
ni les gémissements, et que leur douleur s'arrêtera enfin, 
car tout le premier monde aura passé. 

« Je crois que nous verrons Dieu face à face. » 

Puis, peu à peu, sa charité, ingénieuse comme l'amour 
d'une mère, lui inspira de composer quelques cantiques 
qui, donnant aux douleurs d'Alexandrine l'accent de la 
prière, faisaient descendre sur son âme attristée des conso- 
lations d'autant plus vives, qu'elles arrivaient comme 
embaumées du lieu où son Albert était heureux. 

Quand elle se fut reprise à la vie, le sage direcleur la 
guérit successivement d'une certaine tendance au scrupule 

5 



74 GERBET. 

que les âmes pures connaissent bien, et qui fait Jeur torture 
et leur croix. 

Puis, il régla celle imagination en la dirigeant vers les 
beautés chréliennes et les harmonies saintes de l'ordre 
créé. Ici, il faudrait tout citer dans la correspondance de 
Gerbet avec madame de la Ferronnays. Bornons-nous à 
deux extraits. 

C'était au premier anniversaire de la mort d'Albert. 

« Minuit va bientôt sonner, et avec celte heure com- 
mence pour vous, ma pauvre enfant, la semaine dos douleurs. 

(( Je viens d'écrire ces deux lignes, et j'ai interrompu 
quelques instants ma lettre pour une petite chose qu'il 
faut pourtant que je vous dise tout d'abord, parce qu'elle 
a une signification consolante et douce. 

« Pi'ndant que j'écrivais, un papillon de nuit, qui était 
entré par ma fenêtre entr'ouverte, s'est abattu sur les bri- 
ques de ma chambre. II s'était probablement fait mal et il 
voltigeait par terre, faisant un petit bruit par ses efforts 
pour se relever. 

« Son bruit m'a fait penser à lui. Moi, qui dans ce mo- 
ment ne pensais qu'à vous, je me suis dit que, s'il par- 
venait à voler connue de coutume, il viendrait bien vite 
brûler ses ailes à la lumière et mourir, et qu'il valait bien 
mieux le mettre dehors, en liberté, sous les étoiles. Je l'ai 
poursuivi avec un cornet de papier pour le prendre; je 
l'ai pris et je l'ai mis en liberté. 

((Pauvre papillon, nous sommes comme loi; blessés 
par la douleur, nous nous agitons terre à terre, mais en 
même temps nous battons des ailes, des ailes que Dieu 
nous a faites, l'espérance et la prière, et c'est alors que 
Dieu pense parliculièrement à nous. Quand je le poursui- 



A JUILl.Y. 75 

vais tout à l'hem-e, tu avais bien peur de moi : tu croyais 
que je voulais augmenter ton mal! Et je ne te poursuivais 
que pour te sauver! Et c'est comme cela que Dieu nous 
poursuit! Mais, quand je t'ai jeté dehors par la sombre nuit, 
c'est alors surtout que tu as accusé ma cruauté! Pauvre 
ignorant! Celte grossière lumière que tu regrettais l'eût 
fait mourir, et, au lieu de cela, tu auras demain un air 
pur et doux aii soleil levant. Celle sombre nuit est Tiniage 
de la mort; quand Dieu nous y jelte, c'est pour nous faire 
retrouver, et la liberté, et la vie, et la joie, au lever de 
l'élernelle aurore. Voilà ce que je le dis, petit papillon, et 
voilà ce que vous nous dites, ô mon Dieu '. » 

A un mois de cela, il écrit aux deux sœurs, la veuve 
d'Albert et Eugénie, la sœur d'Albert : 

« Chères enfants, comme vous aimez les oiseaux et les 
symboles, je veux vous transcrire ici un passage sur un 
oiseau du Mexique, que j'ai lu ces jours-ci. Cet oiseau se 
nomme le l'icicill; c'est du moins l'ancien nom mexicain. 
Gomare décrit ainsi ce symbole vivanl : 

(( 11 n'a pas le corps plus gros qu'une abeille, son bec est 
« long et très-délié ; il se nourrit de la rosée et de l'odeur 
« des fleurs, en voltigeant sans jamais se reposer. Son 
« plumage est une espèce de duvet, mais varié de diffé- 
tt renies couleurs, qui le rendent fort agréable. 

« Le vicicili meurt, ou plutôt s'endort, au mois d'octo- 
« bre, sur quelque branche à laquelle il demeure attaché, 
a par les pieds, jusqu'au mois d'avril, principale saison 
« des fleurs. Il se réveille alors, et de là vient son nom qui 
« signifie : Ressuscité. 

' Lettre écrite de Juilly à madame de La Ferronnays, le 24 juin 
1837. 



76 GERBET. 

(( Chères enfants, ce monde esl notre hiver. Est-ce que 
nous ne valons pas le vicicili? Adieu '. » 

De l'iniaginalion à la volonté et au cœur, il y a con- 
nexité. Gerbet était trop habile dans l'art de gouverner 
une âme pour l'oublier. 

Or, le grand emploi du cœur, c'est la charité et le dé- 
vouement. 

C'est Gerbet qui l'a écrit quelque part : 'c La première 
association de charité fut fondée par des femmes, sous 
l'inspiration des derniers soupirs du Rédempteur... Il sem- 
ble qu'elles ont recueilli une grande abondance de com- 
passion avec les larmes des saintes femmes du Calvaire... 
les hommes n'ont hérité que des larmes uniques de saint 
Jean ^. » 

Il sollicita le cœur de la pauvre veuve désolée en 
faveur de diverses œuvres qui conviennent au « sexe dé- 
voué^ ». Alexandrine y goûta de pures jouissances et 
de vraies consolations. Son sage directeur avait su tourner 
une activité dévorante, qui aurait pu se perdre dans 
des extases, vers les œuvres extérieures, utiles au pro- 
chain. 

Aussi, quand arriva le jour de la translation des restes 
de son Albert, cérémonie présidée par l'abbé Gerbet, ma- 
dame de Craven put écrire dans son beau Récit : « Elle 
regardait avec une sorte de joie cette fosse vide, qui, 
fermée pendant un peu de temps encore, se rouvrira quand 
toutes ses peines auront cessé, quand sa soumission à la 
volonté de Dieu , sa constance dans l'espérance et sa cha- 

' Lettre de Juilly, le 26 juillet 1837. 

' Kcepsake i-eligieuXfin-io, art. de l'abbé Gerbel, intitulé Marie. 

^ Devoio feminco sexii. (Liturgie.) 



A JUILLY. 77 

rilé lui auront obtenu la récompense promise, car elle 
aura bien souffert et bien aimé '. » 

Sur cette tombe, elle inscrivit : 

(( Dieu a donné à la douleur et à l'amour quelque chose 
de sa toute-puissance'!... » 

' Récit d'une sœur, t. II, p. i44. 
^ Ibid., p. 194. 



IV 



A ROMK 



SoMMAirtE. — Parti pour quelques jours. — Les souvenirs <\e Mj^r de la 
Bouillerie. — Considérations sur le dogme générateur de hi piété 
catholique. — Le parfum de Rome, d'après Mgr Berteaud. — Esquisse 
de Rome chrétienne. — Les tombeaux. — Le chant des Catacombes. 
— Gerbet aux Caiacombes. — Une belle vue funèbre. — Louis Veuil- 
lot et Sainte-Beuve. — Rome vivante. — Le Dialogue entre Platon 
et Fénelon. — Une mort selon Jésus-Christ. — La conversion de 
M. de Ratisbonne. — Lettre de Gerbet à ma lame Craven — Témoi- 
gnage de madame Craven. — Chez les Volkrowski. — Comment 
Gerbet prêcha l'empereur Alexandre — Pie IX hérite de raffection de 
Grégoire XVI pour l'abbé Gerbet. — A Gaôte. — Appel de Mgr Si- 
bour. — Oiïres de Mgr Dcnnet. — L'amitié dans un évéché. — Le 
concile provincial de Paris. — La requête d'un concierge. 



L'abbé Gerbet partit une fois de Jiiilly, sans bagage, 
pour une vi.site de quelques jours dans les environs. Il 
prolongea son absence; la surprise ei-il été de le revoir au 
moment indiqué. 

Puis, on oppril qu'il était à Rome, se préparant à revenir. 

— Oui, dit l'abbé de Salinis, il reviendra, si quelqu'un 
nous le rapporte ! 



A KOME. 79 

Ceux qui l'avaient emmené retournèrent sans lui; d'au- 
tres l'avaient gardé '. 

Un de ses compagnons de Rome l'a raconté éloquemment, 
le jour même des obsèques de Gerbet. 

Mêlant ses propres souvenirs à ceux de son illustre 
ami, Mgr de la Bouillerie, avec cet accent du cœur et cette 
exposition ingénieuse qui étaient le propre de son génie, 
reprend la chose de plus haut : 

« C'est surtout dans son cabinet et la plume à la main 
« que cette belle nature était à l'aise... Et vraiment, je ne 
« suis pas surpris qu'un jour, voulant se donner pleine 
« carrière, elle ait choisi de préférence le beau thème de 
« l'Eucharistie. Là ouest le corps divin, c'est là que les 
« aigles se rassemblent. Et en même temps les âmes les 
« plus pieuses aiment à dire au pied de l'autel : « Mon 
« bien-aimé est à moi, et moi je suis à lui, » L'Eucharistie 
« convenait à cette âme tendre et élevée. L'Eucharistie 
« inspira à votre évêque le plus beau livre qu'on ait écrit 
!( en ce siècle à l'honneur du Très-Saint Sacrement : Le 
« dogme cjénévateur de la piété catholique'^... Je me sou- 



' Louis Vkuillot, le Parfum de Rome, t. l\, p. 360. 

- C'est un traité (l<j l'Eucliaiistic, et l'un des beaux livres tle ce 
siècle. Gerbet nous explique lui-mèiric ce qu'il a entendu faire on 
publiant ses Considérations sur le dogme générateur de la piélé 
catholique : « Ce ptlit ouvrage, ilit-il, n'est ni un traité dogmatique, 
« ni un livre de dévotion, ina's quelque diose d'intermédiaire; le 
« genre au(iuel il ;q)|>arlient forme le lien (lui unit ces deux ordres 
« d'idées. La relig on nourrit l'inlelligence de vérités, comme elle 
« nourrit le cn-ur de sentiments : de là deux manicies de la considérer, 
« l'une rationnelli', l'autre édiliuite. Ces deux aspects, combinés entre 
« eux, produisent un troisième point de vue, dans lequel on consi- 
<• dère la liaison di'S vérités, en tant qu'elle corresjioU'i aux développe- 
« inents de l'amour dans l'àme huiiuine. C'est donc à ce point de 



80 GERBET. 

(i viens que peu d'années après je méditais moi-même 
" l'Eucharistie ; mais je la méditais humblement, comme 
'( la colombe-, et lui avait pris son vol jusque dans les 
« profondeurs du mystère, comme l'aigle 

« Le tabernacle eucharistique est la cité spirituelle des 
« âmes, Rome en est la cité terrestre, et comme la capitale 
« de leur empire. J'ai souvent remarqué que du tabernacle 
« eucharislique à Rome, la distance est très-courte. Quand 
« on aime l'Eucharistie, on aime aussi la pierre fondamen- 
« taie sur laquelle repose l'Église qui abrite le tabernacle. 
u L'Eucharistie avait été une des premières et des plus 
« hautes inspirations de votre évêque : Rome fut sa plus 
« constante et peut-être sa plus glorieuse. 

« C'est encore un de mes souvenirs qu'il y a plus de 
(( vingt ans, nous entrâmes à Rome ensemble. Il me dit à 
« son arrivée qu'il devait y passer trois semaines ; il y 
« demeura dix ans... Je n'en suis pas étonné. Un séjour à 
« Rome ressemble beaucoup à l'éternité bienheureuse. Les 
(i jours s'y écoulent, et on ne les compte plus... Ils s'écou- 
« lent pour votre évêque dans une contemplation et une 
(( étude constantes. Rome était tout à la fois pour lui et un 
« admirable symbole et la réalité vivante de l'Église. A 
(( Rome, il étudia tout, il interpréta tout, depuis l'eau des 
(( fontaines qui coule si abondamment dans les rues et dans 
« les places publiques, et qui lui semble l'image de la grâce, 
(( jusqu'aux majestueux secrets des catacombes qui lui 
(( ouvrirent leurs trésors". » 



» vue que nous nous soinmos placé pour contempler le mystère 
« qui est le fondement île la loi catliolique. » (l'rrfdce ) 

* iMgr m: la Bolu.i.iiiik, Discours prononcé ù la cérémonie des 
obsèques de Mgr Gerhcf. 



A ROME. 81 

Un autre évêque, dont l'Église de France cherche et 
regrette les syllabes d'or, malheureusement négligées par 
celui-là même qui les prodiguait à tous vents favorables, 
sans se soucier qu'elles fussent recueillies et rangées dans 
l'écrin oii nous les garderions avec fierté, lui aussi ami de 
Gerbet, l'a dit encore devant sa tombe : 

« De bonne heure, le parfum de Rome l'avait attiré. La 
« rose traduit sa présence par son parfum ; on la saisit 
«sans l'avoir vue, odore tenetur anlcquam videatur. — 
« Dans un verger où se cache un buisson de ces belles et 
((Odorantes fleurs, des exhalaisons embaumées, s'échap- 
« pant de tous les calices, décèlent leur présence au pro- 
(( meneur; et alors, il veut voir et admirer de près la cou- 
« leur de ces fleurs, qui répandent une odeur si suave. 
(( Rome aussi, Rome chrétienne, a pour les âmes d'élite des 
" parfums surnaturels qui n'affectent pas les âmes triviales. 
« Le chrétien à Rome se trouve au milieu d'une ambroisie 
<i délicieuse, d'un nectar céleste, mais lui seul sait les sa- 
« vourer : et cela ne doit pas vous surprendre : le chrétien 
« a le sens plus exquis. Rien n'est beau comme cette Rome 
((Chrétienne, avec son manteau empourpré par le sang 
u des martyrs, cxcedit orhis unapulclnihulincs. Mgr Gerbet 
« avait senti de loin le parfum de Rome-, il voulut voir et 
« contempler de près la couleur du manteau de la Ville 
(i éternelle » , ce (( manteau de pourpre » que la corruption 
« ne peut atteindre de ses souillures, ce manteau qui (( ne 
(( peut s'éraiiler ni perdre sa couleur'. » 

'Résumé de V Oraison funèbre de Mgr Gerbet, prononcée par 
Mgr Berteaud, le ?, mars 1865. 



82 GERBET. 



II 



Ce long séjour dans la ville des Papes nous a valu un 
beau livre, un chef-d'ct'uvre : Rsquisse de Borne c/irclienne. 

(( La pensée fondamentale de ce livre, dit-il, est de 
« recueillir, dans les réalités visibles de Uonie chrétienne, 
« l'empreinte, et, pour ainsi dire, le portrait de son essence 
«spirituelle*.» 

Il avait d'abord voulu intituler son livre « Idea Romœ, 
l'idée de Rome ^ ». 

« Interprète excellent dans cette voie qu'il s'est choisie, 
il se met à considérer les monuments, non avec la science 
sèche de l'antiquaire moderne', r.on avec l'enthousiasme 
naïf d'un fidèle du moyen âge, mais avec une admiration 
réfléchie *, qui unit la philosophie et la piété'. » 

Tout d'abord, ce sont les tombeaux qui l'attirent. 

A Rome, les tombeaux sont un grand souvenir. Ils furent 
le berceau et l'asile du christianisme pendant trois siècles. 

Quand il y entra pour la première fois, sa belle âme 
s'épancha en un hymne, connu, dans la littérature chré- 
tienne, sous son vrai nom de Chaut des Catacombes , car 

' Esquisse de Rome chrétienne. Préface, i>. vi. 

' Universiie calholique, t. VIII, p. 245. 

' « .Je nVHiis |ioiiit pour rAcadémic des inscriptions et belles- 
lettres. >• (Préfiice, p. vil.) 

' « J'ai ilù ciioisir, p;irmi les innombrables produits de la science, 
les résultats qui répomlcnl, non au\ ^ortts favoris des antiquaires, 
mais à la rais( n et à l'àmc du dnélien et de riioinine. » (Ibid.) 

' SwNTt-IÎEivK, Causeries du lundi, l. YI, p 3[6. 



A ROME. 83 

il est destiné à être chanté, sur l'air de Scudo, la douce et 
triste mélodie du Fil de la Vierge : 

Hier, j'ai visité les grandes catacombes 

Des temps anciens; 
J'ai touclié de mon front les immortelles tombes 

Des vieux ciiiéliens; 
Et ni l'astre du jour ni les célestes splières, 

Lettres de feu, 
>'e m'avaient mieux lait lire en profonds caractèies 

Le nom de Dieu. 

Un ermite au froc noir, à la tète blanchie, 

Marchait d'ahord, 
Vieux concierge du temps, vieux portier de la vie 

Et de la mort; 
Et nous l'interiogions sur les saintes reliques 

Du grand combat, 
Comme on aime écouter sur les exploits antiques 

Un vieux soldat. 

Un roc sert de portique à la funèbre vortle. 

Sur ce fronton, 
Un artiste martyr, dont les anges, sans doute, ; 

Savent le nom. 
Peignit les traits du Christ, sa clievelure blomle. 

Et ses grands yeux, 
D'où s'échappe un regard d'une douceur profonde 

Comme les cieux. 

Plus loin, sur les tombeaux j'ai baisé ma'nt symbole 

Du saint adieu, 
Et la palme, et le piiare, et l'oiseau qui s'envoie 

Au sein de Dieu; 
Jonas, après trois jours sortant de la baleine 

Avec des chants, 
Comme on sort de ce monde, après trois jours de peine 

Nommés le temps. 



84 UERBET. 

C'est là que cliacim d'eux, près de sa fosse prête, 

Spectre vivant, 
S'exerçait à la lutte, ou reposait sa tète 

En attendant. 
Pour se faire d'avance, au jour des grands supplices, 

Un cœur plus fort. 
Ils essayaient leur tomhf, et voulaient par prémices 

Goûter la mort. 

La viergp, destinée aux (leurs quelMiymen donne. 

Ces fleurs d'un jour, 
Au tombeau d'une sœur méditait la couronne 

D'un autre amour. 
Près d'un enfant sans pain, une mère intrépide 

Rêvait d'AbeJ, 
Et ses pleurs, qui semblaient joncher le sol humide, 

Montaient au ciel. 

Et quand l'enTant disait : Le soleil, ô ma mère, 

Astre si beau, 
Reviendra-t-il bientôt chauffer de sa lumière 

Mon froid berceau? 
La mère répondait qu'une aurore inconnue 

Bientôt luirait, 
Et qu'un ange du ciel sur son aile étendue 

Le bercerait. 

Lieux sacrés, où l'amour pour les seuls biens de l'àme 

Sut tant souffrir, 
En vous interrogeant, j'ai senti que sa flamme 

Ne peut périr; 
Qu'à chaque être d'un jour, qm mourut pour défendre 

Lh vérité, 
L'Être éternel et vrai, pour prix du temps, doit rendre 

L'Éteinité. 

J'ai sondé du regard la poussière bénie. 
Et j'ai compris 



A ROME. 85 

Que leur àme a laissé comme un souffle de vie 

Dans ces débris ; 
Que^ dans ce sable humain, qui, dans nos mains débiles. 

Pèse si peu, 
Germent, pour le grand jour, les forni'^s éternelles 

De piesqup un Dieu. 

C'estjà qu'à chaque pas on croit voir apparaître 

Un trône d'or. 
Et qu'en foulant du pied des tombeaux, je crus être 

Sur le Tliabor! 
Descendez, descende/, au pied des Calacoinbts, 

Aux plus bas lii-ux; 
Descendez, le cœur monte, et, du haut de ces tombes, 

On voit les cieux ' 1 

' Imprimé, pour la première fois, par Bonnetty, dans les Annales 
de philosophie chrétienne (t. X, 1. III, p. 17), par une sorte 
d'indiscrétion et à l'insu de l'auteur, ce chant, admiré de Sainte- 
Beuve, fournit plus lard à Gerbul l'occasion de lai.>-ser voir son exquise 
modestie : « Très-peu supportable à la lecture, dira-t-il, cet opus- 
« cule peut tout au plus offrir quelques-unes de ses stances aux per- 
« sonnes qui aiment à chanter des paroles religieuses, et qui pardon- 
« rent volontiers i\ la forme en faveur du fond, aux vers en faveur 
« de la musique... L'uuteur a su|)posé que le chant pourrait faire 
« passer le reste. Il espère aussi qu'on lui pardonnera d'avoir dérobé 
« quelques moments à des occupations plus sérieuses S'il osait citer 
.< de grands noms pour couvrir une bien petite chose, il rappellerait 
« que le pape saint Damase a conipo«é des vers pour les Catacombes, 
" que saint Grégoire de Nazianze parle dans les siens de sainte Anas- 
« tasie, et que saint Paulin de Noie en a fait sur sa cathédrale. » {Notice 
sur sainte Theudosie, Préface.) 



86 GERBET. 



111 



Les Catacombes reslèrent le but de prédileclion de ses 
promenades, durant ce long séjour de Rome. C'est là qu'il 
aimait à mener avec lui ses bons amis de Juilly quand ils 
venaient le visiter, l'abbé de Salinis et l'abbé Combalot; 
c'est là qu'il conduisit l'ami des jours difliciles, Lacordaire, 
quand il revint à Rome, sous la blanche rube des Frères 
Prêcheurs. 

« Nous allons aux Catacombes avec l'abbé Gerbet, qui en 
fait un pèlerinage aussi édifiant qu'instructif », écrivait 
Ozanam au retour d'une de ces visites... « Rien n'est plus 
« admirable que ce digne M. Gerbet, avec sa belle figure 
« éclairée par les cierges, expliquant les peintures et les 
« rites sacrés du temps des martyrs, ou bien s'asseyant sur 
« de vieilles chaires épiscopales taillées dans le tuf, pour y 
« lire une homélie de saint Grégoire le Grand sur les désirs 
(; du ciel, ou encore nous faisant réciter les Litanies devant 
(( l'image de la Vierge, découverte il y a quelques années 
(( au-dessus d'un tombeau du troisième siècle '. » 

Les Catacombes ont fourni à l'auteur de l'Esquisse des 
pages admirables, qui ont fait de ce livre l'cinivre la plus 
considérable de Gerbet, celle qui lui fera le plus d'honneur 
devant la postérité. 

Quel beau commentaire de la parole de Rossuel, disant, 
d'après Tertullien, que le cadavre de l'homme « devient 

' Ozanam, Correspondance, t. Il, i>. UiO. 



A ROME. 87 

un je ne sais quoi qui n'a plus de nom dans aucune 
« langue », quel admirable développement de ce mol du 
grand Évêque, dans cette page que Gerbet finit ainsi : 

(( Dans le sépulcre voisin, tout ce qui fut un corps hu- 
« main n'est déjà plus, excepté une seule partie, qu'une 
u espèce de nappe de poussière, un peu chiffonnée et dé- 
« ployée comme un petit suaire blanchâtre, d'où sort une 
a tête. Regardez enfin dans cette autre niche : là, il n'y a 
« décidément plus rien que de la pure poussière, dont la 
(( couleur même est un peu douteuse, à raison d'une légère 
(c teinte de roussure. Voilà donc, diles-vons, la destruction 
« consommée! Pas encore. En y regardant bien, vous 
"reconnaîtrez des contours humains : ce petit tas, qui 
« touche à une des extrémités longitudinales de la niche, 
(( c'est la lêle; ces deux autres tas, plus petits encore et 
(( plus déprimés, placés parallèlement un peu au-dessous, à 
(i droite et à gauche du premier, ce sont les épaules; ces 
« deux autres, les genoux. Les longs ossements sont repré- 
(' sentes par ces faibles traînées, dans lesquelles vous re- 
« marquez quelques interruptions. Ce dernier calque de 
« l'homme, celle forme si vague, si effacée, à peine em- 
« preinte sur une poussière à peu près impalpable, volatile, 
« presque transparente, d'un blanc mal et incertain, est 
« ce qui donne le mieux quelque idée de ce que les anciens 
(( appelaient une omhve. Si vous introduisez voire tête dans 
(' ce sépulcre pour mieux voir, prenez garde : ne remuez 
« plus, ne parlez pas, retenez votre respiration. Celle 
u forme est plus frôle que l'aile d'un papillon, plus prompte 
(( à s'évanouir que la goutte de rosée suspendue à un brin 
" d'herbe au soleil; un peu d'air agité par voire main, un 
« souille, un son, deviennent ici des agents puissants qui 



88 GERBET. 

(< peuvent anéanlir en une seconde ce que dix-sept siècles, 
«peut-être, de destruction, ont épargné. Voyez, vous 
« venez de respirer, et la forme a disparu. Voilà la fin de 
« l'histoire de l'homme en ce monde '. " 

<i C'est là, ce me semble, dit Sainte-Beuve, une assez 
belle vue funèbre, et le chrétien s'en autorise aussitôt pour 
remonter vers ce qui est au-dessus de la deslruclion et qui 
échappe à toutes les catacombes, vers le principe immortel 
de vie, d'amour, de sainteté et de sacrifice. Je ne puis 
qu'indiquer, en passant, à tous ce ix qui sont avides d'étu- 
dier dans Home matérielle la cité .-upérieure et intelligible, 
ces hautes et vives considérations -. » 



IV 



A un autre point de vue, un autre critique, non moins 
compétent', a pu dire, parlant encore de ce livre : 

' Esquisse de Home cfirctienne, t. I-^^-^, cliap. m, p. 170. 

*Svinte-Beuve, loc. cit., p. 3.>o. 

'Vciiillot et Sainte-Hcuvc, dans des camps bien divers, ont plus 
d'un point de rapprochement. Par une de ces secrètes aninitésd'esptif, 
sorle irinstinct supérieur, propre à certaines natures, qui ne s'en 
rendent même souvent pas compte à elles-mêmes, toutes les fois que 
le terrain le leur a |)ermis, ces (leu\ lettrés se .sont tendu la n»ain. 

« Vciiillot, dit M. Fréd. Godelrov , excelle dans les articles de 
critique littéraire... Nul ne sait mienx que lui u)ettre le doigt sur 
les endroits faibles; personne non plus ne sait mieux voir et faire 
valoir les beautés. Il est u mine de ce^ morceaux qu'un Saiiife- 
Beuve tût été fier de signer. » {Les Prosateurs du di.r-neuvième 
siècle, t. I-^', p. 419.) 

Quand il parle de Sainte-Beuve, Veuillot ne contient pas son adini- 



A ROME. 89 

" Rome, notre Rome, est vivante dans ces pages, toutes 
vibrantes de ses profondes et mystérieuses iiarmonies. 
L'auteur ne possède pas seulement les connaissances va- 
riées de l'hislorien et les sûres lumières du docteur catho- 
lique; il a encore, au degré le plus éminent, le don de 
l'artiste, ce sens exquis et rare qui pénètre les choses, 
qui en saisit les secrètes beautés et qui les livre à nos 
regards. 11 nous rend compte du charme mystérieux de 
Rome, il l'accroît en le divulguant. Sa langue est digne des 
majestueuses douceurs de la Ville sainte. C'est une langue 
sereine, mélodieuse, admirablement pure, dont le caractère 
fondamental est la grâce, mais qui atteint naturellement et 
sans effort toutes les hauteurs '. » 



D'autres travaux marquèrent le séjour de Gerbet à Rome. 

Il ne pouvait y oublier les âmes dirigées par lui, et, parmi 
elles, celte veuve, qu'il avait élevée dans les hauteurs sur- 
ration pour le critique littéraire. « Grâce à lui, dit-il, la critique est 
en meilleur état. » (Mélanges, 29 déc. 1854.) Il avait dit précé- 
demment : « Portraits pleins de vie, jugements pleins de probité, 
'< sincères partout, sinon partout irrélorinables... Dans l'art et dans 
« la morale, il ne laisse point Crancliirles bornes du goût que lui-même 
« alors, dans ses écrits personnels, il n'observait pas rigoureusement. 
« Avec une force douce et déférente, il fait ses réserves, il dit où il 
« prétend rester. Après trente et quarante ans, c'est là que le senti- 
« ment public est resté avec lui, et les esprits émiiienls qui ont passé 
« outre se sont égarés. » {Univers, 23 août 1851.) 

' L. Veuillot, loc. cit., p. 370. 



90 GERBET. 

naturelles, en secondant par la grâce les dispositions de la 
nature en elle. 

Ce souvenir lui restait cher. Il lui inspira un Dialogue 
dont Lamartine disait : « C'est ainsi que parlerait Platon 
chrétien ^ » 

C'est en effet un Dialogue entre Platon et Fênelon, placé 
à la suite du Dogme générateur-, dans l'opuscule que l'au- 
teur y consacre à ses Vues sur la Pénitence. 

Fénelon y révèle au disciple de Socrate ce qu'il lui a 
manqué de savoir sur les choses d'au delà, et il raconte, 
sous un voile à demi soulevé, ce que c'est qu'une mort 
selon Jésus-Christ. 

(i vous, qui avez écrit le Pliédon, vous, le peintre à 
« jamais admiré d'une immortelle agonie, que ne vous est- 
« il donné d'être témoin de ce que nous voyons de nos 
« yeux, de ce que nous entendons de nos oreilles, de ce que 
« nous saisissons de tous les sens de l'âme, lorsque, par un 
« concours de circonstances que Dieu a faites, par une com- 
(( plication rare de joie et de douleur, la mort chrétienne, 
« se révélant sous un demi-jour nouveau, ressemble à ces 
« soirées extraordinaires dont le crépuscule a des teintes 
« inconnues et sans nom ! Vous ne comprendrez pas tout 
« ce que je vais vous dire : je ne peux vous parler de ces 
« choses que dans la langue nouvelle que le christianisme 
« a faite; mais vous en comprendrez toujours assez. 

« Sachez donc que, de deux âmes qui s'étaient attendues 
« sur la terre et qui s'y étaient rencontrées et que Dieu 
« avait unies par le nom d'époux et d'épouse, en ouvrant 

' Lamvkti>k, Entretiens de littérature, art. Gerbct. 
- Sainto-Beuvo dit (jne ce dialogue est « pent-iHre le clief-d'ivuvic " 
de Geibet. 



. A ROME. 91 

« devant elles une longue perspective de ce qu'on appelle 
« bonheur; que, de ces deux âmes, l'une arrivait, par 
« une volonté pure, à la vraie foi, au moment où l'autre 
« arrivait, pir une sainte mort, à la vraie vie; l'une sortait 
« des ombres de l'erreur, comme l'autre était près de sortir 
« des ombres de la terre; l'une ?e disposait à participer 
« pour la première fois au plus auguste des mystères du 
« Christ, lorsque l'autre allait le recevoir comme une Iran- 
« silion dernière à la conmiunion éternelle "... » 

Nous connaissons déjà celte scène touchante, l'abbé 
Gerbet l'exprime admirablement. Que de larmes ont arrosé 
ces pages! 



VI 



Le dimanche 16 janvier 18^2. le comte delà Ferrohnays 
dînait chez madame la princesse Borghèse en compagnie 
de l'abbé Dupanloup et de Théodore du Bussières, récem- 
ment converti au catholicisme. Il entendit ce nouveau con- 
verti, qui avait toutes les ardeurs généreuses du néophyte, 
parler avec le plus vif intérêt d'un jeune Juif français, son 
compatriote, de passage à Rome, et qu'il désirait vivement 
gagner à Jésus- Christ. 

Rentré chez lui sous l'impression des conversations de 
la soirée, il parla aux siens du pieux projet conçu par M. de 
Bussières, il se ménagea du temps pour aller déposer ses 

' Gerbet, ]'i(es sur In pcuUeiice, Dialogue. 



92 GERBET. 

vœux, ses espérances... son sacrifice!... aux pieds de la 
Sainte Vierge, dans l'église de Sainle-Marie-Majeure. « Il (il 
à genoux devant l'image de la Vierge de la chapelle Bor- 
ghèse, qui était découverte ce jour-là, sa préparation à la 
mort qu'il disait tous les jours, puis plus de vingt fois le 
Souvenez-vous '. » 

Dans la soirée, il fut pris d'un étouffement subit dont on 
crut d'abord s'être rendu maître, mais qui reparut plus 
menaçant. L'abbé Gerbet, l'hôte de la maison, eut le temps 
d'accourir, de donner à la hâte une absolution, et de prêcher 
la confiance. 

— Oli ! je suis plein de confiance, répondit le moribond '. 

C'était le 18 janvier. A quatre jours de là, Gerbet écri- 
vait à madame Craven : 

« Chère enfant, lorsque, dans une dernière lettre adressée 
à M. Craven, je vous disais que, tout en pleurant beaucoup, 
vous aviez aussi à remercier beaucoup; lorsque je vous 
disais d'élever votre cœur vers Dieu, parce que la sainte 
mort d'un père était aussi une grande grâce pour ses en- 
fants, je ne savais pas encore à quel point ce mol se véri- 
fierait. Dieu a accordé à votre famille, à vous, une des plus 
magnifiques consolations qu'on puisse imaginer; une de ces 
consolations rares, extraordinaires, qu'on n'oserait de- 
mander. Je ne puis encore vous donner, dans cette lettre, 
tous les détails, vous verrez tout à l'heure pourquoi ; mais 
j'ai hâte de vous la faire connaître par le fond '. 

« Vous savez, chère enfant, combien je suis peu disposé 
à croire légèrement aux choses miraculeuses. La vénéra- 

' Gerbet, Vues sur la pénitence. Dialogue. 
' CiiwEN, Récit d'une Scetir, t. Il, p. 30» 
^ DeLadole, Mgr Gerbet, etc., t. II, p. 156. 



A ROME. 93 

tion même qu'on leur doit oblige à ne pasajouler foi, sans 
de graves raisons, aux faits de ce genre. Mais ni beaucoup 
de personnes ni moi ne pourrons nous empêcher de croire 
à celle dont il s'agit. Écoutez. 

(( Un Juif, appartenant à une Irès-riche famille d'Alsace, 
qui se trouvait accidentellement à Rome, se promenant 
dans l'église de Sant* Andréa délie Fratte, pendant qu'on y 
faisait les préparatifs pour les obsèques de votre bon père ', 
s'y est converti subitement comme saint Paul sur le chemin 
de Damas, par un de ces coups miraculeux de la puissance 
et de la bonté divines. 11 se trouvait debout en face d'une 
chapelle dédiée à l'Ange gardien, à quelques pas, lorsque 
tout à coup il a eu une apparition lumineuse de la Sainte 
Vierge, qui l.ii a fait signe d'aller vers cette chapelle. Une 
force irrésistible l'y a entraîné, il y est tombé à genoux, et 
il a été à l'instant chrétien. 

<( Sa première parole à celui qui l'avait accompagné a 
été, en relevant son visage inondé de larmes : Il faut que 
ce monsieur ail beaucoup prié pour moi!... Quelle parole, 
chère enfant, sur votre bon père dont on allait apporter le 
corps dans celte église ! 

' Le converti a raconté lui-même ce qui se pa~sa à ce moment : 
« On y faisait dans l'églisej des préparatifs funéraires, et je m'infor- 
mais du nom du défunt qui devait y recevoir les derniers honneurs. 
M. de Bussières me réi)0iidit : « C'est un de mes amis, M. le comte 
n de la Ferronnays; sa mort subite, ajouta-t-il, est la cause de la 
'< tri>tesseque vous avez remarquée en moi depuis deux jours. ■> Je 
ne connaissais pas M. de la Ferronnays; je ne l'avais jamais vu , et je 
n'éprouvai d'autre iinpres-ion que cille d'une peine assez vague qu'on 
ressent toujours à la nouvelle d'une mort subite. M de Bussières me 
quitta pour retenir une tril)une destinée à la famille du défunt... » 
Tout ce récit, si plein d'intérêt, a été inséré dans les Annales de phi- 
losophie chrétienne. (T. XXIV, p 236.) 



94 GERBET. 

(( Il n'y a pas moyen de suspecter la sincérilé de ce 
jeune homme, comme je vous l'ai dit. 11 est très-riche, tt 
on ne peut avoir, à son égard, le genre de soupçon qu'on 
pourrait avoir sur un Juif pauvre, qui pouvait se faire chré- 
tien pour être secouru par des aumônes. 

« Celui-ci se nomme M. I^atisbonne, il est (ils d'un 
banquier de Strasbourg, qui jouit d'une très-grande for- 
tune et de beaucoup de considération. 11 devait épouser au 
printemps une jeune Juive, sa parente, et sa conversion 
rompra probablement son mariage. Tous ses intérêts tem- 
porels devaient empêcher sa conversion, et ses idées juives, 
jointes à un certain indllTérentisme pour les pratiiues 
religieuses, s'y opposaient aussi; c'est d'ailleurs un jeune 
homme de très-bonnes manières, très-spirituel et s'ex- 
priniant très-bien, 

« J'ai vu M. Ratisbonne, j'ai recueilli de sa bouche divers 
détails. 11 est impossible de vous dire à quel point il donne 
une vive idée de la conversion de saint Pdul. « J'ai été, me 
disait-il, retourné eu un instant... » La première parole 
qu'il a dite, après le coup de la grâce, est déjà bien signi- 
llcative par rapporta l'inlluence de votre père, mais il y a 
d'autres circonstances que je vous dirai "... » 

Ainsi, le père d'Albert, ce chrétien généreux, dont la 
direction de l'abbé Gerbet avait fait un saint, avait, connne 
son lils, obtenu de Dieu par un héroïque sacrifice la con- 
version d'une âme. 

Madame Craven raconte qu'au mois de juin de l'aimée 
18/r2, ayant eu occasion de rencontrer Théodore Ratis- 
bonne à Paris, elle recueillit de sa bouche un témoignage 

' Lettre à madame Craven du 22 janvier 184 2. 



A ROME. 95 

dont il est impossible de méconnaître l'autorité : « Il n'y 
a pas sur la terre, lui dit-il, de lien aussi fort que celui 
par lequel je me sens attaché à votre père. — Je lui dois 
plus que la vie, et je me sens plus son enfant que vous- 
même '. )) 



VIT 



Toujours apôtre, l'abbé Gerbet fit aussi rayonner son 
action dans la famille Volkrowski, chez qui il avait été 
reçu lorsque les La Ferronnays quittèrent Rome. Le prince 
abjura le schisme, et Gerbet, instrument de la conversion 
du mari, instruisit sa pieuse femme dans les voies de la 
plus haute perfection. 

Le fils de l'empereur Nicolas vint à Rome, — celui-là 
même qui devait mourir d'une façon si tragique. — La 
présence du czarewitch suggéra aux hôtes de l'abbé Gerbet 
une pensée dont ils lui confièrent l'appréciation et l'exécu- 
tion. 

Alexandre se trouvait à Rome à l'époque du carnaval, 
une des plus grandes réjouissances, comme on sait, de la 
vieille cité. Or, il est d'usage, lorsque le cortège carna- 
valesque traverse le Corso, que, des fenêtres qui bordent 
la rue, on jette, sur les voitures des grands seigneurs 
nationaux ou étrangers, qui défilent mystérieusement à la 
suite les unes des autres, des confetti, auxquels on joint 

' Récit d'une sœîir, t. II, p. 325. 



96 GERBET. 

souvent des placets, des requêtes. On avait tout lieu de 
croire que le czarewitch voudrait avoir sa place dans le 
cortège. 

— N'est-ce pas, dit-on à l'abbé Gerbel, une bonne ucca- 
sion de faire arriver la vérité jusqu'aux oreilles de ceux qui 
l'entendent si rarement? Qui sait si une parole catholique 
n'éveillera pas, dans l'âme du successeur de Nicolas, des 
sentiments d'humanité, peut-être même des sentiments con- 
formes à ceux d'Alexandre? 

L'idée est acceptée; une adresse est rédigée, inutile de 
dire avec quel tact et quelle délicatesse, et au moment du 
délilé, une main élégante dirigea l'adresse vers sa destina- 
tion. 

On sut le lendemain qu'elle avait passé sous les yeux du 
prince, qui en avait été vivement impressionné \ 

En racontant cette anecdote, l'abbé Gerbet aimait à 
dire : 

— J'ai prêché l'empereur Alexandre!... 



Vlll 



Rome n'est le centre de la catholicité que parce que 
Pierre y réside. 

Ue la présence du Vicaire de Jésus-Christ résulte cet 
attrait, doux parfum, qui séduit et fixe lésâmes. « Ces sen- 
teurs de Rome se trouvent surtout sur les lèvres de son 

' Ladoue, op. cit., p. IGi et IG5. 



A ROME. 97 

saint Pontife, qui exhalent au loin les parfums de l'amour. 
Gerbet est allé à Rome, il s'est jelé aux pieds du Pontife, 
dont les parfums l'avaient attiré; mais, tandis qu'il se pro- 
sternait humblement, le Ponlife le relevait avec amour". » 

Grégoire XM se disait heureux de voir Gerbet prolonger 
son séjour dans la Cité des Papes. Les volumes de Gerbet 
sur Rome, ses dissertations sur le symbolisme chrétien et 
sur l'histoire de l'Église, ses observations pleines de grâce 
ou de grandeur, les beaux et touchants tableaux ^ qu'il inti- 
tulait si modestement une Esquisse, ravissaient le cœur du 
vieillard auguste, consolé de voir le disciple rangé à sa 
droite, tandis que le maître avait fui dans les sentiers déviés. 

«Le christianisme, avait dit Gerbet, n'est, dans son 
«ensemble, qu'une grande aumône faite à une grande 
« misère M " 

Cette belle et profonde parole touchait l'âme de Gré- 
goire XVI. 

Son successeur n'eut qu'à voir Gerbet pour l'aimer. 

Le prêtre fidèle assista aux ovations qui marquèrent le 
début du pontificat de Pie IX. Le nouveau Pape savait 
qu'il avait suffi d'une parole, d'un soufde émané du Vatican, 
pour dissiper ce qui pouvait sembler nuageux et obscur 
dans les doctrines de l'abbé Gerbet. Ses douces nuées, à 
lui , — Pie IX le savait — ne renfermaient pas d'orage , 
et, en s'écartant, elles avaient laissé voir un fond de ciel 
serein, à peine voilé par places, mais pur et serein*. 

Pie IX voulut s'attacher Gerbet. 

' Mgr lieiiTEvui), Oraison funèbre de Mgr Gerbet. 

* Sai.nti.-Becve, op. ait , p. 317. 

' Comklernlions sur le dogme générateur de la piété, etc. 

* Sai.\ti:-Bllvi:, op. cit., p. 314. 



98 GERBET 



En 18^8, le coup de vent des agitations politiques les 
conduisit tous deux sur les bords du golfe de Gaële. Entre 
les bouleversements de la veille et les incerliludes du len- 
demain, impossible de recueillir sa pensée pour travailler '. 



IX 



On le sut en France, et un prélat, alors à l'affûl de tout 
ce qui pouvait accroître le lustre du siège de Paris, Mgr Si- 
bour, lui offrit de remplacer l'abbé Cœur dans la cbaire 
d'éloquence sacrée à la Sorbonne. 

Déjà, huit années auparavant, un autre prélat, dont le 
long et fécond épiscopat aura été mêlé à tous les grands 
faits de l'histoire ecclésiastique en France durant un demi- 
siècle, Mgr Donnet, archevêque de Bordeaux, avait voulu 
l'attacher à la Faculté de théologie de sa ville archié- 
piscopale. On murmurait autour de l'archevêque : c Je 
« sais, répondit-il, qu'il y a des gens qui ont peur de l'abbé 
« Gerbet. Mais il ne faut pas oublier que, dans tous les 
« temps, les hommes sortant de la ligne font peur, et ce 
^' sont cependant ceux-là seuls qui font marcher'!... » 

Admirable parole, qui dénote une rare intuition des 
hommes et des choses. 

Mgr Sibour fut plus heureux en 18/|8. 

Ici, nous laisserons parler l'historien de Gerbet'. 

' Gehrit, Lettre du 2'» décembre 18i8, ailrcsséeà M. Bonnetty. 
^.Mgr Donnet, Lettre à l'atibé de SaUiiis, 4 octobre 1841. 
*LvuouE, oj). et loc. cit., p. 24 j et s\iiv. 



A ROME. 99 

En rappelant l'abbé Gerbel, Mgr Siboiir n'avait pas eu, 
pensons-nous, pour l)ut principal d'en faire un professeur 
à la Sorbonne; il avait songé avant tout à avoir près de lui 
un ami sûr et un coopéraleur utile pour les œuvres qu'il 
méditait. 

La solitude d'un évêché, même au milieu des cités les 
plus animées, est parfois bien sévère et bien lourde, sans 
les épanchements de l'amitié. Les sollicitudes d'un vaste 
diocèse, qui aboutissent toutes, et pour ainsi dire sans 
intermédiaire, au centre; les entraves perpétuelles, même 
pour les affaires les plus minimes, des règles adminis- 
tratives; les fatigues journalières de fonctions nombreuses 
à remplir : tout cela rend nécessaires les délassements 
qu'un évêque ne peut guère trouver que dans les rapports 
d'une intimité aiTectueuse. 

L'abbé Gerbet vint donc s'asseoir comme ami au foyer 
du nouvel archevêque : logé sous son toit, partageant sa 
table, vivant de &a vie. 



L'un des témoins de cette vie de douce intimité, qu'il 
partageait et dont il conserva jusqu'à la mort un souvenir 
précieux', attestait que l'abbé Gerbet en formait le charme 
principal. On eût dit qu'il avait apporté avec lui comme 
un parfum de Rome chrétienne, qui s'exhalait dans toutes 
ses conversations et dans toutes ses démarches. 

' L'abbé Dedoue, chanoine de Notre-Dame. 



100 GERBET. 

Le soir, quand le petit cercle de famille était formé, et 
que l'abbé Gerbet de sa voix douce et faible ' racontait 
quelque épisode des derniers événements de Rome, il cap- 
tivait l'altenlion de tous, et ouvrait les cœurs à un amour 
plus effusif envers le Pontife élu de Dieu. 

Parfois, les causeries étaient moins sérieuses; elles tour- 
naient à la plaisanterie, mais à des plaisanteries que la 
charité purifiait et sanctifiait. 

En voici un exemple. 

Mgr Sibour, habitué à l'air vif des montagnes des Alpes 
et incommodé par les chaleurs accablantes de l'intérieur 
de Paris, avait à Saint-Germain une maison de campagne 
où il se retirait pendant l'été. 

Il avait là pour concierge un homme qui cumulait beau- 
coup d'emplois : ébéniste de son état, il était encore sa- 
cristain et jardinier. Qui s'étonnera que l'un ou l'autre de 
ces services fût quelquefois négligé? Mgr Sibour avait 
résolu d'appliquer le remède recommandé par les éco- 
nomistes modernes : la division du travail; et le pauvre 
ébéniste était menacé dans sa place de concierge. Mais ce 
concierge ébéniste-jardinier-sacristain était en même temps 

• Sainte-Beuve a fait un portrait diarmant de Gcrhet, causeur et 
dans l'intimité : « Ima:iin('Z-vous une démarclie longue et lente, un 
peu penchée, dans une paisible allée où l'on cause à deux du côté de 
l'ombre, et où il s'arrête souvent en causant ; voyez de | rés ce sourire 
affectueux et fin, cette plivsionomie bénigne où il se mêle quelque 
clioseduFléchier et du Fénelon, écoulez cette parole ingénieuse, élevée, 
fertile en idées, un peu entrecoupéi' par la fatigue de la ^oi\ , et (pii 
reprend haleine souvent; remarquez, au milieu des vues de doctrines 
et des aperçus ex|>licatifs qui s'essayent et naissent d'euv-mèmes sur 
ses lèvres, des mots heureux, des anecdotes agréables, un discx)urs 
semé de souvenirs, orné pr()i>remeiit d'aménité : et ne demande/, pas 
sic'est un autre, t'est lui. » (Cuusaicsdu lundi, t. VI, p. 32t.) 



A ROME. 101 

charitable, il avait retiré auprès de lui une jeune fille qu'il 
faisait élever. Or, cette enfant, aimable et gracieuse, avait 
gagné le cœur de l'abbé Gerbet. 

Un soir donc, que l'on était réuni après le dîner, le 
concierge vient remettre un pli important à Sa Grandeur, 
annonçant que c'est pour affaire urgente. 

On décachette ce pli mystérieux, et l'on y trouve les vers 
suivants, que l'on n'attribua pas, assure-t-on, au con- 
cierge : 

A MONSEIGNEUR SIBOUR 
Arciieyêqie de Paris 

Vous n'avez pas, Monseigneur, pour portier 
Un nioliniste, ou bien un janséniste -. 
Ces métiers-là ne sont pas son métier; 
Il n'est ni plus ni moins qu'un ébéniste. 
Vous comprenez que sa profession 
Vous garantit un concierge exemplaire : 
Lui qui posait les portes d'un salon, 
Peut bien garder une porte cochère. 

On vous dira qu'un artiste à rabot 

Est du jardin un ij;ardien malbabile. 

Mais je détruis ce soupçon d'un seul mot, 

Et, grâce à vous, ma réplique est facile : 

Ne peut-on pas suffire à deux emplois, 

Lorsqu'au travail les mains sont toujours prêtes! 

Vous faites bien cent cboses à la fois, 

Qui n'en sont pas pour cela plus mal faites. 

Nul soin, dit-on, ne vous est étranger. 
Et rien n'étliappe à votre surveillance. 
Vous abaissez jusqu'au vil potager 
Ces vifs regards qui planent sur la France. 



102 GERBET. 

Oh! laissez donc \i' clioii lilanc, le cliou verf, 
L'oignon, l'asperge et tout grotesque her4)age, 
Hormis les jours où la pUicc M.uihert 
Sait vous en l'aire un populaire liornmage. 

I>'uu autre soin votre cour est jaloux -. 
C'e^t (lu bonheur de toute une famille. 
Quels arlichauls pourrait'nt valoir, pour vous. 
Les chapelets de ma petite-iille? 
Dans l'atelier, dans la loge, au jardin, 
Guctiant le vent qui vers ces lieux vous porte, 
.\ous serions lous heureux, sauf le chagrin 
De vous ouvrir trop rarement la porto. 

Pour émouvoir votre cœur paternel, 
J'ai confié ma requête à saint Pierre, 
Ce porte-clefs, ce concierge du ciel, 
Qui prend jiilié des portiers de la terre. 
Il voit les maux dans leur loge amassés... 
Du ciel, hélas I elle n'e.-t point l'image; 
Mais, en ouvrant la porte où vous passez, 
Du ciel du moins j'entrevois le présage. 

Saint-Germain en Laye, septembre I8i9. 



A l'évkché d'amiens 



Sommaire. — L'abbé de Salinis est nommé évêque d'Amiens. — Rôle 
de Uerbetau Concile pro\incial deSoissons. — On demande son éléva- 
tion à l'épiscopat. — A l'évèché d'Amiens. — Un cabinet d'études. 

— Les Conférences d'Albéric d'Assise. — Le Communisme est la con- 
séquence logique du Rationalisme. — Conclusions formulées dans un 
parallélisme. — Travail acharné. — Rùle de Gerbet dans l'adminis- 
tration du diocèse. — Gerbet directeur spirituel chez les Dames du 
Sacré-Cœur d'Amiens. — Les salons de l'évèché. — Portrait par 
Sainte-B:uve. — Les A'igauds de l'abbé Gerbet. — Au Concile pro- 
vincial d'Amiens. — Les intérêts du clergé inférieur. — Retour aux 
saintes règles du Droit. — Les relii[ues d'une sainte amiénoise. — Le 
Livre de sainte Theudosie. — Né pour ré|iiscopat. — 11 n'est pas 
administrateur'. — Les génies d'administration. — Un manifeste aca- 
démique. — La candidature de l'abbé Gerbet à l'Académie française. 
échoue. — Nomination à l'évèché de Perpignan. — Joie de Pie IX. 

— Les larmes de l'adieu. — La Croix à l'entrée d'un chemin. 



Le 29 août 18/jO, l'abbé de Salinis prenait possession de 
l'évèché d'Amiens. 

A quelques jours de là, s'ouvrait, à Soissons, le concile 
de la province de Reims. Le nouvel évêque y vint, 



104 GERBET. 

accompagné de Gerbet, qui venait de prendre part aux Ira- 
vaux du concile provincial de Paris et accourait prêter 
son concours, comme théologien, à son vieil et fidèle ami. 
Le rôle de Gerbet àSoissons fut si considérable, qu'à la 
clôture du concile, les Pères adressèrent au Président de 
la République une adresse collective, demandant son éléva- 
tion à l'épiscopal. 



II 



De Soissons, l'abbé Gerbet vint à Amiens. En entrant 
dans cet évêché, qui lui était inconnu la veille, il lui sem- 
bla qu'il rentrait chez lui'; il prit mmédiatement posses- 
sion de l'appartement modeste, mais commode, qui lui 
avait été préparé, et il ne jeta pas un regard préoccupé, 
soit vers le passé, soit vers l'avenir. Ne lui demandez pas 
combien de temps il compte rester dans cet asile. Le sait- 
il? — Êles-vous inquiet de ses moyens d'existence? Est- 
ce que la Providence ne veille pas? — Mais quelle sera sa 
position? Est-ce qu'il n'esl pas chez un ami? Si, quelques 
jours plus lard, vous étiez entré dans cette chambre, en 
supposant qu'elle ne fût pas fermée à l'intérieur, — ce qui 

'Après la dt'feclioii de M. de Lamennais, M. l'ahlie C.erbct s'était 
attadié avec piiis de force encore (ll^aup;l^a^a^t à M. de Salinis, le 
compagnon de son séminaire, de son ordination et de ses premiers 
travaux. Il nj comprenait guère une médiocre amilie : la conliance, 
rabandon , au besoin robéissance parl'aite et le noble aveu;;lement, 
caractérisaient ses relations intimes. (Mgr Bkssin, Étude sut la vie 
et les œuvres de Mgr Gerbet, loc. cit., p. 43"2 ) 



A L'ÉVECHÉ D'AMIENS. t05 

arrivait souvent', — vous auriez vu, sur les fauteuils, sur 
le canapé, sur la commode, sur le poêle, des livres ouverts, 
des feuilles de papier, et... par-dessus livres et papiers... 
une bonne et belle couche de tabac. A ne pas s'y tromper, 
c'est le cabinet d'un homme de travail ^ 



III 



Examinons les œuvres qui en sont sorties. 

Déjà, les économistes devaient à Gerbet les Conférences 
d'Albérk d'Assise. 

Albéric est un jeune Père, réel ou imaginaire, de l'Ordre 
de Saint-François. Ce jeune Père, avec un esprit élevé et 
un charme séduisant, essaye d'expliquer à ses frères les 
deux grandes lois de justice et de charité. Cet essai contient 

' A Perpignan , comme à Amiens, à Rome, à Juilly , il avait des 
jours de solitude complète, où il ne vivait qu'avec Dieu et avec lui- 
même. Enfermé dans son cabinet, on lui fiiisait passer, comme à la 
dérobée, la nourriture du jour; c'était tout le service qu'il souffrait 
«autour de lui ; puis, la porte, à peine entr'ouverle, se refermait sur 
le monde, et rétiide, mêlée de prière, reprenait avec une exigence 
impérieuse ses droits absolus sur son temps et sur son esprit. Ses 
distractions tenaient du prodige. Un jour, Mgr Doney , évèque de 
Montauban, alla lui rendre visite : c'était un vieil hôte qui recevait 
un vieil ami. La réce;>tion fut empressée, cordiale, affectueuse. Mgr 
Gerbet, par lioniieur p ur un ancien condisciple, lit faire les apprêts 
d'un grand repas. On sert à Tlieure dite. La table était de dix-buit 
couverts. — Et vos invités? demanda Mgr Doney. — Ab! vraiment, 
c'est singulier... mais, j'ai oublié de les inviter. (.Mgr Bf.sson, Étude 
sur la vie et les œuvres de Mgr Gerbet, loc. cit., p. 448.) 

2LAD0UK, Mgr Gerbet, t. II, p. 26S. 



106 GERBET. 

les idées économiques de l'abhé Gerbi-t, son économie 
politique fondée sur les bases du chrislianisme. 

Jusque-là, l'économie s'était traînée dans l'ornière des 
financiers et des physiocrates; elle avait prôné comme 
oracles Q)uesnay, Turgot, Adam Smith, Jean-Baptisie Say, 
Malihus et Ricardo. Elle se disait la science de la richesse-, 
et, outre-passant ses limites comme elle méconnaissait ses 
devoirs, elle entendait réduire la vie sociale aux exigences 
d'un budget. — Combien vous dois-je? — Combien me 
devez- vous? — Telle était la loi et les prophètes. 

Gerbet ne peut s'enfermer dans ces horizons étroits et 
s'arrêter à ces vues charnelles. Dans sa pensée, la propriété 
doit avoir pour correctif la charité, et au droit de posséder 
correspond, dans l'harmonie sociale, le devoir de donner. 

Thèse admirable, connue dans l'Église depuis les pre- 
miers siècles, mais jusqu'alors négligée dans sa formula- 
tion scientifique. 

Gerbet s'efforce d'en découvrir les lois : il le fait avec 
une langue enchantée et une adorable bonté '. 

Il développa cette œuvre à Amiens, en 1850. 

A celte date, le communisme menaçait la propriété en 
France. 

Quelques années auparavant, sous la Restauration et 
sous le gouvernement de Juillet, l'Kglise, revendiquant ses 
justes libertés, n'avait pu obtenir des sectaires du Rationa- 
lisme la reconnaissance de ses droits. Menacés aujouurd'bui 
dans leurs inlérèls, ils ouvraient les yeux à la vérité. 

Gerl et entreprit de les éclairer complètement. 

«J'entends, dil-il, par rationalisme, la souveraineté de 

'J. Fèvre, L'abbé Ceibct, troisième et dernière partie. 



A I.'ÉVÉCIIÉ DAMIENS. 107 

« l'individu dans l'ordre intellectuel, son alfranchisseinent 
« des entraves et des règles qu'imposent les sociétés 
«domestique et civile, fondées sur la transmission héré- 
« ditairedes biens. Je veux démontrer que le communisme 
« est la conséquence logique du rationalisme '. » 

Sur quoi, il examine les théories rationalistes sur la 
raison humaine, sur l'origine des choses, sur l'état origi- 
naire du genre humain , sur l'organisation matérielle de 
l'Église, sur l'éducation, sur la société religieuse, sur les 
caractères de la propriété, et il démontre, avec une grande 
logique, qu'elles aboutissent toutes au plus pur commu- 
nisme. 

« S'ils rencontrent dans ce livre un seul passage oi!i 
j'essaye de substituer la passion au raisonnement, je prie 
mes lecteurs de laisser ce livre -. » 

Ainsi parlait l'auteur, en ouvrant son étude, et, arrivé 
au terme de sa rigoureuse démonstration, il en résumait 
les saisissantes conclusions dans un tableau dont nous 
donnerons au moins un aperçu, ne pouvant tout citer. 

RATIONALISME COMML'MSME 

Lu société liiimaine tend né- La société Imiiiaine tond néces- 

cessairement Ji s'alTranchir du sairernent à s'aliiaiicliir du joug 

joug des prêtres, parte qu'elle des propriétaires, parce qu'elle 

passe par (Jeux phases, l'une, qui passe par deux phases, l'une 

est celle de l'enfance , pendant dans laquelle elle s'attache in- 

laquelle elle vit instint livement stinclivenient au princi|,c d'iiér.-- 

de croyances et de tradition; dite, l'autre dans hupiolle elle 

l'autre, qui est celle de la matu- substitue une organisation scien- 

rité, pendant laquelle elle sub- tilique auxaveuglescombinaisons 

etituc un ensemble de vérités de la naissance, 
rationnelles aux aveugles affir- 
mations de la foi. 

' Rapports du llulionalisme avec le Commuuisme. Introduction. 
* Jbid. 



10« 



fi E R B E T . 



Toute inégalité intcllecliiellc, 
provenant d'une autre cause que 
l'inégalité des lacultés , est une 
violation de l'indépendance na- 
turelle de la raison de chaque 
lioinine; il ne doit point y avoir 
de privilégiés dans rem[>ire de 
l'intelligence. 



Nul homme ne peut admettre 
comme vraies que les choses dont 
dont il a dé(0uvert la véiilé par 
l'activité de sa propre raison. 

La loi du progrès veut (lu'uu 
système de conceptions ration- 
nelles remplace les croyances 
irrationnelles qui reposent sur la 
foi mystérieuse d'une révélation. 

La loi du progrès veut (]ue, 
dans Tordre de l'inlelligcn(c , 
l'élément de liberté prévale sur 
l'enseignement traditionnel, qui 
est une sorte de fatalité pour la 
raison. 

La loi du progrès veut que le 
jirivilége d'égalité extirpe le prin- 
cipe de la hiérarchie catholique, 
eu vertu du(iuel les prêtres con- 
stituent une aristociatie dans Tor- 
dre spirituel. 

La loi civile sur la propriété 
ne doit être liée à aucun système 
religieux , parce qu'il ne doit 
point y avoir de théologie légale. 

La liberté de Tesiu'it humain 
serait eiichaînée, si le droit de 
propriété était érigé en dogme 
immuable au nom de la reli- 
gion. 

Le dogme religieux de la i)ro- 
priété,(iui serait considéré aujour- 
d'hui comme une vérité, peut 
èlie une fausseté demain. 

La société doit être constituée 
indépendamment du dogme de la 
vie future, Tiiarmonie du devoir 



Toute inégalité sociale, fondée 
sur l'hérédité des biens et pro- 
venant p«r la même d'une autie 
cause que la capacité personnelle, 
est radicalement illégitime, jiuis- 
qu'en fournissant aux riches des 
moyens d'instruction dont les au- 
tres sont dépourvus, elle fait des 
privilégiés, même dans l'empire 
de l'intelligence. 

>ul homme ne peut pos.séder 
comme bi n légitime que les 
choses dont il a acquis la jouis- 
sance par son propre travail. 

La loi du progrès veut qu'une 
répartition latinnnelle des biens 
remplace latradition irrationnelle 
qui repose sur la loi mystérieuse 
de la naissance. 

La loi du progrès veut que, 
dans Tordre des joui^sances, l'é- 
lément de liberté prévale sur 
la transmission héréditaire des 
biens, qui est une sorte de fata- 
lité dans la vie sociale. 

La loi du progrès veut que le 
principe d'égalité extirpe le prin- 
cipe de 11 hiérarchie sociale, en 
vertu duquel les propriétaires 
constituent une aristocratie dans 
Tordre temporel. 

La loi civile sur la propriété ne 
doit être liée à aucun système 
religieux, parce qu'il ne doit point 
y avoir «le métaphysique légale. 

La liberté de l'esprit serait en- 
chaînée, si le droit de propriété 
était érigé en dogme immuable 
au nom de la philosophie. 

Le dogme philosophique de la 
propriélé, qui serait une vérité 
aujourd'hui, peut être une faus- 
seté demain. 

L'Iiarmonie du bonheur et du 
devoir devant se réaliser sur la 
terre, la société ne doit pas être 



A L'ÉVÉCHÉ D'AMIENS. 



109 



et du bonheur doit se réaliser 
sur la terre. 



La société tend à se faire son 
ciel .-^ur la terre : i'inlividii peut 
croire à une réiiuinération tluo- 
logique ; la société ne peut croire 
qu'à une loi de rémunération 
l)ositive dans la vie présente- 



constituée en lieux classes d'hom- 
mes, dont les uns ont de grandes 
jouissances même sans travailler, 
et dont les autres sont privés de 
ces jouissances, même en tra- 
vaillant. 

Si la société tend à se faire son 
ciel sur la terre, elle doit y réa- 
liser déinitivement la justice dis- 
fributive, suivant laquelle les 
biens de ce monde sont répartis, 
non d'après la loi de naissance, 
mais uniquement d'après la loi 
du mérite et des œuvres ' . 



IV 



A l'évêché d'Amiens, la plus grande partie de la vie de 
Gerbet appartenait à son cabinet d'études. A certaines 
époques, ce maître exigeant exerçait un tel empire qu'on 
ne pouvait lui arracher même un quart d'heure pour le 
déjeuner ou le dîner, à plus forte raison pour une distrac- 
lion quelconque; à peine permettait-il d'entr'ouvrir la 
porte pour laisser passer le peu de nourriture nécessaire 
pour soutenir le corps sans nuire au travail. — Et cela 
durait huit jours, quinze jours ^ 

En dehors de ces circonstances, il faut le dire, exception- 
nelles, l'hôte de l'évêché prêtait son concours, toujours 
utile, aux œuvres de l'administration ecclésiastique. 

Quand venait un synode ou un concile, il ouvrait son 
trésor tout entier. Avait-on besoin de conseil dans une 

' Rapport du rationalisme avec le communisme. Conclusion. 
2 LxDoiE, op. cit., passim. 



110 GERBET. 

affaire grave, on le trouvait chez lui, sûr, lumineux. Il 
assistait aux réunions ecclésiastiques qui se tenaient à 
l'Évêché, et l'on se pressait pour entendre les sons de sa 
voix, qui n'arrivaient que difficilement aux oreilles, mais 
qui jetaient dans les esprils de vives clartés; il prenait part 
aux œuvres de zèle; il consentit même à se charger de la 
direction des Dames du Sacré-Cœur, qui possèdent, à 
Amiens, au berceau même de leur congrégation, un pen- 
sionnat florissant. 



Au début, le dévouement sacerdotal l'avait seul décidé 
à accepter celle mission, qui le détournait toujours un peu 
de ses occupations inlellecluelles. Une affection tendre et 
paternelle vint plus tard se joindre à ce premier sentiment, 
et en augmenter l'activité '. 

Le directeur des religieuses s'occupait aussi des élèves, 
il songeait toujours à les instruire et quelquefois à les dis- 
traire, ou plulôt, pour dire le mol vrai, à les amuser. Quoi 
de plus touchant que cette condescendance attentive d'un 
puissant esprit! Le poêle aimable remplaçait alors le théo- 
logien. Il écrivait de charmantes pièces en vers, dont un 
connaisseur* a dit qu'il y passait comme un souffle d'Es- 
thcr ; mais d'une Esthcr, ajouterons-nous, où la muse, ne 

• Ladoue, op. cit., t. 11, p. 276. 
' Sainte-Beuve. 



A L'ÉVÉCHÉ D'AMIENS. 111 

cherchant jamais le ton tragique, se livrait tout entière à 
r « allégresse légère » d'un cœur tranquille et pur '. 



VI 



L'abbé Gerbet se pliait à d'autres exigences. Mgr de 
Salinis, qui aimait à recevoir et s'y entendait parfaitement, 
ouvrait, le dimanche soir, les salons de l'Évêché... 

Mais je laisse la parole au fin critique que je viens de 
citer, et qui a dit avec beaucoup de charme cet épisode 
de la vie de Gerbet à Amiens. 

(( La nature de l'abbé Gerbet est de celles qui, seules, 
ne se suffisent point à elles-mêmes et qui ont besoin d'un 
ami; on dirait qu'il n'a toute sa force que quand il peut 
s'y appuyer. Longtemps, il crut avoir trouvé cet ami plus 
ferme de volonté et de dessein dans la personne de j\L de 
Lamennais; mais ces volontés plus fortes finissent, souvent 
sans y songer, par nous prendre comme leur proie et par 
nous jeter ensuite comme une dépouille. L'amitié vraie, 
telle que l'entendait La Fontaine, demande plus de soin et 
d'égalité. L'abbé Gerbet a donc trouvé un ami égal et ten- 
dre, et tout conforme à sa belle et fidèle nature, en M. de 
Salinis; parler bien de l'un, c'est s'attirer aussitôt la recon- 
naissance de l'autre. Puis-je sans indiscrétion pénétrer dans 
l'agrément de cet intérieur et y ouvrir un jour, du moins 
pour ce qu'il a de littéraire et d'ingénieux? L'abbé Gerbet, 

• Eugène Vecillot, Mgr Gerbet (dans les Cdébrllés contempo- 
raines), p. 233. 



112 GERBET. 

comme Fléchier que j'ai nommé à son sujet, a un esprit de 
société plein de charme, de douceur el d'invention. Ce 
qu'il a fait et semé, dans tous les lieux où il a vécu et dans 
les sociétés qu'il a traversées, de jolis vers, de petits poèmes 
allégoriques, de couplets de fêle el de circonstance, il l'a 
lui-même oublié. Il est de ceux qui édifient sans tristesse, 
et qui savent animer les heures sans les dissiper. Dans 
celle vie déjà longue où pas une mauvaise pensée ne s'est 
glissée, et qui a échappé à toute passion troublante, il a 
gardé la joie première d'une b;jlle âme pure. La spiritualité 
discrète se combine chez lui avec l'allégresse légère... 

(1 Les soirs du dimanche, Mgr l'évêque d'Amiens a l'ha- 
bitude de recevoir; on vient avec plaisir dans ce salon qui 
n'a rien de sévère, el où la bonne compagnie se trouve 
naturellement chez elle. On y joue à quelques jeux ; on y 
tire quelque loterie, et, pour qu'il soit dit que personne ne 
perdra, il est convenu que l'abbé Gerbel fera des vers pour 
le perdant, pour celui qui s'appelle, je crois, le nigaud. 
Ces nigauds de l'abbé Gerbel sont pleins d'esprit et d'à- 
propos : il les fait par « obéissance », ce qui le sauve, dit- 
il, de tout reproche el de toute idée de ridicule. Il est dilli- 
cile de détacher ces vers des circonstances de société qui 
les produisent; voici pourtant une de ces petites pièces 
improvisées, à l'usage et pour la consolation des perdants. 
Elle a pour titre : 

LE JEU DU SOIR. 

C'est aiijounriiiii la fiHe de la Vierge. 
Mais, entre nous, je voudrais bien savoir 
Si, quand on doit le malin prendre un cierge, 
On i-eut tenir une carte le soir. 



A LE VECUE D'AMIENS,- 113 

Je ne veux pas, censeur trop difficile, 
Blâmer un jeu que permet le salon, 
Mais je vous dis que, sous un air futile, 
Ce jeu vous donne une grave leçon. 

Rappelez-vous, à chaque loterie, 
Que tous nos jours sont un frivole jeu, 
Si Ion ne gagne, au soir de celte vie, 
L"n lot tombé du grand trésor de Dieu. 

Si Dieu préside à vos heures légères, 
Ce jeu du soir est un temps bien passé, 
Et, du matin rejoignant les prières, 
Finit le jour comme il a commencé. 

Je vous suriirends, par mon langage austère; 
Vous voulez rire, et je vous ai ptêclié : 
Au jeu mondain un sermon ne va guère, 
Mais on le passe au jeu de l'Évêché '. 



VII 



Comme à Paris et à Soissons, la forte théologie de Gerbet 
se fit jour au concile provincial qui se tint à Amiens, durant 
son séjour auprès de Salinis, et qui a laissé, dans l'histoire 
de l'Églii^e de France sous le second Empire, un souvenir 
dont les émotions ne sont pas encore calmées. 

Nous y reviendrons; mais, en ce moment, qu'on nous 
laisse saluer, dans le noble cœur de Gerbet, cette touchante 
et constante préoccupation des intérêts du clergé inférieur. 

' Saistk-Brcve, Causeries du lundi, t. VI. p. 322 et 323. 



114 GERBET. 

La situation du clergé français, nous l'avons dit ailleurs ', 
est aujourd'hui encore exceptionnelle. Comme au sortir 
de la Terreur, quand il s'agit de reconstituer et de courir 
au plus pressé, les prêtres vivent, sur bien des points, en 
dehors du droit commun , fixé par les règles générales de 
l'Église. 

Gerbet souffrait de cette situation, qui réclame, du côté 
des prêtres, un esprit d'abnégation poussé parfois jusqu'à 
l'héroïsme, et, du côté des évêques, une initiative dont 
plus d'un gémit, souvent assez haut pour que la fin de cet 
état de choses — disons-le, anormal, — puisse être pro- 
phétisée prochaine. 

La collation des bénéfices, l'inamovibilité des charges 
d'âmes, les jugements ecclésiastiques, et bien d'autres 
questions auxquelles on ne touche pas sans trembler, 
préoccupèrent Gerbel. Elles lui dictèrent une série de 
Poslulata et lui inspirèrent la rédaction de décrets conci- 
liaires que Pie IX accueillit avec une paternelle satis- 
faction. 

A la reprise du concile du Vatican, ces questions se 
posèrent à l'Église catholique, réunie sous la présidence 
du Père commun des fidèles. Les prémices dus à l'abbé 
Gerbet seront alors un jalon lumineux, et l'Église de France 
recouvrera sa splendeur, en retrouvant ce qui assure l'ac- 
tion et protège l'activité de ses prêtres : le retour aux 
saintes règles du Droit. 

Salinis revint de Rome, porteur de l'approbation des 
décrets du Concile d'Amiens, dont les grands théologiens 
romains avaient tout loué, même " la latinité qui en est 

' Lamennais, diap. m, v, etc. 



A L'ÉVÉCHÉ D'AMIENS. 115 

excellente ". Ce compliment allait droit au rédacteur, 
M. l'abbé Gerbet. 



VIII 



En outre, le pieux prélat rapportait un autre trésor : le 
corps d'une sainte martyre, découverte dans les cata- 
combes, et dont l'inscription du tombeau attestait qu'elle 
était née à Amiens. 

(i En entrant dans les rues de la ville moderne, en tra- 
« versant ses rues, cette Amiénoise de la ville antique, 
«cette Romaine des catacombes, transportera tout d'un 
u coup leurs pensées au berceau de leur foi, et leur don- 
« nera, en plein dix-neuvième siècle, comme une vision 
« des anciens jours... Elle est devenue leur protectrice, 
« depuis le jour où elle a uni le berceau de notre Église 
" naissante au tombeau de saint Pierre par la communion 
" du sang '. " 

Après l'exhortation et l'histoire, le chant. 

Salut, ange de paix, salut, sœur inconnue 

Qui nous reviens! 
Salut, étoile antique et si longtemps perdue 

Pour Amiens ! 

Vivante, tu lui fis, timide et consternée, 

Un long adieu; 
Morte, tu le revis, joyeuse et couronnée 

Des mains de Dieu! 

' Gerbet, Livre de sainte Theudosie, p. 116. 



116 GERBET. 

La belle âme de Gerbet se complaît à fêler le retour de 
sainte Theudosie, et le livre qu'il lui a consacré, en avi- 
vant la piété des Amiénois envers leur sainte compatriote, 
a fixé le souvenir des fêtes magnifiques qui marquèrent le 
retour de la martyre dans sa ville natale. 



IX 



On l'a dit avec beaucoup de finesse et de raison : 
« L'abbé Gerbet était un de ces prêtres qui semblent 
nés pour l'épiscopat. Aux grandes qualités, aux grandes 
vertus du prêtre, il joignait les dons que le monde appré- 
cie; mais, aux yeux de certaines gens, qui décident trop 
souvent des affaires, sa supériorité même était un écueil. 
— Ce n'est pas, disait-on, un esprit pratique, il serait mau- 
vais administrateur : comme si, pour être administrateur 
et pratique, la première condition n'était pas la supériorité 
d'intelligence. 13ref, on lui reprochait de n'avoir pas les 
grands mérites d'un petit expéditeur et la petite science 
d'un grand chef de bureau. Et, en elTet, il ne les avait pas ; 
il n'était pas homme à se complaire dans les petits détails 
et à faire briller, sous la mitre, les hautes capacités d'un 
bon doyen; il avait une nature d'évêque, c'est-à-dire, sui- 
vant l'étymologie du mot, d'un homme qui voit de haut, 
qui puise dans l'habitude des grandes pensées la noble 
entente des affaires '. » 

' FÈviti:, op. clt , !•• |iartie. 



A L'ÉVÈCUÉ DAMIENS. 117 

Et cependant, Mgr de Salinis formait des vœux ardents 
pour voir enfin sur le chandelier cette kiniiùre, trop long- 
temps voilée. Les Pères du Concile de Soissons l'avaient 
présenté an choix des gouvernements, ils renouvelèrent 
leur demande à Amiens. Aux Cultes, l'un des ministres 
était son ancien élève, l'autre son compatriote et ami. Mais 
toutes les bonnes dispositions échouèrent longtemps de- 
vant celle fin de non-recevoir : M. Gerbet n'est pas admi- 
nistrateur! — Les apôtres auraient bien souri, s'ils avaient 
entendu énoncer ce motif d'exclusion '. 

Bonnetty l'écrivait à Mgr de Salinis : " M. de Crouseilhes 
est arrêté par l'éternelle fin de non-recevoir de la prétendue 
incapacilc administrative de M. Gerbet^. » 

Un des meilleurs prédicateurs des Retraites pastorales 
en ce temps ^ amené à traiter celle question délicate, 
des obligations de l'ecclésiastique comme administrateur, 
faisait naître un sourire sur les lèvres de ses graves audi- 
teurs quand il disait : 

« Généralement, on dit de tout homme en fonction, 
de qui il n'y a rien à dire : Il est administrateur. Ce titre 
semble l'apanage convenu de ceux qui n'en méritent pas 
d'autre. Combien d'incapacités ont fait leur chemin sur 
cette recommandation et trôné sous une telle enseigne! Il 
y a plus, les hommes qui se croient un pareil talent le re- 
fusent volontiers à ceux qui les dépassent, et ils trouvent 
aisément des complices de leur injustice dans ces passions 
de la foule : « On n'accorde pas volontiers deux mérites 
« à la même personne, et il est rare qu'on ne lui relire 

' LADoii., op. et toc. cit., p. 32(j. 

' Lettre du 2(1 juillet 1S5I. 

' Le Pire Causselte, vicaire géuéral de Toulouse. 



118 GERBET. 

« pas d'une main ce qu'on lui a donné de l'autre. Qu'un 
" homme ail de l'esprit, c'est assez pour qu'un lui refuse 
« le jugement. C'est ainsi que la jalousie se console, que 
« la médiocrité se revanche* »... et que les administra- 
teurs sont vengés^. » 

Hélas! on n'en a vu que trop, de ces prétendus génies 
d'administration, pour qui l'idéal du gouvernement con- 
siste à se mirer complaisamment dans une série de regis- 
tres, où le Doit et l'Avoir sont majestueusement étalés à 
l'encre noire et à l'encre rouge. La netteté des écritures, les 
lignes bien droites et tirées avec une rare correction, tout 
cela, c'est très-bien, mais, de bonne foi, est-ce tout, quand 
ce n'est pas un trompe-l'œil? 

Gerbet ne sera jamais ce comptable que l'on nous 
vante. Il sera évêque avant tout, et, parce qu'il sera évê- 
que, parce qu'il aimera son église, il saura travailler pour 
le diocèse que vous lui confierez, sans négliger l'administra- 
tion. Bien plus, il sera la gloire du siège sur lequel vous 
le ferez s'asseoir, et, le nom de son église se confondant 
avec le sien, partout, dans l'Église universelle où son beau 
talent fera rayonner son action vraiment épiscopale, on 
dira, parlant de lui : le grand Évèque de Perpignan! 

Mais la négociation fut longue. Elle dura plusieurs 
années, et, au moment où nous en sommes, elle sembla 
définitivement avortée. 

' Pensées morales et littéraires. 
- Manrèze du Prêtre, t. II, p. 368. 



A L'ÉVÈCIIÉ D'AMIENS. 119 



Pendant qu'on travaillait à le faire évèque, les amis du 
dehors visaient à le faire académicien. 

Un des amis d'autrefois, dont l'amitié avait survécu à 
bien des vicissitudes, et dont sans doute plus d'un puritain 
reprochait à Gerbet la faveur constante, Sainte-Beuve prit 
chaleureusemeut en main la direction de cette campagne. 

Le 15 août 1852, le Constitutionnel publiait sous ce 
titre : L'abbé Gerbet, un vrai manifeste académique, signé 
d'un nom qui faisait autorité dans le monde de lettres. 

L'article débutait ainsi : 

" Voici un sujet que je m'étais proposé depuis longtemps 
pour un jour de fête , pour une Fête-Dieu , ou pour la 
(( fête de Marie; car il y entre de la sainteté, de l'onction, 
« de la grâce mêlée à la science, et un pieux sourire. Com- 
« ment, diront quelques-uns de mes lecteurs habituels, 
« comment le nom de l'abbé Gerbet siguifie-t-il tout cela? 
« Je voudrais lâcher de le leur expliquer, leur donner idée 
« d'un des hommes les plus savants, les plus distingués et 
« les plus vraiment aimables que puisse citer l'Église de 
« France, et l'un de nos meilleurs écrivains, et, sans m'em- 
« barquer dans une situation difficile ou controversée , 
« mettre doucement en lumière la personne même et le 
« talent '. » 

' Causeries du lundi, t. \I, p. 308. 




Suît une appréciation qui comptera parmi les chefs- 
d'œuvre de l'éminent critique. 

Il la concluait, en écrivant : 

« L'abbé Gerbet, à ces mérites élevés que je n'ai pu 
« que faire entrevoir, mêle une douce gaieté, un agrément 
« naturel et fleuri, qui rappelle, jusque dans les jeux de 
« vacances, l'enjouement des Rapin, des Bougeant et des 
« Bouhours. On a beaucoup disputé, tous ces temps der- 
" niers, sur la question des études et sur le degré de lilté- 
(1 rature autorisé par le clergé; on a mis en avant bien des 
« noms empressés et bruyants : j'ai voulu rappeler un 
« nom aussi distingué que modeste*. » 

Puis, démasquant ses batteries, l'académicien terminait 
par cette déclaration : 

<i II y a longtemps que je me suis dit : Si l'on avait à 
« nommer un ecclésiastique à l'Académie française, comme 
« je sais bien d'avance quel serait mon choix! Et il y a 
(( plus : je suis bien sur que la philosophie dans la per- 
te sonne de M. Cousin, la religion par l'organe de M. de Mon- 
a talembert, la poésie par la bouche de M. de Lamartine, 
« ne me démentiraient pas -. " 

Au grand scandale des pharisiens, la candidature de 
l'abbé Gerbet à l'Académie se trouva ainsi introduite. 

Nous ne referons pas l'histoire des négociations aux- 
quelles elle donna lieu. Qu'il suflise de dire qu'au moment 
où elle allait aboutir, tout fut subitement rompu, et ajoutons 
que le candidat, qui se laissait pousser sans la moindre 
envie de forcer les portes, s'en consola facilement. 

Mais, par une intervention de la Providence qui se joue 

' Causeries du lundi, p. 323. 
* Ibid., p. 324. 



A LEVECHE DAMIENS. J21 



des calculs humains, au moment même où la candidature 
académique échouait, l'autre réussissait inopinément, par 
l'intervention personnelle et inattendue du Chef de l'État. 

Le 16 avril 185/(, Pie IX, heureux d'un choix qui répon- 
dait à ses plus ardents souhaits, faisait parvenir à Amiens 
la nouvelle de la préconisation de M. l'abbé Gerbetau siège 
épiscopal de Perpignan. 

C'était le saint jour de Pâques. 

A l'allégresse publique répondait, dans le cœur aimant 
du nouveau prélat, ime douleur : celle de quitter ses 
chères œuvres d'Amiens, celle surtout de se séparer d'un 
ami, <i un ami de trente ans, disait-il, grand espace dans 
Il la durée des amitiés humaine^! » Il ajoutait, avec une 
tendre et affectueuse insistance : « Pendant ces années 
« sujettes à tant de vicissitudes, nos vies ont été entrela- 
« cées de tant de manières, qu'en le quittant nous ressen- 
« tons dans une seule séparation plusieurs déchirements 
« et une multiplicité d'adieux dans un seul '. » 

Mais la belle âme de Gerbet savait que tout coopère au 
bien de ceux qui aiment Dieu - et la sainte Église. 

Du sacrifice, il sut faire un échelon vers le ciel, et 
c'est dans les termes les plus touchants qu'il le dit : 

« Lorsque Dieu conduit là oi!i il prépare de grandes con- 
(tsolations, il place presque toujours des privations à 
«l'entrée de la carrière, il y fait fleurir quelques souf- 
(( frances. Ces épreuves ressemblent à une croix qu'un 
« voyageur rencontre sur son chemin, au moment où il se 
« met en route : elles sont à la fois tristes et rassurantes. 
« Sans elles, la mission d'un évêque serait privée d'un trait 

' Mandement de prise de possession de révôché de Perpignan. 
- Sai.nt Pacl, Épilre aux Romains, vin, 28. 



122 GERBET. 

(( qui doit en marquer le début; il lui manquerait un des 
« présages ordinaires des faveurs divines, elle pourrait s'a- 
« larmer de se trouver d'abord trop heureuse. Nous avons 
« donc à remercier Dieu d'avoir permis que nous eussions 
« des peines à lui offrir, en allant nous offrir à vous, et 
« que, dès notre premier pas pour nous rendre à cet appel, 
« il y eût du sacrifice dans notre obéissance '. » 

1 Mandement de prise de possession. 



VI 



GERBET EVÈQUE. 



Sommaire. — L'administrateur modèle d'après saint Ambroise. — Man- 
dement d'installation. — Le choléra à Perpignan. — Vis-à-vis de ses 
prêtres. — Récit de l'abbé Casamajor. — L'Évêque. — Directeur de 
religieuses. — Le désir d'une chape noire. — L'artiste. — Il ambi- 
tionne peu la gloire des lettres humaines. — Les intérêts généraux de 
la chrétienté. — L'instruction pastorale sur diverses erreurs du temps 
présent. — La colère aimante et la haine parfaite. — Résidence. — 
Auprès de Salinis mourant. — Pressentiments de fin prochaine. — Un 
coup de foudre. — Le rayon lumineux. — La tombe de Gerbet. 



Un grand Évêqiie des grands siècles ecclésiastiques a 
défini l'administrateur modèle. Il doit réunir quatre qua- 
lités : « La modération dans les négociations, l'ordre dans 
(( les dispositions, le choi.x du temps, la mesure dans les 
(i paroles ' . » 

Si je faisais un panégyrique classique de l'épiscopat de 
Gerbet, il me serait aisé d'y retrouver les conditions exi- 

'n Moderatio in negotiis, ordo rerum, opportunitas lemporis, 
niensura verborum. » i^Ambr., De o/fic.) 



124 GERBET. 

gées par saint Ambroise, qui, certes, s'entendait en admî- 
nislralion épiscopale et civile. 

Cette démonstration ressortira suffisamment des faits : 
inulile d'y insister par un développement quelconque, car, 
à la fin de ce chapitre, une conclusion s'i.nposera à tout 
appréciateur de bonne foi; celle-ci : 

« Durant les dix années de son épiscopat, Mgr Gerbet 
« se montra le pasteur le plus dévoué à ses ouailles, le 
(( plus préoccupé de tous les besoins de son diocèse '. » 

Son mandement d'installation traçait un programme 
dont il n'a pas dévié. 

« Nous avons promis, du fond du cœur, disait-il, et la 
« face contre terre, de garder sans tache l'Église que Dieu 
« nous a choisie, de dédaigner tous les intérêts mondains 
« pour concentrer tous nos soins sur elle, d'avoir une ten- 
« (Ire compassion pour tous ses membres souffrants, de 
(( l'aimer d'un amour si vrai que nous sachions, s'il le fal- 
c( lait quelquefois, nous résigner à être sévère, mais alors 
« de faire en sorte que la bonté soit la seconde moitié de 
«la justice; de l'entourer, en un mot, de tant de soUici- 
« tude que nous puissions espérer de ne jamais lui donner 
(( un sujet de plainte, et de ne pas troubler, par notre 
«faute, le sérénité des jours que nous passerons ensemble 
(( sur la terre... Nous ne sommes devenu la tête de ce dio- 
(( cèse que pour en être aussi le cœur. . . » 

Nobles paroles, qui furent la règle d'une vie épiscopale 
irréprochable. 

Gerbet était une belle intelligence, c'était par-dessus 
tout un grand cœur, et un cœur qui, ayant souffert beau- 

' Fri?d. GoDEpnoY, les Prosaleurs au dix-ncuiièine siècle, t. I", 
p. 408. 



GERBET EVEQUE (25 



coup, pouvait redire la parole de Paul : « Vous n'avez pas 
un pontife qui ne puisse pas compatir à vos infirmités; le 
nôtre a passé par toutes les épreuves '. » 

A peine sacré, Dieu lui fournit l'occasion d'en donner 
un éclatant témoignage. 

Le nouvel évêque, dont la santé était ébranlée, se dis- 
posait, avant de commencer ses fonctions pastorales, à 
aller chercher aux Eaux-Bonnes les forces qui lui étaient 
nécessaires, lorsqu'il apprit, par un journal, que le cho- 
léra s'était déclaré dans le Midi. Craignant que l'épidémie 
n'atteignît son diocèse, il voulut partir sans retard : ce 
voyage précipité, accompli pendant des chaleurs exces- 
sives, acheva de l'épuiser. Le mal se déclara avec des sym- 
ptômes alarmants, et ceux qui l'entouraient conçurent de 
vives inquiétudes; des soins énergiques en triomphèrent, 
et le généreux pasteur put, le 23 juillet 1864, faire son 
entrée solennelle à Perpignan , au milieu des acclamations 
d'un peuple reconnaissant, accouru de tous les points du 
diocèse. 

Un mois à peine s'était écoulé, quand le choléra éclata 
dans le département, et y fit d'elTroyables ravages. Le bon 
pasteur proportionna les secours à l'intensité du fléau : 
par sa présence, ses paroles, ses aumônes, il relevait les 
courages abattus, adoucissait d'amères douleurs et faib^ait 
bénir sa charité ^ 

' Saint Pavl, Épitre aux Hébreux, iv, 1 5. 

- Moniteur, inWcXe. nécrologique sur Mgr Gerbet. 



126 GERBET. 



Il 



Après l'épidéniie, il commença à administrer. 

« Mais c'est ici que vous devriez parler à ma place , 
vous qui l'avez admiré, se faisant tout à tous, petit avec 
les petits, infirme avec les infirmes, ne voulant rien savoir 
parmi vous, sinon Jésus, et Jésus crucifié. Sa vie humble 
et retirée s'écoulait modestement ici. Le père aimait ses 
enfants, et les enfants vénéraient leur père. Voilà pres- 
que son épiscopat tout entier '. » 

Cette bonté, qui s'épanchait sur tous, avait cependant 
pour objet privilégié ses prêtres. « Qui de vous, écri- 
vaient ses anciens vicaires généraux au clergé de Perpi- 
gnan, qui de vous s'est entretenu avec lui, et ne s'en est 
retourné éclairé, touché, consolé? Mais c'est surtout dans 
ces retraites pastorales, dans ces réunions de frères sous 
le regard d'un père, qu'il aimait à vous parler souvent, 
longuement, et jusqu'à épuisement de ses forces... Et, 
malgré la fatigue, conmie il aimait encore à entretenir 
chacun de vous en particulier, n'ayant qu'une crainte : 
c'est que quelqu'un peut-être, pendant ces journées qui 
s'écoulaient trop vite, ne pût parvenir à lui parler -. » 

Aussi eut-il soin de réunir son clergé en synode , et il 
voulut que toutes les règles de l'Église y fussent scrupuleu- 
sement observées, afin de pouvoir entrer en communica- 

' Mgr DE L\ lÎDiiLLEuiK, Éloge /uitcbie de Mgr Gerbet. 
^Mandement des vicaires capitulaires à l'occasion de la mort 
de Mgr Gerbet. 



GERBET EVEOUE. 127 

tion avec ses prêlres, connaître, écouler leurs désirs et les 
faire vivre de sa vie. 

Suivant ses bien-aimés coopérateurs dans leurs pauvres 
paroisses, il aimait à s'asseoir familièrement à leur foyer, 
comme un père, mieux encore peut-être, comme un frère, 
revêtu de la plénitude de ce sacerdoce qu'il respectait en eux. 

Avait-il à leur demander un acte d'obéissance, un sacri- 
fice utile à l'Eglise et pénible à la nature, il y mettait une 
bonté qui remuait les âmes sacerdotales et les rendait 
capables d'héroïsme. 

Je n'en citerai ^u'un trait. 

Un de ses prêtres, qui l'avait accompagné à Rome en 
1863, dut rentrer en France avant l'évêque. 11 alla pren- 
dre congé de cette aimable Grandeur, « non, dil-il lui- 
même, non sans quelque tristesse ^k 

(( Je dirai un mut de cet adieu, continue-t-il, parce qu'il 
servira à montrer les attentions vraiment délicates que 
Mgr Gerbet ne dédaignait pas d'apporter dans ses relations 
avec le moindre de ses prêtres. Il me prit affectueusement 
les deux mains sans rien dire. Il imprima à mes mains une 
forte pression que je ne compris pas d'abord. Je devinai, 
au bout d'un instant, qu'il me voulait à genoux devant 
lui. Je m'agenouillai aussitôt. Il me dit alors, en tenant 
toujours mes deux mains dans les siennes : « Me pro- 
« mettez-vous d'aimer vos paroissiens de Molity comme 
« vous avez aimé vos paroissiens de Ganaveilles? » Je 
ne répondis rien. Il m'annonçait ainsi mon changement 
de paroisse, mais l'engagement qu'il me demandait était 
au-dessus de mes forces. Il répéta mot pour mot la même 
question : « Me promettez-vous?... » Après un moment de 
silence, je levai la tête et lui répondis : « Oui, Monsei- 



128 GERBET. 

« gneiir, je vous le promels. » Il me releva, m'embrassa, 
et il me dit entre autres choses : « Je savais que vous ne 
« me refuseriez pas; je m'y allendais bien... » Aucun 
sacrifice ne pèse quand l'évêque, au lieu de l'imposer de 
par son autorité, le demande avec cette grâce qui est une 
des meilleures formes de la charité chez les hommes inves- 
tis du droit de commander aux autres. On voit toujours 
sous la rosée d'affection que répand le cœur du chef, et 
surtout le cœur de l'évêque, les dévouements fleurir bien 
vile dans l'âme des subordonnés'. » 

Sans cesse occupé de son clergé, l'évêque de Perpignan 
témoignait le plus tendre intérêt à ses séminaires et ne 
négligeait rien pour élever l'enseignement et former une 
génération de prêtres vertueux et éclairés. Dans ses tour- 
nées pastorales, le prélat se transformait en simple mis- 
sionnaire, se livrant à la prédication, passant au confes- 
sionnal une partie considérable de la journée, et accueillant 
avec bonté tous ceux qui s'adressaient à lui. 

Les pauvres et les malades avaient une large part dans sa 
sollicitude, et il s'attachait à multiplier les établissements 
oij ils reçoivent des secours -. 



Une de ses joies, sa plus grande joie peut-être, était de 
penser que la prière ne cessait jamais dans son diocèse. 
Que de fois on l'entendit dire, en se promenant, le soir, 

' L'abbé CAS\M\Jon, Séjour de Mgr Gerbet à Rome en 1863. 
- Moniteur, ar[. cit. 



GERBET ÉVÉQUE. 129 

sur la terrasse de l'Évêché : « Quel bonheur! Jour et nuit, 
des diverses parties de mon diocèse, la prière monte vers 
le ciel! » Et quand il parlait ainsi, son noble et doux 
visage rayonnait. 

Pour encourager les saintes âmes à qui l'Église confie 
ce sublime ministère de la prière, il ne dédaignait pas, 
comme autrefois Bossuet pour la Sœur Cornuau, de diriger 
leur conscience et de se faire leur confesseur attitré. 11 
disait à la supérieure des Sœurs garde-malades, qu'il avait 
établies à Perpignan : « Est-ce que ces enfants n'ont pas 
« peur de s'adresser h un évêque? Je ne suis pas plus qu'un 
(( autre. Dites-leur de ne rien craindre. » Sur ce, ajoute 
la supérieure, je le vis prendre un surplis à l'usage de 
M. l'aumônier, et se diriger vers le confessionnal. » 

Un jour, une autre supérieure, celle du Bon-Pasteur, lui 
expose que la sacristie manque de ressources pour se pro- 
curer les ornements les plus indispensables; il n'y a pas 
de chape noire, et pas d'argent pour s'en procurer. 

— Adressez-vous de ma part, dit le bon Évêque, aux 
Dames du Sacré-Cœur, qui, avec le concours des dames 
de la ville, Enfants de Marie, confectionnent des orne- 
ments pour les églises pauvres... Mais non, ajoula-t-il après 
une pause, non, c'est à moi à faire la demande. Je vous 
l'enverrai demain. 

Elle arriva en effet le lendemain, et la voici : 

LA SUPÉRIEURE DU BO^-PASTEUR 

AUX E.NFANTS DE MAP.IE DO VERNET 

Je viens vous faire une confession. 
Bien surprenante et pourtant bien sincère, 
Je vois germer un grain d'aml)ition 
Sous riiumble toit de notre monastère; 



130 GERBKT. 

Que toute envie y doive s'ainorlir, 
C'est notre règle et non pas notre histoire ; 
Car, malgré tout, il nous reste un désir : 
Le désir d'une chape noire. 

Le snint habit qu'on prend au lîon-Pasteur 
A, grâce à Dieu, la blancheur en partage; 
Nous chérissons cette belle couleur 
Qui de nos cœurs devrait être l'image ; 
Ce fond si blanc pourtant se rembrunit. 
Quand, à nos yeux, cnfr'ouvrant son armoire, 
La sacristine, en gémissant, nous dit : 
Il nous manque une chape noire. 

En vain les champs ont pour nous des épis. 
En vain les ceps nous donnent quelques grappes, 
La sœur quêteuse, en courant le pays, 
Ne peut jamais y récolter des chapes. 
Le Vernet seul, par la bonté du ciel, 
Fait un miracle aui(uel nous aimons croire, 
Produit, dit-on, l'arbre surnaturel 
Où l'on cueille une chape noire. 

En promettant que Dieu vous la payera. 
Nous vous dirions, si vous étiez mondaines. 
Que parmi nous souvent on le priera. 
De vous donner des cadeaux par centaines, 
Rideaux de soie et tapis précieux, 
Chapeaux, rubans, dentelles, satin, moire'.... 
Mais vous savez qu'on obtient beaucoup mieux 
En donnant une cliape noire! 

Quand de ce monde il vous faudra partir, 
Nous porterons à Dieu cette prière : 
« Seigneur, daignez assister et bénir 
« Les bienfaiteurs de notre heure dernière. 
« Le Bon-Pasteur reçut pour un instant 
« Dm Sacré-C(eur le concours méritoire: 
« L'un au cercueil donna le linceul blanc, 
« L'autre au convoi la chape noire. » 



GERBET ÉVÊOUE. 131 



IV 



Docteur sur sa chaire épiscopale , polémiste ardent au 
milieu des combats de la foi, Gerbet évêque, comme autre- 
fois Grégoire de Nazianze, demeurait l'ami du beau dans 
les arts et dans toutes les œuvres qui touchent à l'esthé- 
tique : disons le mot, il restait artiste! 

Comment il comprenait l'arlisle , il l'a dit lui-même en 
peignant Albéric d'Assise, c'est-à-dire en se peignant lui- 
même. 

« Son imagination et sa sensibilité... cherchaient dans 
les arts leur aliment. La peinture lui semblait être un pré- 
sage de la vie future et de la résurrection des corps. Pour- 
quoi, disait-il, Thomme aurait-il la puissance, non pas 
seulement de concevoir le beau, mais aussi de le repro- 
duire, s'il n'étaitpas destiné à reproduire l'éternelle essence ? 
Comment les formes terrestres nous en offriraient-elles 
l'expression, la ressemblance, si elles n'avaient avec lui 
quelque parenté, si par conséquent il n'y avait pas en 
elles quelque chose d'impérissable? 11 prenait plaisir à en 
saisir... dans leur expression matérielle, les mystères 
sublimes de la musique, à laquelle il attachait une idée 
singulière. La musique, formée par la mélodie et par l'har- 
monie, représentait, selon lui, la destinée qui doit se com- 
poser de vertu et de bonheur. La mélodie, qui se soutient 
par elle-même, et qui exprime la pensée fondamentale 
d'une composition, représentait la vertu, base suprême de 
notre destinée. Le bonheur, qui doit procéder de la vertu, 



132 GERBET. 

qui doit en être l'accompagnement, était figuré par la 
simple harmonie, laquelle se réfère et se coordonne à la 
mélodie, comme à un principe régénérateur. Sur la terre, 
la vertu et le bonheur sont habituellement séparés, leur 
union nécessaire devra donc se rétabhr ailleurs. C'est pour 
cela que la musique , qui offre déjà, dans le monde, l'union 
de la mélodie et de l'harmonie, lui paraissait être un pres- 
sentiment du ciel. Avec de pareilles dispositions, tous les 
instincts poétiques avaient dû .se développer, chez lui, à 
un assez haut degré. 11 ne parlait que par images, parce 
que chaque objet matériel avait à ses yeux une significa- 
tion idéale. De même qu'à l'aide du microscope l'œil dis- 
tingue des facéties brillanles dans un grain de poussière, 
de même sa pensée croyait découvrir, dans les phéno- 
mènes les plus petits et les plus grossiers, quelques par- 
celles étincelantes du monde invisible. Chaque idée, en 
passant par son âme, en sortait revêtue d'une forme vive 
et colorée. Les vrais poêles étaient pour lui les grands 
peintres de la pensée : ils étaient tous ses amis '. » 



On le voit, si le goût des choses de l'art dominait chez 
Gerbet, si le cœur aussi dominait l'esprit, tout cela était 
encore dominé par la piété. N'est-ce pas de lui-même qu'il 
a voulu parler, en disant d'Albéric d'Assise : 

(( On ne pouvait pas dire que tout son temps fût partagé 

' Un. cath., XXI, 23. 



GERBET ÉVÈQUE. 133 

entre l'élude et la prière, car celte distinclion n'existait 
pas pour lui. La prière, source d'une lumière qui ne des- 
cend dans l'esprit qu'en passant par le cœur, élail pour 
Albéric une étude transcendante et sans effort. L'étude, 
continuellement rapportée à Dieu, était une prière labo- 
rieuse '. « 

Puis, disons-le, cet esprit sacerdotal ambitionnait peu 
la gloire des lettres humaines; cependant, il comptera 
parmi ceux qui les ont le plus honorées au dix-neuvième 
siècle par la pureté du goût, la correction et l'élégance 
antique du style, par celte éloquence sage qui naît du fond 
même des choses et s'insinue doucement dans les âmes. 

Moins pieux et plus exclusivement académique, Gerbet 
eût eu une vogue autrement générale. Il ne lui a manqué, 
pour être encore plus répandu et plus goûté qu'il ne l'est, 
dit Sainte-Beuve, que de combiner un peu moins la dia- 
lectique avec le sentiment affectueux-. 

— Ah! répond Gerbet, sans la charité, les vertus sont 
d'illustres indigentes'. Laissez-moi chercher le royaume 
de Dieu et sa justice*, le reste importe peu. 



VI 

Mais l'Évêque n'est pas seulement posé par le Saint- 
Esprit pour régir une Église particulière , il fait partie de 

' Un. cath., XXI, 25. 

-Causeries du lundi, t. VI, p. 316. 

' Mandement sur la doctrine de l'amour de Dieti. 

* Matth., viy 33. 



134 GERBET. 

l'Église enseignante, et les intérêts généraux de la chré- 
tienté ne sauraient lui rester indiiïérents. 

Peu d'évèques ont été mêlés autant que Gerbel aux 
grands événements de l'histoire ecclésiastique pendant son 
épiscopat. 11 portait partout ses regards de sentinelle vigi- 
lante. 

Toujours debout, attentif, l'œil perçant les ténèbres dans 
la nuit, roreille tendue, il tressaillait au moindre bruit. 

« Des quatre coins de l'Église, a dit Mgr de la Bouillerie, 
parlant de ce gardien d'Israël, les catholiques poussaient 
vers nous le cri d'alarme de la République : « Caveant 
consules! que les consuls prennent garde! » ISous, consuls, 
je le dis avec fierté, nous n'avons pas failli à notre devoir, 
nous avons su monter à la brèche, et nous avons prouvé 
que nous n'étions pas des chiens muets!... Mais alors que 
nous partions au combat avec nos armures légères, avec la 
fronde et la pierre de David , lui , il semblait brandir dans 
ses mains l'épée céleste de Judas Macchabée. El quand 
nous poussions nos aboiements pour sauvegarder le trou- 
peau et le pasteur suprême du troupeau , il était comme le 
chien que l'Ordre illustre de Saint-Dominique a choisi pour 
son emblème, tenant à sa gueule une torche brillante et 
enflammée. Ses magnifiques écrits furent alors un de nos 
soutiens les plus fermes, et lorsque, après la mêlée, nous 
vînmes tous nous agenouiller aux pieds de notre chef, il 
était là, comme Jeanne d'Arc, digne d'assister au triomphe, 
parce qu'il avait porté la bannière dans le combat. Et nous 
aimions à montrer du doigt celui qui avait si habilement 
manié le glaive, — le grand évêque de Perpignan' !... » 

' Éloge funèbre de Mgr Gerbel. 



GERBETEVEQUE. 135 



VII 



Impossible d'énumérer tous les actes et les écrits épi- 
scopaux auxquels l'éloquent orateur vient de faire allusion. 
Ils seront un jour — puisse-t-il être prochain! — réunis 
aux autres œuvres dont le digne héritier' des pensées de 
Gerbet a préparé l'édition complète. 

Citons cependant la célèbre Instruction pastorale sur 
diverses erreurs du temps présent, du 23 juillet 1860. 

« Les unes, disait-il, ont déjà été condamnées, les autres 
« n'ont pas encore été l'objet d'une censure expresse, sous 
« la forme- oij elles se produisent. Les unes sont évidem- 
(( ment opposées à des points de foi-, les autres sont, à 
« divers degrés, contraires à la saine doctrine, et quelques- 
(1 unes au moins pernicieuses, surtout aujourd'hui, parti- 
« culièrement en raison du but que se proposent ceux qui 
« voudraient les faire prévaloir*. » 

On sait l'éclat qui suivit cette magistrale instruction et 
la sanction dont elle fut honorée par l'acte ponlifical du 
8 décembre 1864^ 

' Mgr Bornet, ancien vicaire général de Perpignan, mort à Bor- 
deaux , 

' Instruction pastorale, etc. Introduction. 

' Ici se présente le souvenir des débats qui ont divisé, dans ces 
derniers temps, les écoles catiioliques. Les uns, qui connaissent mieuv 
peut-être les instincts et les besoins de notre époque , se sont sin- 
cèrement épris de la liberté^ et ne comptent guère que sur elle pour 
faire fleurir la religion ; les autres, préoccupés uniquement des droits 



136 GERBET. 

« L'amour de l'Église a été la passion de cette vie pré- 
« inaturément éteinte '. » 

Et pourtant Gerbet était doux, aimable envers tous les 
hommes; ses lèvres étaient de miel ! «■ Mais, ajoute l'évêque 
de Tulle, quand la foi était attaquée, quand l'impiété s'in- 
surgeait contre l'Église et son Christ, alors son génie s'en- 
flammait; il connaissait la colh-e aimante et la haine par- 
faite^... Dieu connaît cette colère aimante et cette haine 
parfaite. Dieu ne hait rien de ce qu'il a fait ^ parce que 
rien de ce qu'il a fait n'est mauvais, n'est haïssable.... 
Dieu aime toutes ses œuvres, mais il déleste le mal que 

inaliénables do la vérité, rêvent pour nos sainles ciojances une domi- 
nation absolue, soutenue au besoin par la force mise au service de 
l'Église. Les deux écoles tantôt se querellent sur le i)assé, tantôt 
discutent avec ardeur les questions présentes, tantôt en appellent aux 
expériences de l'avenir. 

Au milieu de l'ardente mêlée où il combatta't si vaillamment, le 
savant évêque s'ari était moins aux accidents de la bataille qu'aux 
idées qui l'avaient provoquée. Avec cet esjirit subi il et profond qui 
marque tous ses ouvrages d'un cachet si original, il se mit à étudier 
les erreurs répandues dans la société, et il en dressa le catalogue 
dans son Instruction pastorale sur les diver.^es eri'eurs des temps 
présents. Ce mandement, qui fut trés-remarqué, signalait quatre- 
vingt-cinq propositions, dont les unesformule:it netlement les théories 
de l'incrédulité et du socialisme répandues dans les journaux et dans 
les livres modernes, tandis que les autres, mêlées de vrai et de faux, 
ne sont souvent séparées que par des nuances impeneptibles des opi- 
nions encore libres. Les propositions recueillies |>ar l'évêque de 
Perpignan furent soumises à l'examen des théologiens les plus émi- 
nents de Rome et du monde, cl des i)relatsdes plus capables d'appré- 
cier l'esprit i>ubiic. C'estde là qu'est sortie l'Em \clique du 8 décembre 
1864. iNigr Geibet n'a pas assez vécu pour y adhéier; il avait fait 
plus, car il en avait écrit le prospectus et préparé, pour ainsi dire, 
la table des matières. (Mgr Besson, loc. cit., p. 4 51 .) 

' Léon GALrii;ii, Portraits contemporains. 

- Ps. cxxxviii. 22. 

' Sagesse, xi, 25. 



GERBETEVEOUE IH7 

l'homme y a mêlé; il le hait d'un amour immense, infini; 
il le hait de tout l'amour qu'il a pour ses œuvres et pour 
lui-même... Ainsi de l'Église, qui est comme Dieu; qui est 
vérité, justice, sainteté comme Dieu. Elle aussi, elle hait 
le mal que l'homme met dans les œuvres de Dieu; elle 
ne peut ni se taire devant l'erreur, ni transiger avec l'ini- 
quité ; elle les combat avec toute l'ardeur qu'elle puise dans 
son amour de la vérité et de la vertu. Elle aime, dans 
les œuvres de Dieu, leur fond, leur substance; mais le 
mal, qui est adventice, « un accident corrupteur », elle le 
hait d'une haine implacable. Dans l'homme, elle hait ses 
erreurs, ses vices, ses désordres; mais l'homme, quoique 
criminel et avili, elle ne peut le haïr. Comment le haïrait- 
elle? Ne sait-elle pas que, si l'homme, par sa liberté, est 
ici-bas le seul être qui puisse faire le mal , il est aussi le 
seul qui puisse le réparer?... Votre évêque était ainsi. Vous 
savez combien il était bienveillant, ouvert à tous... Ses 
paroles étaient douces comme le miel; on les recueillait 
comme une ambroisie.. . Vous savez que ses relations étaient 
brillantes, ses amitiés honorables, parce qu'il répandait sur 
tout le commerce de la vie une douceur et un charme 
exquis. Avec tout cela, il était « le haïsseur parfait », il 
« entrait en colère avec amour '. » 

« Dieu lui avait donné les deux qualités éminentes qui 
font les pasteurs de son Église : un grand esprit et une plus 
grande bonté. Oh ! que ce mélange est aimable ! Un grand 
esprit et une grande bonté, voilà, je le répète, les deux 
qualités du pasteur ^ » 

' Mgr Bertkaud, Oraison funèbre de Mgr Gerbet. 

î Mgr DE Lv BociLLEiiiE, Élogc futièbre de Mgr Gerbet. 



138 GERBET. 



VIII 



Aussi, comme la résidence lui était facile! Qu'il lui eu 
coûtait pour s'arracher, même un jour, à son cher diocèse! 
Ce n'est pas lui que Paris attirait. Rome même, Rome, le 
grand objet de son amour, l'attendit longtemps, et Pie IX 
dut le dispenser d'accomplir son voyage ad Umina. On ne 
l'y vit qu'en 1863, pour déployer l'étendard de Jeanne 
d'Arc, dont Mgr de la Bouillerie a si éloquem.ment parlé. 

Mais quand l'amitié le réclama, il accourut, par deux 
fois, auprès de Salinis, la première pour l'aider à accomplir 
le sacrifice qui d'Amiens le transférait à Auch, la seconde 
pour assister à son agonie. 

C'était le 25 janvier, au cœur de l'hiver. Gerbet arriva, 
tandis que son ami mourant goûtait quelques instants de 
sommeil. Il ne voulut pas le réveiller. 

— Ah! dit Salinis, ne savez-vous pas, mon ami, que le 
meilleur repos pour moi, c'est le plaisir de vous embrasser! 
Oh! que je suis heureux de vous savoir sous mon toit... 
J'ai eu la consolation, ce malin, de recevoir le bon Dieu au 
milieu d'âmes bien ferventes... Je me suis donné tout à 
Dieu. 

Puis, dans l'effusion d'une âme timorée, qui retrouve 
avec bonheur l'ancien dépositaire de ses secrets les plus 
intimes : 

— Je désire profiter de votre visite pour faire une con- 
fession générale, avant de paraître devant Dieu. 



GERBET ÉVÉQUE 139 

Gerbet, ému, dit au prélat mourant qu'il le trouvait trop 
fatigué pour donner suite à cette ouverture. 

— Pourtant, mon ami, répondit Salinis, ce serait une 
grande consolation pour moi! 

S'adressant alors à ses familiers : 

— Son voyage a été si pénible!... Dites bien qu'on lui 
donne des soins : le bon évêque de Perpignan y songerait 
peu lui-même... N'oubliez pas qu'il fut un de mes premiers 
compagnons d'armes... 



IX 



Quand il partit d'Auch, après avoir pieusement enseveli 
de ses mains fraternelles l'ami des anciens jours, Gerbet 
se sentit frappé au cœur. 

Dès lors, les pressentiments d'une fin prochaine se font 
jour à travers ses écrits, ses correspondances^ ses effusions 
de i'intimité. 

Pour tous, sa mort, arrivée le 7 août 186/», fut un coup 
de foudre. Lui seul n'en fut pas surpris, il l'attendait, 
comme une amie, comme une libératrice. 

Terrassé par l'affreux mal qui l'avait déjà une fois mis à 
deux doigts du tombeau, le jour même de son entrée à 
Perpignan, à dix ans de dislance, il comprit que tout était 
fini. 

— Oui, mon Dieu, comme vous le voudrez! 

Ce fut sa réponse aux avertissements de la maladie, 
quand elle l'eut couché sur le lit de mort. 



HO GERBET 

V!n de ses vicaires généraux lui présenta le crucifix. Il 
le prit d'une main défaillante, le"T)laça lendremenl sur son 
cœur. On l'entendit murmurer le nom sacré du Maître. 
Puis il porta la croix à ses lèvres, voulant mourir dans ce 
baiser d'amour! Tout à coup, ses mains se détendirent 
autour du crucifix, qui retomba des lèvres sur son cœur, 
et, à travers ses lèvres doucement entr'ouvertes, son âme 
s'envola... 



Et maintenant, tout cela est fini » , s'écriait l'Évêque de 
Carcassonne devant son frère mort, étendu dans le cercueil, 
au milieu de celte chère cathédrale de Perpignan, près de 
cette chaire épiscopale qu'il a tant honorée, « tout est fini, 
(( et voilà ce qui reste de cet homme. Un coup de foudre 
« vous l'a enlevé, quand il avait son front dans lescieux; 
« oui, son front dans les cieux! car sa dernière parole fut 
« son dernier écrit, et son dernier écrit la condamnation 
« de la grande impiété de nos jours : contre celui qui a osé 
« nier la divinité du Sauveur, il écrivait la parole de Pierre : 
« Tu es le Christ, Fils du Dieu vivant... » Il l'écrivait!... 
« La plume tomba de ses mains, et il se trouva face à face 
(( devant le Christ, Fils du Dieu vivant ! » 

Au moment où on le descendait dans le tombeau, un 
rayon lumineux, sortant tout à coup d'une vitrine en forme 
de soleil placée au-dessus de l'autel , vint éclairer l'entrée 
du sépulcre. 



GERBET EVEQUE. 141 

C'était im symbole. L'Église venait de perdre une de ses 
lumières, mais ce tombeau restera lumineux. Placé sur 
nos frontières pyrénéennes, il y est comme un phare, et, 
tandis que le fondateur de l'École menaisienne gît dans une 
fosse inconnue, sur laquelle la croix ne brille point, son 
meilleur disciple dresse encore, du sein de son glorieux 
sépulcre, celte croix du Christ, toujours debout, toujours 
la même, parmi les vicissitudes et les révolutions qui 
passent! 



Nous avons cité bien des hommages rendus à la mémoire 
de Gerbet. Nul ne l'a loué avec plus d'autorilé que son 
successeur sur le siège de Perpignan. 

Voici comment s'exprimait à son sujet Mgr Ramadié, 
mort archevêque d'Albi : 

« Vous pleurez encore, N. T. G. F., le saint Pontife qui 
rendit à notre chère église d'Elne sa vieille gloire avec sa 
dignité d'épouse ': sa générosité et ses bienfaits vous ren- 
daient sa mémoire chère. Pour consoler votre juste douleur, 
la Providence vous envoya pour évêque un docteur illustre 
entre tous; il vous vint couroimé des glorieux lauriers qui 
déjà lui avaient ouvert l'enceinte de cette savante école de 
la Sorbonne, jadis la gloire de la France et de l'Église, et 
qui se montre aujourd'hui si jalouse et si digne de retrouver 
son antique splendeur. L'Évéque de Perpignan devait avoir 
sa part de cet honneur réservé à notre âge-, sa parole tou- 
jours gracieuse était un chant; sa plume écrivait pour la 
postérité : à cette douce éloquence, qu'embaument les par- 
fums d'une angélique pitié, se mêlent, dans ses admirables 
écrits, les charmes de la poésie et les profondeurs de la 
philosophie. Aucune des facultés de l'âme humaine n'é- 

' Mgr de Saunhac de nelcaste!. 



HOMMAGE DE MONSEIGNEUR RAMADIÉ. 143 

chappe à son talent; il parle en même temps à la raison 
et à la foi , au cœur et à l'imagnalion. Qui de nos jours a 
célébré comme lui le mystère eucharistique? Qui recueillit 
avec plus d'intelligence et d'amour les religieux échos des 
catacombes? Qui peignit avec de plus vives couleurs les 
gloires de Rome et du Vatican? Qui pénétra plus avant dans 
les abîmes de la sagesse et de la science infinies ' ? 

« Son caractère sincèrement catholique était à la hauteur 
de son talent. Vous connaissez cette honorable histoire. 
Un jour, disciple et ami d'un nouvel Origèue, il fut trop 
fidèle à son maître; mais bientôt, comme Denys d'Alexan- 
drie-, mettant au-dessus des intérêts de l'école et des 
droits d'une intime amitié les intérêts de la vérité et les 
droits de l'Église, pour rester fidèle à la foi, il passa sur son 
propre cœur; suivant encore les traces du saint patriarche 
d'Alexandrie, il réfuta par de savantes pages le philosophe 
égaré, et pleura sa chute. 

« En vérité, nous ignorons quelle gloire pourrait man- 
quer à l'auréole de notre prédécesseur : il fut apôtre, apo- 
logiste, confesseur; maintenant le voilà martyr! Martyr 
de la pensée, martyr de la foi, martyr du zèle pour la 
cause de Dieu, martyr de la divinité de Notre-Seigneur 
Jésus-Christ, il est mort en la proclamant, et pour la mieux 
défendre : Tues Christus, Filius Deivivi^. 

« Le parfum de l'encens et le parfum des fleurs ont 
embaumé sa tombe : une vieille amitié y a déposé deux 
couronnes d'éloquents accents*; mais rien ne l'a embellie 

' Ép. aux Rom., n, 33. 

^EusÈBE, Hist. ecclés.ft. XII, c. xxviii. 

^ M\TTH.,XVI. 

* Mgr de Carcassonne et Mgr de Tulle. 



144 GERBET. 

aillant que vos larmes; nous l'avons tous pleuré, ce digne 
et saint Pontife : son honneur ne saurait être mieux établi 
que par le deuil qu'en porte l'Église. 

« Au douzième siècle , pour éterniser la mémoire de 
l'un de ses plus grands évoques ', l'église d'Elne lit graver 
sur son mausolée ce magnifique éloge : 

« 11 fut riionneur delà ville et du monde, et maintenant 
« il en est la douleur; tout le peuple le pleure, et l'univers 
« entier compatit à ses pleurs ^ » 

« Nous ignorons si l'amitié qui inspira cette épitaphe ne 
se fit pas trop complaisante, ou si elle nous révèle ainsi 
des gloires incontestables; mais ce que nous savons bien, 
c'est que nous voudrions l'inscrire sur la tombe de l'illustris- 
sime et révérendissime Mgr Olympe-Philippe Gerbet. » 

' Guillaume de Jorda. 

' » Urbls et orbis honor, sed mine dolor urbis et orbis pro quo 
tota flet urbs cui lotus condolet orbis... » 



s A L I N I s 



SALINIS 



DE L ENFANCE A LA PRETRISE. 



SoMMAinE. — Derniers accents d'un mourant. — La grande cause de 
l'École Menaisienne. — Les origines et les armes de la famille de Sali- 
nis. — Naissance d'Antoine. — Une mère. — Les férules du magis- 
ter d'Oloron. — Un type de curé de campagne. — Le dialecte natal. 

— Es (rancis aco? — Le collège d'Aire, — Élégie sur la mort d'un 
moineau, — Chansons patriotiques. — Les premières fleurs du cœur. 

— Les souvenirs d'un archevêque, — Le père et le fils à Saint-Sul- 
pice. — Refus d'un canonicat à Quimper. — Ce qu'était Saint-Sulpice 
à cette époque. — Les premiers transfuges du dix-neuvième siècle 
au séminaire. — Le nouveau Fénelon. — Les catéchismes de Saint- 
Sulpice, — L'abbé de Lamennais chez M. Teysseyrre, — Il fait la con- 
naissance d'Antoine de Salinis. — Humble aveu de M. de Frayssinous. 

— Le manuscrit du sfcond volume de l'Essai à Saint-Sulpice. — 
Mémoire prodigieuse de l'abbé do Salinis. — Il collabore à la Défense 
de l'Essai. — Une thèse en Sorbonne. — Gerbet, de Scorbiac et le 
duc do Rohan. — Les amitiés de séminaire. — Grande liberté. — 
Apprentissage à l'apostolat des salons. — La première mesôe. 



« Si j'ai fait quelque bien dans ma vie, c'est en contri- 
(( huant à dissiper des préjugés qui tenaient beaucoup 
« d'esprits éloignés de Rome. Quand nous avons commencé 
«avec l'abbé Gerbet, nous étions presque seuls; main- 
(( tenant il n'y a pas un catholique intelligent qui ne com- 
« prenne que la pierre sur laquelle le Sauveur a posé son 



148 SALIMS. 

« Église est la pierre angulaire de tout l'édiOce de ce 
« inonde'. » 

L'homme qui parlait ainsi allait mourir. Il fit encore un 
iîorl suprême, et, dominant, à force de volonté et de foi, 
les dernières victoires de la maladie, il .'ijoula : 

(( Dites bien à tous ceux pour lesquels ma parole pour- 
ce rait être de quelque autorité que, dans ma conviction 
(( intime, la grande dévotion de ces temps-ci est la dévotion 
« envers le Pape. Nous pouvons prévoir des persécutions , 
« ce n'est que par l'union avec le Souverain Pontife que 
« nous y échapperons^. » 

Ce mourant porte un nom considérable dans l'histoire 
de l'École Menaisienne. En proclamant, à l'heure suprême, 
la pensée de sa vie entière, il a proclamé le plus grand 
des triomphes remportés par l'École dont il fut l'un des 
principaux initiateurs. Comme chef de l'École .Menaisienne, 
et pour les mêmes motifs, il fut en butte aux persécutions. 
Mais, comme le maître aussi, il s'était dit de bonne heure : 
« Il est beau de supporter la contradiction pour une telle 
(( cause ^ ! » 

C'est de ce grand disciple de Lamennais que j'ai dessein 
d'écrire, et, en le rapprochant de son ami, l'abbé Gerbet, 
je ne fais qu'imiter l'exemple qu'il nous donna sur son lit 
de mort, quand il prononça les paroles que j'ai citées en 
commençant. 

' Canéto, nernièie maladie de Mgr de Sulinis, \k i5. 

-Ibld., p. 16. 

' Lettre de Lamennais à Josejih de Maistre, 6 février 1820. 



DE L'ENFANCE A LA PRÊTRISE. 149 



Il apparlenait à une famille noble el fort ancienne, qui 
mêla ses origines aux légendes du pays natal . Le Béarn 
vante ses eaux salutaires, et ceux de Salies, en particulier, 
racontent que leurs ancêtres trouvèrent un jour, au pied 
d'un hêtre, un ours ou un sanglier blessé à la chasse, qui 
creusait la terre avec ses pattes et jetait sur sa blessure 
quelque chose qu'on reconnut être du sel. Or, la famille 
dont je parle porte, dans ses armes, un ours, montant sur 
un hêtre, sur lequel il jette du sel avec sa patte, avec ce 
cri en légende : « Sic sale vivisco, c'est ainsi que le sel me 
donne la vie. » L'histoire du Béarn, oij cette famille occupe 
une grande place depuis le onzième siècle, la désigne indis- 
tinctement sous le nom de Salies ou de Salinis, qui est 
demeuré son nom définitif. 

Le 11 août 1798, à Morlaas, ancienne capitale du Béarn, 
la famille de Salinis se réjouissait de la naissance d'un 
enfant, qu'elle nomma Antoine et qui devait faire revivre, 
au dix-neuvième siècle, les antiques illustrations d'une race 
oij l'Église vint souvent, dans le cours des âges, chercher 
ses ministres et ses pontifes. 

Mais le berceau d'Antoine de Salinis fut bientôt voilé 
d'un crêpe noir : aux tendres caresses qu'elle prodiguait 
au nouveau-né, sa mère mêla les larmes du veuvage. Dieu 

' Nobiliaire universel de France (Note sur la famille de Salinis). 



150 SALINIS. 

voulait, comme pour Lacordaire, confier la formation de 
ce cœur d'enfant à l'unique influence d'un cœur de femme, 
forte et douce, comme le furent madame Lacordaire et 
madame de Salinis. 

u Une mère est pour tout homme un ange gardien, dont 
on a besoin à tous les âges, dans toutes les positions de la 
vie. Quand l'esprit est brisé par le travail et !e cœur aigri 
par l'injustice des hommes, on aime à retrouver dans son 
intérieur les épanchements et les joies si douces du foyer 
domestique. Nul bonheur, dans la plus éclatante des des- 
tinées, ne peut remplacer celui-là. Si l'homme du monde 
le trouve dans les joies, les sollicitudes mêmes de la famille, 
le prêtre ne saurait le rencontrer qu'auprès d'une mère '. » 

Madame de Salinis demanda à des maîtres de l'aider 
dans sa mission. Le premier ne répondit guère à cette con- 
fiance. Pour mieux graver ses leçons dans l'esprit, le 
vieux magister d'Oloron croyait nécessaire de les imprimer 
d'abord sur les doigts. La méthode, pour être connue dans 
l'antiquité la plus reculée , n'en est pas plus infaillible. 

« Je sortis de cette école, disait plus tard Mgr de Salinis, 
aussi savant que j'y étais entré ^. » 

11 fallut le soustraire aux férules peu instructives d'Olo- 
ron , pour le confier aux bons soins du curé de Momuy , 
l'abbé Lacoste, dont la figure grave et bonne resta dans 
la mémoire de son élève comme le type aimé du curé de 
campagne, tel qu'il se plaisait à le décrire aux jeunes prê- 
tres à qui plus tard l'Église le chargea de confier cette 
mission. 

Le Béarn , comme notre Provence , aime ses traditions , 

' Card. DoxNET, Oraisoti funèbre de Mgr de Salinis, p. 3. 
-Lauoue, Vie de Mgr de Salinis, p. 2. 



DE L'ENFANCE A LA PRETRISE. 151 

ses mœurs, ses vieux usages, sa langue surtout, cette 
langue nationale que les franciots ' traitent dédaigneuse- 
ment de patois, mais où nous aimons à reconnaître l'écho 
de voix qui dorment maintenant dans la tombe et bercèrent 
notre enfance des sons harmonieux du dialecte natal. An- 
toine de Salinis, tout enfant, avait déjà trop d'esprit pour 
être un fraticiot, et, loin de rougir de sa langue béarnaise, 
il la pratiquait avec une assiduité constante, trop constante 
au gré de quelques-uns des siens. 

— Si tu continues à parler patois, lui dit un jour une 
de ses tantes, espérant piquer son amour-propre, au col- 
lège, tu seras toujours le dernier dans tes classes, tu ne 
sauras pas dire un mot de français*. 

— Tante, répondit aussitôt Antoine, je vous aime bien! 
èsfrancès aco^? 



II 



C'était en 1809. Antoine de Salinis avait onze ans. Dieu, 
qui avait déjà déposé dans la faiblesse de cet enfant le 
germe d'une grande destinée, eut soin de placer cette 
semence première dans un lieu où elle se conserverait en 
attendant qu'elle pût éclore. Ce fut le modeste collège 

'En Provence, on donne par ironie ce nom aux indigènes qui 
affectent de ne jamais se servir de la langue provençale et feignent de 
ne pas l'entendre. 

- Dlply, Notice biographique sur Mgr de Salinis, p. ?.. 

^ Est-ce français, cela? 



152 SALINIS. 

d'Aire qui eut cette gloire. Là fut le double berceau de son 
intelligence, qui s'annonça par de brillantes éludes, et de 
sa vocation ecclésiastique, à peu près contemporaine de 
sa première communion. Aussi conserva-t-ii toujours un 
doux et reconnaissant souvenir de cette maison qui lui 
avait fait tant de bien. Ses amis savent avec quels sen- 
timents il aimait à parler du vénérable prêtre' qui avait 
été pour lui un second père, de ses professeurs, de ses 
camarades. Jamais les lieux qui ont été les témoins de ses 
plus glorieux succès ne lui ont fait oublier ces rives de 
l'Adour, oi!i sa piété, son cœur, son génie, avaient com- 
mencé à s'épanouir *. 

Les maîtres d'alors, très-forts en latin, à peine initiés 
aux éléments du grec, ne pouvaient varier beaucoup leurs 
leçons. Mais ils avaient pour eux l'ordre, la méthode, 
l'exactitude. Ils parlaient le latin aussi bien que le français. 
A ce latin si bien parlé et si bien appris, on mêlait à peine 
un peu d'histoire, de géographie et de mathématiques. Le 
Traité des Tropes de Diunarsais, la Rhétorique de Girard, la 
Mijthologic de Blanchard, le Traité des Etudes de Rollin, 
complétaient l'éducation '. Du moins, tout cela avait l'avan- 
tage de laisser beaucoup de temps pour la formation lit- 
téraire des élèves. 

Le jeune de Salinis s'éprit, dès lors, de cet amour pour 
les lettres latines et françaises qui l'a distingué dans l'épi- 
scopat contemporain, et en fit, au sein de l'École Menai- 
sienne, le digne émule de Gerbet, comme il l'avait été, à 

' L'abbé Lnlanne, ecclésiastique du plus grand mérite, restaura- 
teur du coUéf^e d'Aire, dont il fut ràiix' pendant trente ans. 
- GtRBiT, Oraison funèbre de Mgr de Salinis, p. 3. 
^ iMgr BtssoN, Vie du cardinal Mathieu, t. 1", p. 16. 



DE L'ENFANCE A LA PRETRISE. 153 

Aire, dans la jeunesse de Gascogne et du Biarii, qui s'éle- 
vait sous la direction de l'abbé Lalanne. 

Un jour, son moineau mourut : quel est l'enfant dont le 
moineau n'est pas mort? Et cette circonstance, si ordinaire 
dans la vie d'un écolier, devint pour lui le sujet d'une déli- 
cieuse élégie, comparable, pour la délicatesse du sentiment 
et le bonheur de l'expression, à la petite pièce du facile 
auteur du Moineau de Lesbie. Et certes, le jeune collégien 
ignorait, à cette époque, même l'existence de l'élégie de 
Catulle '. 

Il était en rliélorique, lorsque, sous ses yeux, se livra le 
dernier combat contre les armées coalisées qui déter- 
mina le maréchal Soult à se replier d'Aire sur Toulouse, 
forcé à la retraite par Wellington. Le rhétoricien s'aban- 
donna à la verve d'une âme poétique : ses chansons, 
empreintes d'un ardent patriotisme, furent jugées dignes 
de l'impression, et, le soir, les étudiants de Toulouse 
s'en allaient par les rues de la capitale du Languedoc, 
chantant à tue-tête les improvisations de Salinis, dont la 
petite renommée franchissait ainsi déjà les limites du pays 
natal. 

Mais lui, modeste et bon, ne songeait point à tirer vanité 
de ses petits succès de rhétorique. Il aimait ses condisci- 
ples, et, malgré ses succès, il en était aimé. Il cultivait avec 
soin ces amitiés de collège, « premières Heurs du cœur que 
le temps ne flétrit pas - », et se liait de préférence avec les 
élèves dont les sentiments chrétiens et honnêtes répon- 
daient aux siens. L'une des clauses du contrat d'amitié qu'il 

' Dlplï, oj). cit., p. 4. 

' SvLiMs, Mandement de prise de possession de Varchevtché 
dWtich, p. 10. 

9. 



154 SALINIS. 

passait avec eux était qu'ils ne se feraient jamais de com- 
pliment '. 

Cet esprit facile, qui chantait la mort d'un moineau 
comme il devait plus tarJ élucider les questions les plus 
hautes de philosophie religieuse et sociale, pénétrait avec 
la même aisance toutes les difficultés, les plus ardues pour 
un enfant, des sciences mathématiques. Aussi le vénérable 
directeur du collège d'Aire n'hésita-t-il pas à le nommer 
conférencier de mathématiques, à un âge où la plupart des 
jeunes gens, même le plus heureusement doués, ont peine 
à savoir pour eux-mêmes ce que des maîtres habiles ont 
pris soin de leur enseigner *. 

Dans les dernières années de sa vie, devenu archevêque, 
il lui arriva un jour de visiter, comme métropolitain, ce 
collège où son cœur retrouvait tant de chers souvenirs. Il 
se complut à les évoquer, dans le discours qu'il aJressa 
aux élèves. La douce et grave image de l'abbé Lalanne se 
représenta devant lui, et là, assis à cette même place où 
il avait si souvent vu s'asseoir son ancien supérieur, il 
répéta, avec cette lidélilé merveilleuse qui caractérisait 
son étonnante mémoire, les enseignements du vénéré 
défunt. 

« Instruit à l'école des révolutions, dit-il, l'abbé Lalanne 
avait su s'élever au-dessus de préjugés dont la Constilulion 
civile du clergé avait montré les périls : il était simplement 
et franchement catholique romain, et il ne cessait de nous 
recommander, à nous, ses élèves, de suivre, dans les temps 
difûciles que nous aurions à traverser, la route tracée par 
le vicaire de Jésus-Christ. » 

' Dui'L'ï, loc. cit. 

-LxDouE, Vie de Mgr de Salinis, p. 8. 



DE L'ENFANCE A LA PRETRISE. 155 

— Mes enfants, répétait-il, restez toujours dans la bar- 
que de Pierre. Vous serez sûrs de ne pas faire naufrage'. 

Voilà les enseignements qui, à une époque où le clergé 
français était encore si fortement dominé par l'esprit de 
particularisme, frappaient providentiellement les oreilles 
de l'enfant, à qui le Nonce apostolique dira un jour, vou- 
lant le déterminer à quitter Amiens pour devenir arche- 
vêque d'Auch : 

— Monseigneur, acceptez; vous donnerez le dernier 
coup au gallicanisme \ 



III 



Le père du futur archevêque, M. Jacques de Salinis, 
était, à douze ans, chanoine de Lescar. Un événement de 
famJlle l'ayant déterminé à quitter le séminaire de Saint- 
Sulpice, où il avait déjà commencé ses études théologiques, 
il renonça à la carrière ecclésiastique, résigna son canoni- 
cat en faveur d'un de ses parents, M. Dombidau de Crou- 
zeilhes, mort évêque de Quimper, et se maria en 1795 ^ 

A vingt ans de là, en 1815, Antoine de Salinis venait 
reprendre, au séminaire de Sainl-Sulpice, la place délaissée 
par son père, et aussitôt Mgr de Crouzeilhes le nommait, 
avec l'agrément du Roi et le consenlemenl du chapitre de 
Quimper, chanoine de sa cathédrale. 

■ Salinis, Discours aux élèves du collège d'Aire en 1859. 
-Souvenirs d'un entretien de Mgr Chigi avec Mgr de Salinis. 
^ Note sur la famille de Salinis (loc. cit.). 



156 SALINIS. 

Le prélat avait eu la pensée délicate de rendre au fils 
ce que le père lui avait transmis. Le jeune séminariste 
alla consulter son directeur : 

— Gardez- vous bien d'accepter, répondit l'abbé Teys- 
seyrre. Ne soyez pas le premier à renouveler les abus de 
l'ancien régime. Ne donnez pas un scandale pareil. 

Aussitôt, l'abbé de Salinis déclina l'offre de son cousin , 
ne voulant pas poser, en s'appuyant sur un vieil usage 
des Églises de France, un précédent dont il pouvait de- 
venir si facile d'abuser'. 

C'était, a dit Mgr Bessoa^ une des plus belles époques 
de l'histoire de Suint-Sulpice. Tout renaissait dans la 
France, délivrée à la fois de l'Empire et de l'étranger. 
L'éloquence, la poésie, la critique, l'histoire, la philoso- 
phie, les sciences et les arts, avaient pris un nouvel essor. 
Nos grands séminaires, affranchis enfin de la conscription, 
se repeuplaient à vue d'œil, et les vocations extraordi- 
naires n'y étaient pas rares. Le séminaire de Saint-Suipice 
semblait fait pour les recueillir et les développer. Il s'ou- 
vrait, comme de lui-même, aux jeunes gens qui avaient 
débuté dans le monde, et qui, au sortir de l'École de 
droit, n'avaient qu'un pas à faire pour échanger leur 
robe d'avocat contre la soutane. C'est là que les collègues 
de Ravignan visitaient le magistrat sorti la veille du par- 
quet du procureur général de Paris, et qu'il leur donnait 
congé en leur disant, d'un geste superbe et d'une voix 
attendrie : « Eh bien! je vous ai plantés là! » C'est là que 
Lacordaire, cette autre épave du monde et de l'École de 
droit, venait chercher, pour sa grande âme, la lumière, le 

' DuHUY, op. cit , p. 7. 

-Mgr BicssoN, loc. cit., p. 4;) et suiv. 



DE L'ENFANCE A LA PRETRISE. 157 

repos et la liberté. « Nous étions, dit riin d'eux, ex omni 
lingiia et tialione. Il y avait des Flamands, des iSormands, 
des Lyonnais; il y avait un Parisien, un Champenois, un 
Alsacien. Ce dernier venait des gardes du corps ; les autres, 
de l'École de droit, de l'École de médecine, des bureaux 
de quelque administration '. » 

Antoine de Salinis fut un des premiers parmi ces trans- 
fuges du dix-neuvième siècle, dont le siècle n'était pas digne . 
Il entra à Saint-Sulpice avant Lacordaire et Ravignan , 
renonçant comme eux aux espérances d'un bel avenir 
dans le monde et leur traçant une voie que bien d'autres 
vont suivre. 

Élèves et maîtres rivalisaient d'émulation pour préparer 
à l'Église de France un clergé digne des temps nouveaux. 
Les Garnier, les Hamon, les Caduc, lesBoyer, lesDuclaux, 
les Teyfseyrre, les Caron, les Carrière, la plupart à peine 
plus âgés que leurs disciples, infusaient un esprit jeune et 
vif au séminaire, où s'épanouissait comme un renouveau 
de travail, de (aient et de vertu. 

Ces maîtres si habiles ne tardèrent pas à distinguer le 
nouveau venu. 

— Jamais, disait l'un d'eux, je n'ai rencontré, chez 
aucun des jeunes gens confiés à mes soins, les qualités de 
l'esprit et du cœur réunies à un aussi haut degré que chez 
le jeune abbé de Salinis. 

Et le nom de Fénelon, (( celte gloire du séminaire de 
<i Saint-Sulpice », venait comme naturellement sur les 
lèvres du savant et pieux directeur, pour trouver un nom 
auquel il put comparer son élève bien-aimé, pour la 

' Vie de M. Mollevault, p. IGO. 



158 SALINIS. 

richesse de l'inlelligence et le moelleux de la charité '. 
Ce fut sous la direction de ce maître qu'il commença 
l'apprentissage de cet apostolat catéchislique, où il excel- 
lait. Sa parole nette, sa direction sympathique, le sourire 
de son beau et jeune visage, toute cette distinction char- 
mante, attiraient les enfants, et les fixaient autour de cette 
catéchèse lucide et aimable. Or, ces enfants s'appelaient 
Edmond de Cazalès, Gustave de Gérando, Victor Didron, 
Félix Dupanloup... « J'ignore, dira plus tard Gerbet, qui 
fut le témoin de ces premiers enthousiasmes excités par 
son ami, j'ignore si quelques-uns d'entre eux ont laissé 
s'affaiblir dans leur esprit les principes que les leçons du 
catéchisme y avaient déposés; mais je crois qu'aucun d'eux 
n'a oublié les attrayantes vertus du catéchiste-. ;> 



IV 



Un jour, M. Teysseyrre, — c'était le nom du directeur de 
l'abbé de Salinis, — s'entretenait avec son pénitent de pré- 
dilection. On frappe à la porte, et un prêtre, d'humble 
apparence, se présente, priant le vénérable Sulpicien de 
l'entendre en confession. Pendant qu'il se préparait à 
genoux dans un coin de la cellule de M. Teysseyrre : 

— Vous voyez, dit celui-ci au jeune séminariste, vous 
voyez ce petit bonhomme, ce sera un des premiers génies 
de ce siècle. 

' DupUY, op. cit., p. 5. 

' Gebbet, Oraiso)i funèbre de Mgr de Salinis, p. 4. 



DE L'ENFANCE A LA PRETRISE. J59 

Il n'en fallait pas tant pour piquer la curiosité de 
l'élève. 
— De grâce, fit-il, présentez-moi à lui. 
M. Teysseyrre sourit, et, après avoir entendu la confes- 
sion du « petit bonhomme », il rappela l'abbé de Salinis, 
pour prendre part à la conversation engagée entre le con- 
fesseur et le pénitent que celui-là avait en grande admi- 
ration. 

A quelques jours de là, le prêtre revint, apportant le 
premier exemplaire d'un ouvrage qu'il venait d'imprimer, 
hommage filial de l'auteur au Sulpicien qu'il vénérait 
comme un père. 

M. Teysseyrre appela encore Antoine de Salinis, et lui 
montra, avec une fierté rayoQuante \ le livre, sans nom 
d'auteur, sur la couverture duquel on lisait : Essai sur 
l'indifférence en matière de religion. 

L'abbé de Salinis emporta le volume, le lut, s'en péné- 
tra de manière à le savoir par cœur. Il récitait à tous 
venants des chapitres entiers, débordant d'enthousiasme, et 
assurant que, malgré la conspiration du silence organisée 
autour de ce livre *, l'auteur triompherait de l'insouciance 
des lecteurs, de cette indifférence même qu'il attaquait, 
de l'éloignement de la plupart des esprits pour les matières 



* C'est l'abbé Teysseyne qui avait pressé et déterminé l'auteur à 
publier son Essai : « Trente fois, écrivait-il le 30 janvier lsl8, 
« j'eusse laissé la tbose là, si Teysseyrre ne m'avait pressé de conti- 
« nuer. Au moins ne suis-je pas dupe de ce que je fais. C'est quelque 
« chose, et, après tout, la Providence peut tirer d'un mauvais livre 
a d'utiles effets. ■' 

* M. de Féletz, en rendant compte, dans le Journal des Débats, de 
la seconde édition du premier volume de V Indifférence en matière 
de religion, conslate qu'aucun journaliste n'eu a encore parlé. 



160 SALINIS. 

sérieuses, des préventions du public contre les auteurs 
qui ne se nomment pas '. 

Le séminaire de Saint-Siilpice recevait souvent la visite 
d'un autre prêtre, devenu l'oracle de la cour, qui venait 
prendre ià, chaque semaine, les inspirations de sa poli- 
tique dan- la chambre de M, Boyer^ 

L'abbé Frayssinous vit arriver à lui, chez M. Boyer, un 
jeune séminariste, à la mine éveillée, qui, tenant à la main 
le premier volume de l'Essai, demanda au célèbre confé- 
rencier ce qu'il pensait de l'œuvre et de son auteur : 

— I/lun oporlet crescere, me nutcm minui ^ , répondit 
humblement M. Frayssinous. 

11 avait rair^on : .. Le catholicisme, après s'être défendu 
dans les conférences de l'abbé Frayssinous, prenait, avec 
l'auteur de V Essai sur l'indiffn-ence. l'offensive; il trans- 
portait la guerre dans les foyers de l'ennemi, et le menait 
battant devant lui*. » 

C'était l'avis du jeune séminariste, qui le développa, 
avec une verve empreinte tout à la fois de modestie et 
d'enthousiasme. Le grand conférencier l'écoutait, ravi et 
touché. Au sortir de là, comme il devait monter en chaire 
pour prononcer son dernier discours de 1818, et qu'un 
assez long intervalle devait séparer les conférences de 
1818 de celles de 1819, il engagea ses auditeurs à lire, 
durant cette interruption, le premier volume de Y Essai 
sur l'indijjérenre en matière de religion. 

' Nettkmem , Jlisioirc ilc la littérature /ranratse sous la Ees- 
tauratiou, t. II, p. 217. 

' Mgr Besso.v, toc. cit., v. 54. 

' « Il faut qu'il i;ianilisse et que je diminue -, cest le témoignage 
rendu au Messie par son précurseur Jean-Baplisto. iJoann., m, 30.) 

* NETTEJit.M, lue. cit., p. 2'2I. 



DE L'ENFANCE A LA PRÉTOTSE. 161 

On lut le livre, on demanda le nom de l'auteur, et ce 
nom, jusque-là ignoré, se plaça à côté des noms les plus 
célèbres '. 

Devenu célèbre, l'auteur n'oublia point son jeune ami. 
Désormais, entre l'abbé de Lamennais et Antoine de Sali- 
nis, ce fut une amitié éclatante. 

M. Teysseyrre, qui l'avait voulu, en eut bientôt un de ces 
témoignages que la nature à lui bien connue de son illustre 
pénitent rendait particulièrement significatifs. Lamennais 
lui envoya le manuscrit du deuxième volume de VEssai, 
en le priant de le communiquer à son jeune disciple, dont 
il vantait déjà bien haut le jugement. 

— Quand on consulte l'abbé de Salinis, disait-il, on est 
sûr qu'il vous donne un bon avis; il est rare que ce ne soit 
pas le meilleur. 

De plus en plus séduit, le séminariste de vingt ans n'eut 
besoin que d'une seule journée pour lire ce volume en 
entier. L'impression qu'il reçut de celle lecture rapide fut 
si profonde qu'il se serait fait fort de la réciter entière- 
ment de mémoire ^ 

' De Féletz, art. du Journal des Débats, mai ISI9. 

^ Doué d'une très-grande facilité de conception, il résumait, par 
écrit, séance tenante, les leçons qu'il entendait. Il lui suffisait ensuite 
d'un couj) d'ceil rapide sur ses cahiers pour se rappeler ce qu'il avait 
appris. Sa mémoire éiuit aussi heureuse que son intelligence. Autorisé 
par une exception que motivait son ancienneté dans le Sénir.a re, 
peut-être aussi l'affection paternelle du supérieur, à suivre les con- 
férences de Fiayssinous dans l'église de Saint-Sulpice, il les repro- 
duisait de mémoire avec la fidélité d'un sténographe. Le directeur de 
VAmi de la Religion el du Roi, Picot, instruit de cette prodigieuse 
facilité, voulut en faire profiter ses lecteurs. Grande fut la surprise du 
prédicateur, lorsqu'il retrouva dans les colonnes du journal le texte 
intégral de ses conférences, lî se fit présenter le jeune larron, et, 
ayant remarqué que son intelligence était au moins au niveau de sa 



162 SALINIS. 

L'effet ne fui pas moindre dans le monde catholique, 
mais les appréciations diiïéraienl. Une polémique des plus 
vives s'engagea. Pour répondre à loules les critiques diri- 
gées contre son système, l'abbé de Lamennais composa sa 
Défense. Il ne lui fallut qu'un mois pour achever ce livre 
qui, pour la forme du moins, est un chef-d'œuvre de polé- 
mique. Pendant qu'il se livrait à ce travail, l'abbé de Salinis 
allait tous les jours le visiter, et l'auteur, déjà célèbre, ne 
dédaignait pas de demander les conseils du séminariste. 

On conçoit sans peine que des rapports aussi intimes 
durent préparer l'esprit de l'abbé de Salinis à embrasser 
les idées philosophiques de celui qui était pour lui plus 
qu'un maître. C'est effectivement ce qui eut lieu. Par oppo- 
sition à son professeur de philosophie qui enseignait le 
système de Condillac, il avait embrassé le cartésianisme; 
il abandonnait maintenant ses idées anciennes, en pré- 
sence d'un système qui avait le prestige de la nouveauté, 
tout en conservant l'attrait de Topposilion, Dans une thèse 
publique qu'il soutint en Sorbonne, vers cette époque, 
pour conquérir ses grades en théologie, il développa le 
système du sens commun avec une si remarquable lucidité 
que le maître voulut la faire imprimer à la suite de la 
Défense '. 

Cette soutenance fut égayée d'un incident, que >L de 
Salinis appelait plaisamment plus tard a un de ses gros 
« péchés de jeunesse ». 

La Faculté de Théologie de Paris avait alors pour doyen 
un demeurant de l'ancienne Sorbonne, l'abbé de Fontanil, 

mémoire, il conçut pour lui une estime dont il lui donna plus tard 
des preuves réitérées. (Ladoce, loc. cit., p. 19.) 
' Ladoie, loc. cit., p. 29. 



DE L'ENFANCE A LA PRETRISE. 163 

fort jaloux de donner à la nouvelle quelque chose du lus- 
Ire qu'avait sa devancière. Mais le vénérable doyen était 
aussi fort gallican , ce que Salinis ne fut jamais. Dans le 
cours de l'argumenlalion, il énonça, sur le pouvoir des 
Papes au moyen âge, une proposition que le candidat jugea 
entachée de gallicanisme. Aussitôt, le spirituel espiègle, qui 
connaissait le respect de M. de Fontanil pour Mabillon, 
improvisa sur l'heure un passage qu'il attribua bravement 
au savant Bénédictin, et auquel il sut donner une forme 
assez mabillonienne pour que le doyen, trompé, avouât 
ingénumenl que , puisque Mabillon parlait ainsi , c'est lui , 
doyen, qui devait avoir tort, et il se rétracta'. 



Entré fort jeune au séminaire, l'abbé de Salinis dut pro- 
longer au delà du terme ordinaire son noviciat ecclésias- 
tique. Il ne songea point à s'en plaindre, s'estimant au 
contraire fort heureux de ce qu'il regarda toujours comme 
un privilège et une grâce de Dieu sur sa jeunesse cléricale. 
Cet amour du séminaire est la caractéristique des bons 
prêtres : ceux qui n'y auraient point laissé leur cœur 
seraient à plaindre, carie séminaire est à l'âme sacerdo- 
tale ce que le pays natal est au creur de tout homme digne 
de ce nom ! 

Ce long séjour lui permit de contracter plusieurs de ces 

' Ladooe, Vie de Mgr Gerbet, t. I", p. 40. 



164 SALINIS. 

amitiés dont l'un de ses intimes d'alors disait : « On ne 
le quittait plus, quand une fois on avait joui de son inti- 
mité : elle était si douce ' ! » 

J'ai dit ailleurs* ce qu'il fut alors pour l'abbé Gerbet. 
Plus tard, j'aurai à raconter l'admirable fusion de cœur qui 
l'unit, au point de ne plus former à la lettre qu'un cœur 
et qu'une volonté, avec ce doux abbé de Scorbiac, qui 
sera le compagnon de ses luttes et de son apostolat auprès 
des jeunes gens. 

11 y fut aussi Vange de l'abbé de Rohan. 

François-Auguste, duc de Roban, prince de Léon, avait 
quitté le monde après la mort tragique d'une épouse bien- 
aimée^ Ni la ville ni la cour n'avaient pu le retenir, et les 
reproches de sa famille échouèrent, aussi bien que les sup- 
plications de ses amis, contre la résolution inébranlable 
qu'il avait prise de donner à Dieu et à l'Kglise le reste de 
sa vie. Il n'avait que trente-huit ans, sa fortune était im- 
mense, les grâces de sa per:;onne égalaient les charmes de sa 
parole. I! excellait à deviner les hommes et à se les attacher *. 

Dès qu'il vit Antoine de Salinis, l'abbé de Rohan l'aima. 
Antoine s'absente pour aller passer quelques jours dans sa 
famille, le duc lui écrit : « Voici la première journée que 
« j'ai passée tristement au séminaire, mon ciier ami, per- 

' Mgr GiCNOiv, Oraison funèbre de Mgr de Salinis prononcée à 
Amiens, p. 5. 

- Voir Geheet, cliap. V, I" partie du présent volume. 

*Le duc lie Rohan, alors prince de Léon, avait vu, par un acci- 
dent affreux, sa jeune et cliarmante femme brillee vive au moment 
d'aller au l)al. La princesse était en robe de g.ize : elle s'approilia de 
la cheminée, le feu endamma ses vêtements si h'gers et si brillants; 
il fut impossible d'en étouffer les ravages, et l'infortunée jeune femme 
périt dans iTatroces douleurs. 

* Mgr Besso.n, lac. cit., p. G3. 



DE L'ENFANCE A LA PRETRISE. 165 

« mettez-moi de vous appeler ainsi ; depuis votre départ, 
« vous m'avez manqué à chaque instant. Je me trouve tout 
«isolé, le cœur bien gros; je ne puis me décider à me 
« coucher avant de l'avoir épanché un instant avec vous, 
« comme si vous pouviez encore m'entendre '. » Et il écri- 
vait à madame de Salinis : « Il m'a élé donné pour ange à 
a mon arrivée au séminaire. Le bonheur de l'avoir rencontré 
« n'est pas une des moindres grâces dont j'ai à remercier 
« Dieu '. » 

Ne nous étonnons pas du développement donné dans les 
séminaires à ces douces passions des âmes vertueuses. Les 
jeunes clercs n'ont pas seulement le droit el le besoin de 
chercher, dans leurs épanchemenls rauuiels, un préser- 
vatif contre les rigueurs et les dégoûts de leur état, un 
aliment pour les rêves et les ardeurs de leur jeunesse. Ln 
recherchant, sous la robe de leurs frères, des cœurs ten- 
dres, désintéressés el fidèles, ils obéissent aux enseigne- 
ments de la loi divine comme à l'exemple de l'Homme-Dieu. 
Les saintes Écritures, chaque jour méditées dans l'oraison 
ou psalmodiées dans la liturgie, leur présentent d'immor- 
tels exemples de l'affection qui peut régner entre les élus. 
Dans les Évangiles, dans celui-là surtout dont l'auteur n'a 
pas craint de se nommer le disciple que Jésus aimait , ils 
voient rayonner cette amitié si tendre et si profonde que 
le Sauveur de tous les hommes a témoignée, pendant sa 
courte vie d'ici-bas, à quelques âmes prédestinées. Dans 
l'Ancien Testament, ils en retrouvent le type dans celte 
ravissante histoire de ce Jonathas qui a aimé David comme 
son âme, de ce David qui a aimé Jonaihas plus qu'une 

' Lettre de l'abbé de Rohau à l'abbé de Salinis, 10 juin 1818. 
' Ibid., 15 juin 1818. 



16; SALINIS. 

femme et mieux qu'une mère, dans ces serments, ces 
baisers, ces larmes qui scellèrent l'union du fils du roi avec 
le fils du berger '. Tout les invite et les encourage à choisir 
une ou plusieurs âmes pour compagnes intimes de leur 
vie, et à consacrer ce choix par une affection, libre comme 
leur vocation, pure comme leur profession, tendre et géné- 
reuse comme leur jeunesse. Initiés ainsi aux chastes délices 
de l'union des cœurs, ils peuvent reconnaître encore, avec 
le Sage^ dans la fidélité de ces liens volontaires, « un 
remède pour la vie et pour l'immortalité ' ». 

L'abbé de Salinis ne chercha d'ailleurs jamais dans 
l'amitié la vaine satisfaction d'une sensibilité toujours dan- 
gereuse et quelquefois malsaine. Depuis le collège d'Aire, 
il cherchait dans ses amis des mentors et des moniteurs 
véridiques, d'autant plus précieux qu'ils sont plus proches 
et voient mieux dans les moindres particularités de la vie 
commune. « Voilà un long sermon, lui écrit l'un d'entre 
eux, c'est la voix d'un ami, je ne vous crois pas endurci 
contre ses inspirations' ». 

Le duc de Rohan lui rendit, en outre, le service de le 
former à cet « apostolat des salons » , oîi Salinis excella 
toute sa vie. Il se fit une joie d'emmener son ami au châ- 
teau de la Roche-Guyon , où la vocation du jeune duc se 

' L'âme de Jonalhas s'attacha étroitement à celle de Da\ id, et l'aima 
comme lui-nièrne ... et, s'étant salués en se baisant, ils pleurèrent tous 
deux, et David encore plus .. Que ce que nous avons juré tous deux 
au nom du Seigneur demeure ferme... Jonatlias, mon frère, le plus 
beau des princes, plus aimable que les plus aimables des femmes. 
Je vous aimais comme une mère aime son fds unique. (I" et II' liv. 
des î{o\f., passim.) 

^ Eccli., VI, 16. 

3 MoNTALEMBF.UT, Ics Mohics d'OccidcHt, Introduction, p. lxxx. 

* Lettre de l'abbé Dumarsais à l'abbé de Salinis, 13 janvier 1S22. 



I 



DE 1,'KNFANCE A LA PRETRISE. 167 

développait, pendant les vacances, par les exercices d'une 
solide piété et d'une charité magnifique. On briguait l'hon- 
neur d'y être invité, car, si la soutane du maître en avait 
banni les divertissements mondains, il y restait le luxe, 
l'étiquette, une compagnie agréable et nombreuse, et toutes 
les distractions permises à la vertu. La poésie, la peinture, 
la musique, n'étaient point bannies de la Roche-Guyon. 
Lamartine y composait une de ses plus belles méditations; 
les Bellard, les Marchangy, s'y délassaient des fatigues de 
l'éloquence; et tout l'art de plaire au maître de céans était 
d'avoir de la religion et du talent '. 

Avec cela , une grande liberté. Au château de la Roche- 
Guyon, les invités n'étaient astreints qu'à une seule règle; 
c'était de se rendre au salon une heure avant le dîner, et 
d'y passer la soirée après le repas. Depuis le matin, chacun 
employait son temps comme il l'entendait, sans que per- 
sonne y trouvât à redire. L'un faisait de la poésie , l'autre 
do la littérature, un troisième de la philosophie, un autre 
de la théologie : c'était la liberté de la bonne compagnie, 
et la réunion du soir était consacrée à l'examen de ces 
divers travaux ^ 



VI 



Le 1" juin 1822, à Notre-Dame, M. de Quélen conférait 
la prêtrise aux deux inséparables, Salinis et Gerbet. En 

'MgrBtssox, loc. cit., p. 6i. 

^Souvenirs de Mgr de Salinis, recueillis par M. l'abbé Dupiy {op. 
cit., p. 9). 



168 SALINIS. 

sortant de la vieille métropole, tous deux tombèrent dans 
les bras de M. de Lamennais, témoin ému de leur ordination , 
et se promirent de servir l'Église sous la conduite de ce 
maître, à ce moment plus grand et plus vénéré que jamais. 

La première messe de l'abbé de Salinis, célébrée à Issy, 
fui servie par un jeune homme que ses missions diploma- 
tiques en Chine ont rendu depuis illustre, M. Lagrénée. 
Le duc de Rohan , ordonné prêtre le même jour que Salinis, 
l'assistait à l'autel. Dans le sanctuaire, étaient agenouillés 
deux hommes de grand renom, l'un du présent, l'autre de 
l'avenir. Le premier faisait la retraite préparatoire à son 
sacre, c'était l'abbé Frayssinous, qui devint quelques jours 
après évêque d'Hermopolis et grand maître de l'Univer- 
sité. L'autre venait de quitter avec éclat la robe de magis- 
trat pour la soutane de séminariste, et devait, quinze ans 
plus tard, porter bien haut à Notre-Dame la gloire de la 
tribune sacrée, c'était l'abbé de Ravignan. 

Que se passa-t-il dans le mystère de cette première 
messe? Lamennais assura toute sa vie que, le jour oii il 
monta pour la première fois à l'autel , une voix d'en haut 
lui adressa distinctement de sévères paroles '. En pareille 
occasion, qu'e^itendit son disciple? Je ne sais; mais, en 
considérant la fin du disciple et celle du maître, il est per- 
mis d'allirmer que , descendant de l'autel , le premier n'eut 
point à pleurer comme celui-ci, ou, s'il pleura, ce fut de 
joie, car le Dieu qui venait de réjouir sa jeunesse se 
préparait dès lors à couronner d'allégresse le soir de son 
sacerdoce, comme il venait d'en consoler et d'en bénir le 
matin. 

' Nous avons raconté cette douloureuse liistoiic au cliap. m du 
volume sur Lamennais. 



Il 



L AUMONIER DE COLLI-GE. 



SoMMAiKE. — Lamennais réclame la destitution d'un proviseur. — Lettre 
de reproches écrite par M. de Quélen. — Réponse hautaine de 
Lamennais, — Série de faits incriminés. — Détermination de M. Frays- 
sinous. — Le collège Henri IV en 1823. — Un nouvel aumônier. 

— Le premier discours de l'abbé de Salinis. — Appel de Mgr d'Astros. 

— Les conférences du collège Henri IV. — Autre trait d'audace. — 
Choron maître de chapelle. — Quekjues élèves de l'abbé de Salinis. 

— Conduite de l'aumùnier vis-à-vis de chacun. — Retraite préchée 
par l'abbé de Scorbiac. — Un distique. — Apostolat de l'abbé de Sali- 
nis. — Il est question de le nommer aumônier à la Cour. — Reproche 
injuste. — Ce qu'était alors la presse catholique. — Fondation du Mé- 
morial catholique. — Les gallicans récriminent. — Homraa<;e à l'École 
Menaisienne. — Cri d'alarme. — La situation de Lamennais grandit. 

— Salinis l'accompagne aux eaux de Saint-Sauveur. — Les conférences 
hebdomadaires et leur action sur la jeunesse. — L' Association cai/io- 
lique. — Vents d'orage. 



En 182/(, raconte M. de Pontmarlin', un de mes parents, 
bien jeune alors, causeur charmant, esprit sérieux et On, 
fut chaudement recommandé à Mgr l'évêque d'Hermopolis, 

' L'éminent criti(iue a bien voulu consacrer à ces modestes éludes 
sur l'École Menaisienne deux causeries, que je louerais plus à l'aise, 
si j'y avais été moins bien traité par un maître. Le meilleur moyen 
d'en faire connaître la valeur, c'est de leur em|irunter les anecdotes et 
les vues nouvelles dont elles abondent. Je l'ai fait déjà dans la nouvelle 
édition de Lamennais. Voici une occasion de le faire pour ce volume, 
et je n'ai garde de la laisser échapper. Aucun lecteur ne m'en blâmera. 



170 SALINIS. 

qui le prit en amitié et lui confiait volontiers les fonctions 
de secrétaire honoraire. Un jour, il écrivait sous sa dictée, 
lorsqu'ils virent entrer comme une trombe un prêtre, un 
simple prêtre, qui, parlant à M. Frayssinous, ministre de 
l'instruction publique, grand maître de l'Université, sur le 
ton du commandement et de la menace, lui dit : 

— Comment! X*** n'est pas encore destitué? 

X*** était le proviseur d'un des collèges de Paris, ecclé- 
siastique soupçonné de gallicanisme et neveu d'un vieil 
évêque constitutionnel. 

M. Frayssinous répondit avec sa douceur et sa modé- 
ration habituelles. 11 était évident que ce prêtre, au front 
large, au teint pâle, au regard de feu sous de profondes 
arcades sourcilières, exerçait sur lui une sorte de prestige, 
entremêlé d'admiration, de frayeur et de malaise. Peu 
satisfait de sa réponse, son interlocuteur se répandit en 
invectives contre la faiblesse du gouvernement, complice 
des ennemis de l'Église, propice à l'hérésie gallicane, 
héritier des traditions du Concordat et de l'Empire, — 
«et qui n'aura, dit-il, que ce qu'il mérite, le jour où il 
sera renversé par la coalition de l'impiété révolutionnaire, 
bonapartiste, libérale et voltairienne ». 

Quand ce fougueux absolutiste fut sorti : 

— C'est M. de Lamennais, dit l'évêque à mon parent ' ; 
son avenir m'inquiète -. 

' A. nr, PoNTM\nTiN,art. de la GazcKe de FranceAn 19 février 18S2. 

-fn tei minant son récif, M. do Ponlniartin fait cette riMlexion, 
dont la justesse profonde ne pourra que frapper ceu\ qui ont sondé 
les mystères de lïime du célèbre controversiste : » Il ne lui si violent 
« dans sa première piiase, que parce qu'il n'était pas bien si\r de 
« croire. 11 ne fut si excessif dans la seconde, que parce qu'il n'était 
« pas bien certain de ne plus croire. » 



L'AUMONIER DE COLLÈGE. 171 

Les hilles de Lamennais contre les écoles universitaires 
mérilent quelques détails. 



— Monsieur, lui écrivait M. de Qaélen, il est impossible 
à un prêtre d'oublier davantage ce qu'il doit à son supé- 
rieur dans la hiérarchie, et il est difficile d'outrager plus 
amèrement un homme dont le zèle mérite la reconnais- 
sance de la société comme de la religion '. 

On était en 1823, el l'outrage dont se plaignait l'ar- 
chevêque de Paris, Lamennais venait de l'infliger à l'évêque 
d'Hermopolis, dans une lettre rendue publique ^ 

M. de Qaélen blâmait ensuite sévèrement ■^ l'auteur de 
la lettre de raconter sans preuve des faits qu'on ne serait 
pas encore excusable de publier, quand on en aurait la 
désolante certitude. 

Lamennais répondit : 

— Quand je ne serais pas revêtu du sacerdoce, le sim- 
ple caractère d'honnête homme m'obligerait à repousser, 
avec le vif sentiment de l'honneur blessé, les imputations 
que contient votre lettre. Depuis que j'ai consacré ma vie 
à la défense delà religion, j'ai dû sans doute m'accoutumer 

' Leltre de M. de Quélen à l'abbé de Lamennais, 26 août 1823. 

2 Dans le Drapeau blanc du 2 3 août 18 23. 

^ Le prélat ne craignait pas d'écrire à l'irascible Breton : « Les 
" personnes les plus éclairées et les plus sages s'étonnent que vous 
" ayez le courage de tremper vos lèvres dans le sang de l'Agneau, 
« après avoir laissé couler de votre plume un fiel aussi amer. " 



172 SALINIS. 

aux injuslices de ceux que je combattais, mais j'avoue que 
je n'étais pas préparé à trouver un langage semblable 
et plus amer encore dans la bouche d'un des premiers 
pasteurs de cette Église, à qui j'ai dévoué tous m?s tra- 
vaux. 

Puis, faisant allusion à l'interdit dont l'Archevêque 
l'avait menacé, il le prenait de très-haut et osait écrire : 

— Ce n'est pas pour moi. Monseigneur, que j'en gémi- 
rais davantage! 

Au re^te, les faits, relatés dans la lettre incriminée, il 
les affirmait de nouveau et assurait avoir rempli un devoir 
sacré en les dénonçant à l'indignation publique. 

Quels étaient donc ces faits? 

— Il existe en France, avait dit Lamennais, en écrivant 
au grand maître, des maisons soumises d'une manière 
plus ou moins directe à l'Université, et oii les enfants sont 
élevés dans l'athéisme pratique et dans la haine du chris- 
tianisme. Dans un de ces horiibles re;)aires du vice et de 
rirréligion, on a vu trente élèves aller à la table sainte, 
garder l'hostie consacrée et en cacheter les lettres qu'ils 
écrivaient à leurs parents. 

« Une sorte de régularité extérieure, ajoutait Lamen- 
nais, des actes de culte exigés par le règlement, trompent 
encore sur l'état réel des écoles quelques personnes con- 
fiantes, qui ignorent que ces actes dérisoires ne sont 
qu'une profanation de plus... Mais, malgré ces apparences 
commandées, on parvient quelquefois à ôter aux élèves 
jusqu'à la possibilité de remplir leurs devoirs religieux. 
Ainsi le chef d'un collège avait réglé le nombre d'enfants 
que l'aumônier devait confesser dans une heure. Un d'eux, 
ayant dépassé le temps fixé et voulant achever sa confes- 



L'AUMONIER DE COLLEGE. 173 

sion, fut enlevé de force du confessionnal par un maîlre 
d'étude. 

(( En beaucoup d'établissements, non-seulement on 
ferme les yeux sur les plus horril)les excès, mais on les 
excuse, on les justiCie, ou au moins on les tolère comme 
inévitables. L'autorité civile est plus d'une fois intervenue 
pour les réprimer, tant le scandale était public. Tout ré- 
cemment encore, en un chef-lieu de département, le maire 
força le proviseur et les professeurs du collège de signer 
la promesse de se retirer, en les menaçant, sur leur refus, 
de les traduire correctionnellement devant les tribunaux. » 

— Trop longtemps, s'écriait le fougueux polémiste, on a 
séparé ces jeunes âmes de leur père! Laissez-les revenir à 
lui ! Que les écoles cessent d'être les séminaires de l'athéisme 
et de l'enfer ' ! 

Le grand mnître de l'Université poursuivit la publication 
de cette lettre devant les tribunaux-. Mais en vain. Le 
coup était porté. 

M. de Frayssinous le sentit, il entreprit de relever dans les 
collèges le niveau de l'enseignement religieux, en le con- 
fiant à des ecclésiastiques intelligents et pieux. Les collèges 
de la capitale, les plus nombreux, les plus influents, parce 
qu'ils recevaient l'élite des autres établissements, furent, 
à ce point de vue, l'objet d'une sollicitude spéciale^ L'évê- 
que se souvint alors du séminariste, et ce fut à l'un des 
plus ardents admirateurs de Lamennais qu'il confia la 
charge de diriger au spirituel le premier collège de Paris. 

' Lettre <lc l'abbé F. de Lamennais à M. de Frayssinous, ?2 aoiit 1 8?3 . 
* A. NicTTF.MENT, Histoiic de la llltéruture françahe sous la 
Restauratinn, t. II, p. ').'\h. 

' L\DOLi;, Vie de Mgr Gerbct, t. I", p. 54. 

10. 



174 SALINIS. 



II 



Au collège Henri IV comme ailleurs , el plus qu'ailleurs 
en celle année 1823, le vent élait à l'irréligion. La plu- 
part des jeunes gens allaient sucer l'incrédulité dans la 
lecture des livres impies du dix-huilième siècle, qu'une 
propagande infernale répandait à pleines mains. En fouillant 
dans les poches d'un élève de rhétorique ou de philosophie, 
on aurait élé presque assuré, disait l'abbé de Salinis, de ren- 
contrer, dans l'une, le livre des Ruines de Volney, et dans 
l'autre, VOrigine des cultes de Dupuy *. 

Pendant de longues années, l'enseignement religieux y 
avait été confié à un ancien curé constitutionnel de Saint- 
Sulpice, qui n'avait ni le zèle ni l'autorité nécessaires. Son 
successeur, l'abbé de Causans, avait promptement aban- 
donné la partie pour entrer au noviciat de Montrouge et 
se faire Jésuite. 

L'abbé de Salinis , tout jeune prêlre , fut appelé à re- 
cueillir ce difhciie héritage. 

Suivons-le sur ce premier théâtre de son fécond apo- 
stolat, au service des âmes qu'il a le plus aimées, les jeunes 
gens. 

Il est à genoux sur la dernière marche du sanctuaire, la 
tête dans sa main, recueilli et ému. Les divisions se suc- 
cèdent. 11 les entend passer. D'abord, les petits, bruyants 
et tapageurs. Puis, les moyens, déjà fanfarons d'impiété 

' LiDOVE, Vie de Mgr de Salinis, p. 51. 



L'AUMONIER DE COLLEGE. 175 

et ricanant à la sourdine derrière le nouvel aumônier, qui 
perçoit au passage leurs rires étouffés, aussi bien que les 
quolibets vollairiens des grands qui ferment la marcbe. 

Une fois les collégiens en place, le jeune prêtre monte 
en cbaire. La curiosité, puis sa bonne et belle physionomie, 
toute rayonnante de sympathique jeunesse, établirent, tout 
d'abord avec le silence, une attention générale. 

L'abbé de Salinis annonça le sujet de son discours : De 
la nécessité de la religion! L'attention aussitôt se mêla de 
défiance, bien que le sujet, choisi intentionnellement par 
l'orateur, ne fût guère de nature à effaroucher nos appren- 
tis philosophes. 

Hélas! l'aumônier s'aperçut bien vite qu'il avait trop 
présumé de son habileté ! Parlant des marques auxquelles 
on peut reconnaître la vraie religion, il prononça le mot 
de miracle!... Tout aussitôt, un long murmure s'élève du 
banc des grands, s'accentue à celui des moyens, pour en 
arriver, d'échos en échos, à des miaulements et à d'au- 
tres cris de bêles plus ou moins domestiquées, reproduits 
au naturel sur les bancs les plus proches. 

C'était peu encourageant pour un début. 

Le prêtre béarnais ne se tint pas pour battu. Dans sa 
province, on est plus persévérant que cela, et, la partie 
engagée, on ne quitte pas si facilement le champ clos. 

Sans se désarçonner, le voilà qui reprend sa course 
oratoire, et, voulant démontrer l'inlluence de la religion 
sur le bonheur des peuples, il dit comme contraste ce que 
devenait une société sans religion et une nation sans Dieu. 
Cela l'amena à flétrir, en quelques paroles énergiques, les 
excès de la Révolution. 

Sur quoi, les miaulements de recommencer de plus belle. 



176 SALINES. 

Cette fois, ce fut toute une ménagerie en révolte. Pui?, 
comme l'abbé ne faisait pas mine de descendre de chaire, 
un des plus grands, le coryphée sans duiile du voltairia- 
nisme écolier, quitta sa place, s'avança dans la chapelle, 
et, se campant fièrement en fiice de la chaire, il montra le 
poing à M. l'aumônier, qui sourit de pitié devant la menace. 
Mais son âme était aiigoissée. Il lui fut révélé ce que serait 
ce ministère, inauguré sous de pareils auspices. 

En descendant de chaire, il tomba dans les bras de l'abbé 
Gerbel, que M. deFrayssinous lui avait donné pour second', 
et, le soir, en revoyant leur maître à tous les deux, ils 
s'épanchèrent en une douloureuse eiïusion. 

— Dans un temps peu éloigné, dit Lamennais, le monde 
apprendra ce que c'est que d'être livré à des hommes qui, 
dès leur enfance, ont vécu sans loi, sans religion, sans 
Dieu ^ 



III 



Rendu h lui-même, l'abbé de Salinis se demanda s'il n'a- 
vait pas contrarié les vues de la Providence sur son avenir, 
en refusant de céder aux instances de son évêque, celui 
de Bayonne, qui lui offrait des lettres de vicaire général. 

— La Providence, disait cet évêque, vous appelle à 
l'administration des diocèses '. 

Il prophétisait, ce prélat, qui porte un nom cher à l'Église 

' Voir, (1 ins la I" initie de ce volume, cliap. m. 

- Lettre <le l'ahbt' de Lamt-nnai*; àMi;r de Krayssinous.^Saortt 1823. 
^ Lettre de Mgr d'Astros à l'abbé de Salinis, If. jiiiilel IS20. 



L'AUMONIER DE COLLÈGE. 177 

de France, et à la Provence, sa terre natale. L'évêqiie de 
Bayonne, qui sollicitait ainsi le concours du jeune prêtre 
pour son administration, se nommait Mgr d'Aslros. 

Mais l'inlérêt des jeunes gens l'emporta. Comme autre- 
fois Jean, le grand voyant de Pathmos, laissait la sollicitude 
des plus belles églises pour courir, dans les bois où il se 
cachait, à la poursuite d'un jeune égaré, le grand vicaire 
de Mgr d'Astros se déroba aux sollicitations du pays natal 
pour essayer de poursuivre son œuvre, dont les débuts 
étaient si amers. 

Le lendemain de ce début oratoire, le jeune aumônier 
retourna dans la chapelle où, en réponse à son discours, 
il avait entendu glapir et coasser une bande de jeunes 
aboyeurs. Seul entre Dieu et son âme attristée, il pleura 
longtemps entre le vestibule et l'autel. Quand il se releva, 
son beau visage respirait la sainte animation du courage 
apostolique. 

Il essayera ; et, si la tâche est ardue, il sait que celle des 
apôtres le fut bien davantage. D'ailleurs, le succès n'est 
pas ce que Dieu nous demande, il se contente de l'œuvre. 
Ceux qui sèment à l'automne dans des sillons y jettent le 
grain avec tristesse, les moissonneurs de l'été lient joyeuse- 
ment les gerbes. 

— A moi de semer, se dit le jeune prêtre, d'autres mois- 
sonneront. 

Il se représenta aux élèves, et annonça résolument qu'il 
allait faire aux plus avancés un cours de polémique reli- 
gieuse, où il réfuterait les préjugés et les sophismes des 
héritiers du dix-huitième siècle '. 

' Gerbf.t, Oraison funèbre de Mgr de Salinis, p. 6. L'éminent 
panégyriste ajoute: « Sa parole éloquente, les beaux écrits, les saintes 



178 SALINIS. 

— Dans une première année, dit-il, je démonlrerai la 
divinité du christianisme; puis, je traiterai de l'autorité 
divine de l'Église, et enfin, une troisième année me four- 
nira l'occasion de considérer la religion dans ses rapports 
avec l'ordre temporel. 

Les élèves se regardèrent. 

— Il compte donc nous rester trois ans!... Et nous qui 
pensions en avoir fini avec lui hier soir ! 

On se tourna vers le grand qui avait montré le poing. 1 
avait les poings sur la table, paresseuse meut étalés, et ne 
semblait plus en train. Évidemment, il capitulait. La foule, 
comme il arrive toujours, — l'histoire en est célèbre, 
depuis les moutons de Panurge, — la foule capitula, 
comme son leader. 

L'audacieux aumônier fit plus. Le dimanche suivant, se 
sentant de plus en plus maître du terrain, il s'avança brave- 
ment en habits sacerdotaux au-devant des élèves, en avisa 
quelques-uns dont la physionomie honnête lui inspirait 
confiance, les appela d'un signe. 

— Mes amis, fit-il, je ne veux pas être assisté à l'autel 
de serviteurs gagés, voulez-vous être mes enfants de 
chœur? 

Charmés de cette audace, les élèves acceptèrent. 

— L'enseignement parle à l'esprit, le culte parle au 
cœur, répondait Salinis au grand maître de l'Universilé 
effrayé de ces hardiesses, l'enseignement donne la convic- 
tion, le culte inspire l'amour '. 

« œuvres, ces trois clioses qui ont rempli sa vie dans des positions 
« plus élevées, perçaient déjà dans l'enceinte du collège; l'évéqne a 
« été l'aumônier grandi. » 

' Laoouk, Vie de Mgr de Salinis, p. GO. 



L'AUMONIER DE COLLEGE. 179 

Il fit venir Choron. Le grand mélodiste était tout en- 
semble un homme de talent et un homme de foi : il com- 
prit ce que voulait l'abbé de Salinis, et, en quelques 
semaines, tout Paris parlait des jeimes orphéonistes du 
collège Henri IV , qui exécutaient , sous la direction de 
Choron, leur maître de chapelle, de ravissantes mélodies 
grégoriennes. 

La partie était gagnée. 

« Les plus incroyants, dit un ancien élève, respectaient 
l'aumônier comme un homme de talent et de savoir; nous 
aimions à l'entendre, et je l'ai vu apaiser par quelque 
simples paroles un commencement de révolte, dont le 
trouble et la maladresse des inaîtres allaient faire une véri- 
table émeute. Mais c'était surtout dans ses rapports jour- 
naliers avec les élèves que son action était salutaire et 
décisive '. » 

« Voire ancien élève du collège Henri IV, lui écrira 
plus tard un homme qui lui devait ses fortes convictions 
religieuses, Henri de Riancey, n'a pas oublié les secours 
que vous avez donnés à son inexpérience, l'appui dont 
vous avez entouré sa jeunesse, et aussi celte paternité spi- 
rituelle dont vous lui avez laissé un si doux souvenir*. » 

Un autre, dont le nom désormais historique s'est attaché 
à l'une des œuvres les plus grandioses de ce temps, en réu- 
nissant deux mers par le percement d'un isthme, M. de 
Lesseps, fut encore un élève de Henri IV, et on peut l'in- 
terroger. C'est à l'abbé de Salinis qu'il rapporte fidèlement 
les profondes croyances dont il fait profession. 

' Du Lac, Notice sur M. V abbé de Scorhlac. {l'niv. ca(h., t. XXIII, 
p. 12.) 
» Lettre de M. de Riancey à l'abbé de Salinis, 29 octobre 1833. 



180 SALINIS. 

Aimable el bon pour tous, il s'était fait une règle de ne 
jamais passer à côté d'un élève, fût-ce un enfant, à côté 
d'un domestique, sans le saluer, et lui dire une bonne 
parole. Aussi était-il adoré', n Je ne me rappelle jamais 
ces longues et tristes années de collège, écrit un grand 
publiciste calholique, sans me sentir pénétré jusque dans 
le plus intime de l'àme d'une gratitude inexprimable pour 
celui qui me sauva *. » Son salon ne désemplissait pas aux 
heures de récréation et aux jours de congé. 

Les maîtres^ favorisaient ces relations, sans en éprouver 
de jalousie et sans méfiance contre un prêtre qui, plus 
d'une fois cependant, avait dû, dans ses conférences, rec- 
tifier leurs enseignements ; mais il n'était pas possible de 
soupçonner dans ces redressements la moindre intention 
de guerre, tant l'aumônier avait de tact. Puis ses rap- 
ports avec eux étaient toujours empreints d'une telle cor- 
dialité! Sans arrière-pensée, celte main loyale pressait 
toutes les mains, et, quand les doctrines lui inspiraient 
quelques craintes, il se disait que, les hommes valant tou- 
jours mieux que leurs doctrines, quand celles-ci sont 
mauvaises, il fallait aller à l'homme ! 

' Un jour, à Henri IV, l'un des élèves se permet quelques-uns de 
ces mois blessants que les restes du voltairianisme affectaient J'em- 
plojer vis-à-vis de ceux qui portaient Tliabit etclésiasli(iue. Aussitôt 
tous ses camarades le mettent en quarant;iine. Défense absolue à qui 
que ce soit de communiquer avec lui. Il eût subi sa peine tout entière 
durant quarante jours, si le cœur du bon abbé n'eût intercédé chau- 
dement en faveur du pauvre séquestré. (Dlplv, Notice sur Mgr de 
Salmis, p. 3.) 

' Du Lac, loc. cit., p. 12. 

'Les maîtres habiles s'aperçurent bientôt que le jeune aumônier 
unissait à la ])lus aimable vertu un esprit solide et cultivé, joint à 
un goût d'une sûreté parfaite. Aussi devint-il immédiatement leur 
ami et leur conseil dans les u-uvres littéraires. (DiPiv, loc. cit., p. 8.) 



L'AUMONIER DE COLLÈGE, 181 

Deux ans s'étaient passés ainsi. Celui qui avait menacé 
du poing, s'il fût retourné ce soir-là au collège, eût été 
bien surpris ' du spectacle que la chapelle présenta tout à 
coup, un soir de novembre 1825. En face de la chaire 
était assis, rayonnant de joie sacerdotale, l'abbé de Salinis, 
et en chaire, dans cette même chaire où la parole sainte 
avait été huée deux ans auparavant, l'abbé de Scorbiac, 
grave, ému, devant l'élite de la jeunesse française, à qui 
il venait prêcher une retraite!... 

Le succès fut merveilleux. Le jour de la clôture, les 
retraitants vinrent trouver le prédicateur et lui offrirent 
un beau tableau de saint Thomas d'Aquin, avec ce distique 
tourné par un rhétoricien reconnaissant : 

Si Thomas fait Atujelicus cognomine Doclor, 
Scorbiacus nobis Doctor Amiens erit^. 



IV 



De sa nature, dit l'Ange de l'École, le bien esldiffusif, il 
aime à se répandre ^ Salinis était trop homme de bien 
pour ne pas l'éprouver. L'apostolat de Henri IV ne lui 

' Après quelques années, le collège Henri IV était transformé au 
point de vue religieux et moral; la plupart des élèves de la grande 
division remplissaient leurs devoiis religieux, tandis qu'il y en avait 
à peine quel<iues-uns, lorsque le jeune aumônier était entré en fonc- 
tion. (Ibid.) 

- Thomas fut surnommé le Docteur Angélique, nous surnommerons, 
nous, Scorbiac le Docteur Ami. 

^ Bonum est sui dïjfusivum. (S. Th. p. I, qu. XX, art. 1.) 

11 



482 SALINIS 

pouvait suffire. « Peu de prêtres, dit son premier biographe, 
•ont été aussi mêlés, à celle époque, aux diverses œuvres 
■de ztle et y ont pris une part plus active. La chaire, la 
presse, les associations charitables, les réunions de jeunes 
•gens ou d'ouvriers, étaient tour à tour le théâtre de son 
zh\e '. » 

La duchesse d'Angoulême, toujours à l'affût des talents 
naissants, voulut l'entendre. Il prêcha à la cour, et le suc- 
■cès fut compIeL On parla de le faire aumônier de la fille 
de Louis X\ 1. 

— Oh! dit l'abbé de Rohan, je tremble pour lui! 
El un autre de ses amis de séminaire lui écrivait : 

— Cher frère, vous devez sentir que Dieu vous appelle à 
quelque chose de grand et d'utile dans son Église : ce n'est 
pas pour faire du bruit, mais du fruit; le talent fait du bruit 
et la sainLelé du fruit-. 

Sous une autre forme, plus caustique, quoique aussi dé- 
vouée dans le fond, son oncle, le baron d'Espalungue, lui 
écrivait : 

— Courage, mon ami, et tu arriveras; n'est-ce pas que 
tu le crois autant que moi? Pour moi, vieux soldat, je me 
disais en débulant dans la carrière : « Rose et Fabert ont 
ainsi commencé » , mais j'en suis resté là ; et toi, tu te dis : 
(( Fénelon et Bossuel » Je ne sais point finir la compa- 
raison, charge-l'en, je t'en prie K 

L'abbé de Salinis, sous ces conseils de l'amitié, put dès 
lors entrevoir ces appréciations, qui eurent plus tard un 
douloureux retentissement dans son âme aimante. 

> De Ladoie, Vie de Mgr (le Salinis, p. 65. 

* Lettre de labbé Dumarsais à l'abbé de Salinis, 13 janvier 1822. 

' Lettredù baron J"E^palunguc à son neveu Antoine, novembre I8l8. 



L'AUMONIER DE COLLEGE. 183 

J'en emprunte le récit à l'ecclésiastique qui l'a le mieux 
connu, et qui, appelé par la confiance du chapitre d'Auch 
aux fonctions de vicaire capitulaire lorsque mourut son 
ami, en écrivait à ses anciens diocésains : 

« Ses intentions les plus droites, les plus pures, furent 
méconnues et calomniées. Homme de son temps, con- 
naissant les funestes préjugés que le défaut d'éducation 
religieuse avait déposés dans l'esprit d'un grand nombre 
d'hommes, Mgr de Salinis s'était senti la mission de dissiper 
ces préventions par le charme de la persuasive influence 
de relations bienveillantes. Homme d'autrefois par tradi- 
tion de famille, il déplorait le changement que les habi- 
tudes modernes ont introduit dans les rapports de société. 
Voilà pourquoi il ouvrit son palais; voilà pourquoi il aimait 
ces réunions nombreuses où toutes les nuances se fon- 
daient, où tous les partis s'effaçaient, où tous les cœurs 
s'épanouissaient! Ces réunions si simples, si dignes, disons 
le mot, si épiscopales, soulevèrent, au début, des cri- 
tiques amères. On attribua à un sentiment vulgaire et tout 
humain ce qui n'était que l'inspiration d'un zèle éclairé et 
intelligent. L'archevêque d'Auch, disait-on, aime le monde, 
ne se plaît qu'au milieu du monde!... Eh! sans doute, votre 
évêque aimait le monde, mais il l'aimait pour l'attirer à 
Dieu ! C'est à vous à dire s'il s'est trompé ! Vos regrets et 
vos larmes ne sont-ils pas la meilleure réponse'? » 

A cette heure de la vie du futur archevêque, la presse 
catholique laissait encore beaucoup à désirer. Parmi les 
journaux qui défendaient ou prétendaient défendre TÉglise, 
les uns subordonnaient constamment les intérêts religieux 

' Circulaire de M. l'abbé de Ladoue au clergé et aux fidèles du dio- 
cèse il'Auch, 2 février 1861, p. 2. 



18i SALINIS. 

aux intérêts politiques; les autres étaient généralement 
voués au gallicanisme". 

Les deux jeunes aumôniers de Henri IV résolurent de 
donner, sous le patronage de M. de Lamennais, avec le con- 
cours de M. de Bonald, de Huiler, de l'abbé Gousset, de 
l'abbé Rohrbacher, de l'abbé Doney, de Henri Lacordaire 
encore séminariste, de l'abbé Guéranger, et de plusieurs 
autres noms, alors presque ignorés et depuis si connus 
dans l'Église de France, un journal qui serait l'organe des 
doctrines ullranioutaines. 

■ Us l'intitulèrent : Mémorial catholique, et à la première 
phrase éclatait leur devise noble et féconde : « Pour agir 
sur son siècle, il faut l'avoir compris ^I... » 

— On y sentait, dit Sainte-Beuve, une sève de jeunesse 
et une chaleur de prosélytisme rares aujourd'hui'. On y 
attaquait à la fois les ennemis déclarés de l'Église et les 
chrétiens imbus des doctrines gallicanes. 

Les gallicans prirent p^ur '. 

Un ecclésiastique éminent du clergé de Paris rencontra 
l'abbé de Salinis : 

— Mais, dit-il au directeur du Mémorial, vous avez donc 
fait la gageure de soutenir toutes les thèses impossibles ! 
Non content de justilier la Ligue, vous voulez maintenant 
réhabiliter Grégoire Vil '!... 

Ce fut un débordement d'injures. Les enseignements du 
Mémorial furent qualifiés de recollants, les rédacteurs de 

' H. iiF. RivNCF.v, Célébritéi catholiques contemporaines (Mgr Gtr- 
bet), p. 227. 
* Prospectus ilu Mémorial catholique, décembre 1S23. 
' Smste-Beivk, Causeries du lundi it. VI, p. 311). 
*Salims, Souceni'S,. cites par M. de Lailoue, p. 76. 
' Lettre de Tabbé de Cousergues à l'abbé de Salinis. mars 1824. 



L'AUMONIER DE COLLEGE. 185 

fous, les directeurs de dêclamateurs éhontés qui parlent avec 
la dernière indécence; leur œuvre fut traitée de schisma- 
tique ' . 

Tout cela, parce qu'on réclamait le retour franc et com- 
plet à l'unité catholique! 

Nous avons fait du chemin depuis, et, si l'École Menai- 
sienne n'existait point encore, à proprement parler, en 
182Z|, avec son organisation, c'est elle qui agissait déjà, 
dans la personne de son chef et de ses premiers initia- 
teurs. Saluons encore une fois au passage cette influence 
trop peu connue. C-imme les drapeaux neufs d'une armée 
nouvelle s'inclinent devant les drapeaux déchirés et noircis 
qui ont vu le feu et gagné la victoire, inclinons noire 

' .M. Forgues, dans ses Notes et Souvenirs (p. xwix), en a relaté 
un fait significatif. Je cite textuellement : « Quant aux gallicans, leur 
inimitié, plus naturelle, était aussi plus franciie, ilirai-je plus bru- 
tale? Ce mot, un peu dur, m'est suggéré par le souvenir d'une vérita- 
ble avanie que Lamennais eut à subir , et qui est rapportée en ces 
termes dans VEssai biographique : <• Ea revenant d'Italie, en 1824, 
Lamennais était descendu à Paris, rue «le Bourbon, n° 2, chez son 
frère , M. l'abbé Jean , qui venait de se démettre des fonctions de 
vicaire général et de grand aumônier... Le prince de Croy, arche- 
vêque de Rouen et grand aumônier de France, eut l'inconcevable idée 
de s'en formaliser. Il l'écrivit à M. le comte de Senft't. Lamennais 
lui répondit . « — Monseigneur, M. le comte de Senfft m'a remis la 
« lettre que vous lui avez écrite le 29 septembre. — En descendant, 
« à mon retour de Rome, dans une maison où mon frère a, pour 
« quelques jours encore, ses neveux et ses domestiques, je croyais 
t descendre chez lui et non pas chez vous. Vous m'apprenez que je 
« me suis trompé. Dans une heure, je serai sorti du logement que 
« vous m'invitez à quitter promptement. — Il y a trois semaines, le 
« Souverain Pontife me demandait, avec instance, d'accepter un loge- 
n ment au Vatican. Je vous renls grâces de m'avoir mis, en si peu 
« de temps, à même d'apprécier la différence des hommes et des 
« pays. — J'ai l'honneur d'être , avec les sentiments que je vous 
« dois, etc., etc. — F. de Lame.xn.vis. » {Lettre du l" octobre 1824.) 



186 SALINIS. 

hommage reconnaissant devant ces liers devanciers, qui, 
nous ouvrant la voie, nous ont appris à combattre et à 
vaincre ! 

Le Mémorial catholique, dit un publiciste de renom, fit 
du bruit et du bien. Si les adversaires ne tinrent compte 
que du bruit, les esprits justes virent le bien et le procla- 
mèrent. Lesdoctrines romaines eurent un centre, un moyen 
permanent d'action, et se développèrent rapidement. Le 
clergé et les fidèles sentirent que là se trouvait, dans toute 
sa force, toute sa fécondité, la sève catholique '. 

C'est dans le Mémorial (\\m M. de Donald poussa le célè- 
bre cri d'alarme : 

— Si le monde entier entendait le français, il y aurait de 
quoi bouleverser le monde! 

Il s'agissait de l'effrayante multiplication des mauvais 
livres. Sous l'empire, c'est à peine si quelques rares édi- 
teurs avaient eu le courage de réimprimer ceux que César 
appelait « les idéologues » du dix-huitième siècle. Depuis 
la Restauration, en sept années seulement, il était sorti des 
presses seules de la capitale cinq millions de volumes ira- 
pies, athées, obscènes ou socialistes. Les missionnaires de 
France en faisaient brûler par centaines sur les places 
publiques, les colporteurs en rapportaient par milliers. 

— Et l'on se lait, s'écriait l'abbé de Salinis, et l'on regarde 
froidement ce travail du crime , et l'on craindrait de le 
troubler? 

11 ajoutait, avec des pressentiments sinistres : 

— Cette apathie des gouvernements, cette tranquillité 
sur le bord de l'abhne, est un phénomène que l'on ne sau- 

ï H, DE RiANCEY, loC. CU , p. 228. 



L'AUMONIER DE COLLÈGE. t87 

rait expliquer humainement. A la vue d'une stupeur si 
extraordinaire, on se demande s'ils auraient donc entendu'. 
cette voix qui annonce aux nations leur i'm,Jinis super fe^, 
et l'on attend avec effroi les événements que présage ce- 
repos de terreur ou d'aveuglement*. 

Vraiment, le souffle du Maître a passé dans l'âme du dis- 
ciple. Salinis parle, comme parlait Lamennais. 



Lamennais!... Il devient de plus en plus le centre- de- 
toutes les forces vives qui s'agitent au sein de l'Église dô 
France pour la féconder et la rajeunir. 

Les deux aumôniers de Henri IV ne peuvent plus se- 
passerde lui. S'absenle-t-il, Gerbet lui écrit : « Nous cher- 
chons à nous consoler un peu de votre absence , en nous 
entretenant souvent de vous ^ » Et Salinis : « Nous avonS' 
retrouvé, avec beaucoup de peine, deux de vos porlraits.. 
J'ai placé l'un dans mon cabinet. Nous y étions, dimanche,, 
douze personnes réunies, et nous remarquâmes que, dans 
ce nombre, il n'y en avait pas une seule chez qui la vue- 
de votre portrait ne réveillât les mêmes sentiments ^ » 

' C'est la menace de Dieu , dans les prophéties d'Ezéchiel , contre- 
les nations coupables. 
^Salinis, art. du Mémorial, février 1825. 

' Lettre de l'abbé Gerbet à M. de Lamennais, 25 décembre 1823, 
♦ Post-scriptum de l'abbé de Salinis à la lettre ci-dessus. 



188 SALINIS. 

Cette admiration ira croissant, jusqu'au jour où Salinis, 
de plus en plus fasciné par le grand homme , ne craindra 
pas de mettre à ses pieds cet ardent hommage : 

— Il n'y a personne au monde qui vous aime plus que 
moi. Et, puisque j'ai commencé, me laisserai-je aller à 
vous dire ce que je pense des sentiments que j'éprouve 
pour vous? Ce n'est pas de l'amitié. Il y a trop loin de vous 
à moi pour pouvoir l'appeler de ce nom. C'est quelque 
chose qui ressemble plutôt à cette affection tendre, à ce 
respect religieux dont se compose la piété filiale... Le nom 
de père est celui qui exprime le mieux ce qu'il me semble 
que vous êtes à l'égard de moi. Je vous l'aurais donné 
depuis longtemps, si j'avais osé me le permettre, et, ne 
l'osant pas, je n'ai jamais su en trouver un autre '. 

Et il termine par celte confession, où l'enthousiasme ne 
saurait faire oublier l'inlluence immense que le génie de 
Lamennais exerçait sur les esprits à ce moment : 

— En me rapprochant de vous. Dieu m'a appelé à une 
nouvelle existence. Le peu de vie que je puis avoir dans 
mon intelligence et dans mon cœur, je sens que je l'ai 
puisée dans vos doctrines ^ 

Lamennais tombe-t-il malade? Salinis accourt, l'enlève 
à ses travaux, le conduit dans les Pyrénées, les chères 
montagnes natales. 

Le principe de vie e^t usé, dit Lamennais, il faut que je 
me presse ^ 

Avec la tendresse et la sollicitude inquiète du fils le 
plus aimant, le disciple s'efforce d'adoucir les fatigues de 

'Lettre de l'iibbé de Salinis à M. de Lamennais, 23 février 1829. 

« Ibid. 

' Lettre de Lamennais à Tabbéde Salinis, 5 novembre 1827. 



L'AUMONIER DE COLLEGE. 189 

la route. On voyageait en poste, à petites journées. Dans 
les environs de Moissac, le malade perdit connaissance. 
La seule habitation voisine était une ferme isolée. Salinis 
aida le conducteur à y transporter le mourant. Toute la 
nuit se passa dans des transes liorril)Ies, uniquement adou- 
cies par les sentiments de fui et de résignation du mori- 
bond, quand il reprenait ses sens. 

C'est dans un de ces moments de répit que le jeune 
prêtre s'entendit ainsi interpeller : 

— Mon ami, vous savez que je ne suis pas crédule, 
mais je puis vous assurer que ce qui m'arrive ne me sur- 
prend pas. Le jour où je dis ma première messe, j'en- 
tendis très-distinctement une voix intérieure qui n)e disait : 
« Je t'appelle à porter ma croix , rien que ma croix ; ne 
l'oublie pas! » 

A Saint-Sauveur, l'abbé de Salinis, avec une instance 
touchante, encourageait son maître à user un peu de ses 
forces renaissantes, le prenait à son bras pour le faire 
descendre lentement, bien lentement, aux bords du Gave, 
s'ingéniait à le distraire en jouant avec le neveu' du grand 
homme, le ramenait insensiblement à la vie. 

' M. Forguesa fort bien raconté cet épisode dans ses Noies et Sou- 
venirs : « On m'Introduisit, dit-il, dans une très-petite cliambre, à 
l'arrière d'une de ces maisons plafiuées aux rocliers qui composent 
l'unique rue du village pyrénéen. Le Gave y envoyait son grondement 
sourd et monotone; une petite cascade, plus voisine, la fraiclie plainte 
de ses eaux brisées. Dans une sorte de pénombre grisâtre, je distin- 
guai deux hommes : — l'un maigre et chélif , la tète abaissée sur sa 
poitrine, assis dans un grand fauteuil de paille; l'antre, diboutà 
côté de lui, la tète liante, les épaules effacées, le regard animé... Le 
premier était Lamennais; le second, son compagnon de route, son 

garde-malade, était l'abbé de Salinis lis m'emmenaient dans leurs 

promenades, qui jamais n'étaient bien longues. Lamennais, bientôt à 

11. 



190 SALINIS. 

Quand il le rendit à ses amis, ce fut un long cri de joie 
dans toute la France. A Paris, on accourait au collège 
Henri IV, où Lamennais venait tous les dimanches soir, et 
Salinis, rayonnant de bonheur, montrait à ses jeunes gens 
le célèbre apologiste qu'il avait guéri, à force de ten- 
dresse ingénieuse et de piété filiale. 

Là commencèrent ces conférences hebdomadaires, oiî 
la plupart des laïques qui, à Paris et en province, ont 
écrit pendant quarante ans pour la défense de l'Église 
romaine, de 1830 au concile, venaient, chaque dimanche, 
sous la présidence de Lamennais, puiser leurs principes 
dans les salons de l'abbé de Salinis. 

Là venaient Melchior du Lac, Delahaye, Eugène de la 
Gournerie, Léon Bore, son frère Eugène, Emmanuel 
d'Alzon, Bonnelly, Foisset, Edmond de Cazalès, de Carné, 
Franz de Champagny, etc. 

« On apportait, raconte l'un d'eux, dans ces réunions, 
un grand amour pour la vérité, un amour passionné pour la 
cause de la sainte Église. Je ne crois pas qu'il y ait jamais 
eu dans la jeunesse catholique plus d'entrain , de mouve- 
ment et de vie. L'action exercée alors par quelques hom- 

bout (le forces, demandait à s'arrêter sous quelque bouquet d'arbres. 
On s'asseyait sur le gazon... L'abbé de Salinis encourageait Lamea- 
nais à user un peu de ses forces renaissantes. Lentement, bien lente- 
ment, nous descendions au bord du Gave, nous francbissions la pas- 
serelle tremblante, nous remontions sur l'autre revers, dans de fraicbes 
prairies; c'est là, je m'en souviens comme si c'était hier, qu'un jour 
nous passâmes toute une beure à jeter des pierres dans l'étroite baie 
ménagée entre les pierres sèclies des murs d'une petite bugerie. 
C'était à qui mettrait le plus de cailloux dans cette cible improvisée. 
L'abbé de Salinis nous battait sans peine, à ce jeu; mais je crois 
que Lamennais s'en tirait encore moins bien que moi. » (Forgoes, 

loC. cit., p. MV.) 



r/AUMONIER DE COLLÈGE. 191 

mes sur la jeunesse ne fut pas stérile, et peut-être ne se 
rend-on pas suffisamment compte du bien qu'elle a pro- 
duit. Il est permis de penser que le mouvement de retour 
qui se manifesta après 1830, et qui depuis a pris de si 
grandes proportions, n'est qu'une suite, et comme la 
transmission de l'impulsion donnée à la jeunesse chré- 
tienne des dernières années de la Restauration'. » 

Ainsi, le souffle menaisien enfantait des héros à la foi et 
des combattants pour l'Église. L'heure était proche d'ail- 
leurs où V Association pour la défense de la Religion catho- 
lique, établie pour déshabituer les chrétiens à tout attendre 
du gouvernement, allait exercer son action individuelle et 
collective. 

— Une nouvelle scène politique va s'ouvrir, disait pro- 
phétiquement Lamennais, et puis viendra l'orage. Nous ne 
sommes pas loin des persécutions qu'on m'a su si mauvais 
gré d'annoncer ^ 

Puis, songeant au rôle militant qu'il va tenir dans cette 
mêlée, il ajoute, avec une saisissante mélancolie : 

— Mon cher ami, priez le bon Dieu pour l'un des hom- 
mes qui vous est le plus tendrement dévoué en ce triste 
monde. 

Vienne maintenant l'orage, le bataillon sacré est prêt à 
l'affronter. Salinis en sera l'un des chefs les plus écoutés. 

' M. DL' Lac, loc. cit., p. 15. 

2 Lettre de Lamennais à l'abbé de Salinis, 7 janvier 1828. 



Il 



LE DIRECTEUR DE JUILLY. 



Sommaire. — L'Oxford elle Cambridge français. — L'Oratoire et Juilly. 
Juiliy après la Révolution. — Élèves et maîtres. — Les méthodes. — 
L'idée mère du plan d'éducation de Juilly. — Le régime disciplinaire. 

— Guerre à l'esprit de contrainte. — La vie de famille. — Les visi- 
teurs de Juilly. — Pourquoi les jeunes gens y étaient si bien élevés. 

— Une sortie violente de Lamennais. — Je n'en suis plus digne. — 
Rancune de Lamennais. — Soumission de Salinis. — La dernière re- 
commandation. 



A huit lieues de Paris, au milieu d'un parc uù abondent 
les eaux limpides et les frais ombrages, on voit s'élever un 
antique et vaste édifice, dont l'œil étonné admire les pro- 
portions et l'étendue : c'est le célèbre collège de Juilly, 
fondé par les Oratoriens, et qui eut longtemps avec eux des 
jours de gloire '. 

C'est une retraite délicieuse pour les hommes d'éludé et 
un incomparable séjour pour l'enfance. « Quelle différence 
entre un pareil séjour et les maisons où nous avons fait nos 
classes, vraies prisons murées entre deux rues, dominées 

1 OoEUu, M. de Scorbiac, dans Yl'nivers du 8 octobre 1846. 



LE DIRECTEUR DE JUILLY. 193 

par des toits et des tuyaux de clieminées, avec deux ran- 
gées d'arbres étiolés au milieu d'une cour pavée et sablée, 
et une malheureuse promenade tous les huit ou quinze 
jours à travers les guinguettes des faubourgs '! » 

Le grand cardinal de Bérulle, celte a gloire, trop oubliée 
de nos jours, de la grande école française du dix-seplièaie 
siècle ^ » , devina que Juilly pouvait être pour la France ce 
que sont pour l'Angleterre les beaux collèges des univer- 
sités d'Oxford et de Cambridge, magnifiques assemblages 
de superbes édifices, séparés les uns des autres par des 
pelouses, des cours d'eau et des lacs, des jardins et des 
bois, et placés au milieu des plus riantes contrées de l'An- 
gleterre ^ 

L'Oratoire aima toujours Juilly de prédilection. Male- 
branche y médita sa métaphysique chrétienne à roml)re 
d'un vieux marronnier qu'on montre encore et qui a abrité 
presque toutes les générations julliaciennes. Lejeune, Mas- 
caron, Massillon y trouvèrent leurs premières inspirations 
d'éloquence, comme La Fontaine y devait puiser, dans 
l'étude attentive des choses de la nature animée ou inani- 
mée, ces délicieux chefs-d'œuvre qui suffiraient à immor- 
taliser Juilly, puisque c'est lui qui les inspira. 

Au sortir de la Révolution, le célèbre collège voulut re- 
nouer les traditions de l'Oratoire. Là, vinrent se former ces 
jeunes hommes, depuis illustres dans les diverses carrières 
publiques : dans les armes, le prince Jérôme Bonaparte; 
dans les lettres, le poëte Barthélémy, l'archéologue Phi- 

' MoNTALtiiBKKT, De l'Aveitif politique de V Angleterre ((Euvies 
complèles, t. V, p. 3^0.; 

* CoLsiv, Du irai, du beau et du bien, p. 2ii. 

' Ch. HuiEL, Jlisloire de Vubbaijc et du collège de Juilly, p. lO. 



194 SALINIS. 

lippe Lebas, notre Louis Reybaud, et ce profond penseur, 
qui ouvrit à la philosophie religieuse une ère nouvelle, le 
vicomte de Donald; dans le barreau, Bethmonl et Berryer. 
Les maîtres de ce temps ont été chantés par leurs spiri- 
tuels élèves, dans ce banquet annuel de la fraternité du 
collège, 

Qui commence au potage et finit par des vers'. 

Ce furent le Père Creuzé, préfet des études, sévère et 

vigilant, qui 

de la férule avait tant abusé 

Que, de par Radamantlie, un jour de chaque année, 
Son ombre dans l'îlot languit emprisonnée -. 

Le Père Lefebvre, professeur brillant et plein de grâce, 
mais original jusqu'à la manie. Il s'était fait arranger, sur 
la fin de sa vie, à Passy, un logement identique avec son 
appartement d'hiver, à Paris; et, de deux jours l'un, il 
occupait allernalivement chacun d'eux. La dimension, la 
distribution , l'ameublement des pièces, tout y éiait abso- 
lument semblable. Les livres mêmes de sa bibliothèque y 
étaient en double, et leur reliure était pareille. Il n'y avait 
que sa vieille servante, dont il n'avait jamais pu trouver le 
pendant -. c'était son désespoir '. 

Le Père Hnré, l'humaniste classique jusqu'à la passion, 

Iluré aux longs sourcils, cénobite savant, 
Canonisé par nous, même de son vivant '. 

Il n'avait jamais feuilleté qu'avec dédain le Génie du 

' BARTHÉLÉMY, lidiiquet de 1838. 
^TtripiN, Banquet de 1834, p. 9. 
2 Hamel, op. cit., p. 401. 
* Barthélémy, Banquet de 1831. 



LE DIRECTEUR DE JUILLY. 193 

christianisme et n'en regardait l'auteur que comme un 
novateur dangereux. Or, un jour, il donna pour sujet 
de composition dans sa classe : la Fête-Dieu. Un des 
neveux de Chateaubriand, qui en faisait partie et qui pos- 
sédait secrètement l'ouvrage de son oncle , y copia tex- 
tuellement le chapitre qui porte ce titre. Il fut le premier , 
laissant tous ses concurrents à une grande distance. Et le 
Père Huré, après avoir lu tout haut le chef-d'œuvre de son 
élève, s'écria avec enthousiasme : — Jeune homme, vous 
êtes plus fort que votre oncle ', 

Le Père des Essarts , professeur d'histoire , « savant et 
laborieux comme un Bénédictin », écrivait de lui son 
élève Berryer*. 

Le maître d'étude Bouchard, ancien soldai de la Répu- 
blique, qui regrettait encore 

Une pari de son nez gelé aux Apennins ^. 

Le Père Sonnet, grand préfet, peu aimé des élèves qui 
lui reprochaient ses rigueurs, sa grosse voix 

....et son zèle un peu rude, 
Qui prêchait à grand bruit le silence et l'étude *. 

Mais nul n'a été plus chanté que le professeur de sep- 
tième. 

Ce Père Paturel, aux robustes poumons, 
Qui jadis, à Paris, quand il ouvrait roffice. 
Ebranlait de sa voix les tours de Saint-Sulpice ^ 

* Amédée PicH.vT, Arlésiemies, p. 80. 

* Lettre au commandant Ordinaire, 28 mars 1865. 

* De C\stillon, Banquet de 1838, p. 19. 

* Tlri'In, Banquet de 1834, p. 18. 

* Baiithllemv, Banquet de 1831. 



196 SALINIS. 

L'auleur de la Xémésis voulut d'abord consacrer à sa 
mémoire un poëmc épique, 

Œuvre de longue haleine, autant que l'Iliade, 

dit-il lui-même, au banquet de 1839 ', 

Que j'intitulerai la Paturelliade, 

Et qui débutera par ces mots édatanîs : 

Je cliaiite l'aturel * qui chanta si longtemps ! 

D'autres travaux détournèrent Barthélémy de ce projet. 
Il se borna à célébrer le martinet du Père Paturel , < cette 
relique aux nœuds piquants « qui 

Eut l'honneur de servir pour U prince Jérôme. 

Il le fit sur le ton de l'élégie, dans des vers pleins de 
charme et d'esprit, adressés par lui à son camarade de 
Juilly, le roi Jérôme, qui lui avait demandé des nouvelles 
de ce héros du plain-chanl : 

Prince! ce raarlinet, que sa main redoutable 
Caressait, au dortoir, en ciiaire et même à table. 
Et dont nous gardons tous les stigmates gravés, 
Après avoir reçu l'honneur que vous savez, 
Fut conservé par lui comme une chose sainte 
Dans un lieu qui bravait toute profane atteinte. 
Longtemps il le montra, d'un front enorgueilli. 
Aux é;rangers marquants qui visitaient Juillj . 
Et quand, las d'agiter la terrible férule. 
Après soixante hivers consacrés à Cérullc, 
Il fut en patriarche habiter sans retour 
Le calme Nantouillet (jui lui donna le jour, 

' P. 22. 

' 11 n'j a aucune témérité à croire que, lorsiiue Louis Rrjbaud écri- 
vit SCS célèbres Jérôme Palurot, le nom de son ancien maître l'aida 
à trouver celui de son héros. 



LE DIRECTEUR DE JUiLLY 197 

Comme un vieux serviteur, compagnon d'un vieux maître, 

Ce sceptre le suivit dans son manoir cliampùtre. 

C'est là que, loin d'un inonde or.igeux et menteur. 

Libre de contenter ses goûts d'horticulteur. 

Il mêlait à la rose, objet de son extase, 

Le tabac que son nez distillait en topaze. 

Un soir, comme il prenait cet innocent plaisir, 

Le sommeil éternel vint sans bruit le saisir; 

Et sur la tombe simple où ce sage repose 

Un martinet se trouve à côté d'une rose. 

Puisse-l-il donc dormir en paix, et qu'aujourd'hui 

Le martinet d'en haut ne soit pas lourd pour lui ' ! 

En mars 181/(, Juilly connut l'invasion et fut mis à sac. 
L'aventure a été chantée par les deux julliaciens marseil- 
lais , Barihélemy - et Louis Reybaud ^ Mais elle a surtout 
été contée avec une verve spirituelle par l'historien du 
collège, M. Charles Hamel*. 

Dès le 27 mars, l'approche des Cosaques fut signalée 
par des bandes de paysans qui fuyaient devant eux dans 
toutes les directions, traînant à leur suite femmes, enfants 
et bestiaux. Le 28, dans l'après-midi, apparurent leurs 
éclaireurs; et, le soir, toute la campagne s'illumina des 
feux de leurs bivouacs. Vers onze heures, une horde de 

' BARTHÉLrsnv, Entretiens sur Juillij, banquet de 1848, p. 21. 
'Barthélémy, au banquet de 1839 (p. 23), parle des jours où la 
sainte patronne de Juilly, 

Où sainte Geneviève, aux eaux de sa fontaine, 
Abreuva les coursiers venus du Borysthène. 

* C'est au banquet de 1831 que Louis Reybaud rappela qu' 

Jl fut une heure où de rudes attaques 
D'un grand empire abrégèrent le cours. 
Moi, j'étais là, quand vinrent les Cosaques, 
Quand leurs chevaux hennirent dans nos cours. 

* Op. Cit., p. 4(1. 



198 SALINIS. 

ces barbares enfonça la porte du collège, se répandit dans 
toute la maison, à la chapelle, dont on eut à peine le 
temps d'enlever les vases sacrés, dans les dortoirs, dans les 
salies d'étude, dans les réfectoires, faisant main basse sur 
tout, jusque sur les couvertures et les vêtements des élèves. 
Le lendemain, à la pointe du jour, de nouvelles troupes 
vinrent prendre leur part du pillage et enlever le reste 
des provisions de bouche. Sans ressource et sans vivres 
au milieu d'un pays dévasté, le Père Crenière rassembla le 
pensionnat au fond de la cour, divisa les élèves en groupes 
de quarante à cinquante, et les dirigea, les uns vers Paris, 
les autres vers Dammarlin et Luzarches, sous la garde des 
moins terrifiés de leurs maîtres. Les pauvres enfants se 
mirent en route, par la pluie, à jeun, et les poches vides 
même de leur Xénophon. Aussi leur marche en désordre 
et précipitée n'eut-elle rien de comparable à sa belle re- 
traite, si ce n'est pourtant qu'elle eut un résultat analogue. 
Pas un ne fut pris par l'ennemi; tous purent arriver sains 
et saufs chez leurs parents; et tous aussi, cinq à six jours 
après, se retrouvaient au bercail, joyeux de se revoir et de 
se raconter les divers épisodes de leur commune Odyssée. 



II 



Le 15 octobre 1828, deux cent quarante élèves, tous 
nouveaux, sauf vingt-neuf, entendaient la messe du Saint- 
Esprit dans la chapelle de Juilly , et au banc des directeurs 
de la maison, les Oratoriens disparus avaient fuit place aux 



LE DIRECTEUR DE JUILLY. 199 

abbés de Salinis, de Scorbiac et Caire , chargés de recon- 
stituer le collège et d'en faire revivre les antiques gloires. 
L'ancien collège se trouvait dans un état de décadence 
intellectuelle et morale. Les vieux Oratoriens, accablés par 
l'âge, étaient impuissants à soutenir cette maison, et leurs 
rangs, éclaircis par la mort, ne se recrutaient pas '. 

C'était le moment où les ordonnances de 1828 venaient 
de jeter à la porte des collèges de Jésuites, par centaines, 
des élèves appartenant à l'élite de la société française. 

M. de Bonald et Berryer, tous deux élèves de Juilly, 
jugèrent le moment favorable pour relever une maison qui 
leur était chère. Ils s'adressèrent à l'abbé de Salinis, qui 
en conféra avec son ami, M. de Scorbiac. 

« Tous deux auraient pu prétendre aux premières digni- 
tés de l'Église; ils n'avaient qu'à laisser faire, elles seraient 
venues d'elles-mêmes à leur rencontre. L'abbé de Scorbiac 
et son ami s'éloignèrent volontairement de la route où 
passent les honneurs. Ils embrassèrent dans la solitude 
de Juilly des travaux modestes, mais puissants et bénis-. » 
M. de Scorbiac eut le titre ofTiciel de directeur, mais, 
en réalité, tous deux dirigeaient de concert, avec une telle 
unité de vues et une si parfaite union de volontés, que l'on 
eût dit un seul cœur et une seule âme. A lui seul, cet 
exemple ht l'esprit du nouveau Juilly. 

Un ecclésiastique de grand mérite, l'abbé Caire, ancien 
aumônier lui aussi du collège Henri IV, consentit à s'as- 
socier à eux pour l'achat et la direction de Juilly. Il était de 
Marseille, où, agrégé à la célèbre société des Prêtres du 
Sacré-Cœur, qui a donné des martyrs et des héros à l'Église 

' Gerbet, Oraison funèbre de Mgr de Salinis, p. 9. 
*Coei;r, loc. cit. 



200 SALINIS. 

de Saint-Lazare, il avait su conquérir les cœurs et gagner 
une confiance qui se manifesta par de vifs témoignages de 
regret à son départ du petit séminaire, dont il était le 
supérieur'. 

Des dillicullés de plus d'un genre s'opposaient à la res- 
tauration de Juilly, et, tout d'abord, aucun des directeurs 
n'avait les grades universitaires voulus par la loi. 

M. de Valimesnil, le grand maître d'alors, se refusait à 
accorder la dispense sollicitée. Du moins, il voulait aupa- 



' Homme d'esprit et de tact, excellent prêtre et administrateur 
habile, l'abbé Caire se ciiargea de l'économat et de la haute direction 
de la discipline du collège. Mais de^ dissentiments survinrent entre 
l'abbé de Salin s et lui sur la question financière et sur le chiffre des 
dépenses, dont il demandait la réduction; et il quitta Juilly dès le 
11 février 1830. En annonçant sa détermination à la vénérable supé- 
rieure des chanoinesses de Saint-Augustin, 'pii dirigeait le couvent 
de l'avenue de la Reine-Hortense ; — Je crains bien, lui écrivait-il, 
que ma retraite ne soit la ruine de Troie. Il faisait allusion, par ce 
jeu de mots, au nombre des diiecteurs de Juilly ; mais, grâce à Dieu, 
ses craintes ne ?e réalisèrent [as, et il fit tout lui-même pour éviter 
ce malheur. De Paris où il se retira , il continua , pendant de longues 
années encore, à s'occuper des intérêts de la maison et à donner à 
ses deux associés l'appui de son expérience. D'un zèle admirable pour 
toutes les bonnes œuvres, il leur consacra le reste de ses forces et de 
sa vie, se chargea de l'administration des col'éges catholiques irlan- 
dais de Douai et de Paris, et accepta également la direction spiri- 
tuelle et temporelle du couvent des dames chanoinesses de Saint- 
Augustin, oii sa mémoire est en vénération. D'une abnégation sans 
bornes, il n'accepta jamais la moindre rémunération de ses services, 
refusa l'épiscopal comme l'abbé de Scorbiac, et mourut en voyage à 
Lyon, le l 5 juillet IS.îC, dans lapauvreté volontaire à laipielle il s'était 
voué. Jl était grand vicaire d'Amiens et protonolaire apostolique. 
(Hamkl, op. cit., p. 431.) 

Dans mes Souvenirs du clergé marseillais au dix-ueurièvie siècle, 
j'ai consacré une notice étendue à Mgr Caire, ainsi qu'a son frère, 
l'abbé Eugène Caire, qui fut professeur de philosophie au collège de 
Juilly, lorsque les trois directeurs en prirent possession en 1828. 



LE DIRECTEUR DE JUILLY. 201 

ravant que l'abbé de Salinis souscrivît une adhé^ion à la 
déclaration de 1682. 

S'adressant au disciple le plus ardent des doctrines 
ultramonlaines de Lamennais : 

— Vous avez, disait-il, des doctrines contraires à celles 
du clergé de France. 

— Eh bien! monsieur le grand maître, répondit Salinis, 
je vais vous donner par écrit une déclaration, attestant que 
j'adhère aux doctrines du clergé de France réuni en 1626, 
doctrine formulée par Fénelon dans son remarquable Traité 
sur le Souverain Pontife '. 

M. de Vatimesnil hnit par se contenter de cette déclara- 
tion très-ultramontaine de gallicanisme. 

Il y avait d'autres difficultés plus graves. 

Tous les ennemis de Lamennais, — et ils étaient nom- 
breux, — voyaient la fondation de mauvais œil. Les Jésuites 
n'étaient pas favorables-. 

Ajoutez à cela les obstacles financiers, les divergences 
d'éducation parmi trois cents élèves nouveaux, venus des 
points les plus divers. 

Salinis fut le bon génie du collège, et, en passant sous 
une direction nouvelle, Juilly retrouva un avenir. 

« Sans doute, dira Gerbet, parlant devant le cercueil du 
Pontife, il y a, dans sa vie, bien des parties qui attirent 
beaucoup plus les regards; il n'en est point qui aient eu 
des résultats plus durables. 

« Le collège de Juilly, organisé sur de nouvelles bases, 
a été pour la France religieuse ce que sont les écoles mili- 
taires pour l'armée. 11 a été un foyer de ce qu'on pourrait 

• Ladole, Vie de. Mgr de Salinis, p. 106. 

'Lettre de M. de Rainneville à l'abbé de Salinis, 28 août 1828. 



202 SALINIS. 

appeler le patriotisme catholique, comme ces écoles sont 
le foyer du patriotisme national. On a pu constater que 
non-seulement presque tous les jeunes gens qu'il a formés 
ont conservé l'empreinte chrétienne qu'ils y avaient reçue, 
mais aussi qu'un grand nombre d'entre eux sont devenus 
de nobles athlètes de la foi et de la charité '. » 

Un mot des méthodes employées pour en arriver à ce 
résultat, dû surtout à l'inlluence de M. de Salinis. 



III 



Il faudrait ici reproduire en entier le plan d'éducation, tel 
qu'on le pratiqua à Juilly et tel que le publia l'abbé de Salinis 
dans V Université catholique^, le recueil mensuel dont j'ai 
déjà dit ailleurs' l'histoire. 

Ce plan, où circule une sève tout à la fois vivante et 
vivifiante, peut se résumer en un mot, celui même qui fit 
la fortune de toute l'École Menaisienne : « Nous serons de 
notre temps!... » 

M. de Salinis le dit bien haut; ce qu'il redoute le plus, 
ce qu'il a en horreur, c'est le système qui nuire les pre- 
mières années d'un jeune homme dans l'étude aride d'un 
passé mort et le tient avec un soin jaloux à l'abri de tout 
rapport avec le mouvement de son époque. 

La prétention du hardi novateur était trop osée pour ne 

' Gekbkt, op. cit., |). 10. 
*T. IV, pj). 44 et suiv. 
•■' Gkrbet, chap. m. 



LE DIRECTEUR DE JUILLY. '203 

pas soulever des tempêtes. Les vieux régents frémirent, 
en lisant ces énormilés. On annonça une levée de boucliers 
à l'antique contre l'audacieux éducateur de Juilly. Les 
Jésuites useraient de toute leur inlluence sur les familles 
de leurs anciens élèves, et la tentative ne tarderait pas 
d'avorter. 

Or, il se trouva un Jésuite qui eut le courage de se 
déclarer favorable à cette éducation selon les principes 
menaisiens. Quand nous aurons dit son nom, on compren- 
dra quelle action cette intervention inattendue ne pouvait 
manquer d'exercer sur les esprits, à ce moment, et peut- 
être y trouvera-l-on, non sans quelque surprise, un argu- 
ment nouveau à ajouter aux arguments qu'on a fait valoir 
pour défendre sa mémoire si violemment attaquée. Il s'ap- 
pelait le Père Loriquet. 

Un Jésuite lamennaisien! et quel Jésuite!... 

— J'ai causé avec le Père Loriquet, écrivait à Salinis son 
ami de Rainneville : il est personnellement dans vos doc- 
trines. 

Placés par leurs maîtres en face des redoutables pro- 
blèmes soulevés par les révolutions modernes, les élèves de 
Juilly s'habituaient de bonne heure à affronter les périls 
d'une époque où tout a été remis en question. Leur intel- 
ligence se développait d'une manière vivante, ce qui n'em- 
pêchait nullement les succès classiques, au contraire. 

— C'est Juilly, disait M. Saint-Marc Girardin , qui fait 
admettre le plus de bacheliers, et c'est Juilly qui nous 
envoie, en général, les bacheliers les plus passables '. 

En vertu de ces mêmes principes, le système des sanc- 

> Lettre du 5 août 1836. 



204 SALIMS- 

lions disciplinaires fut radicalement transformé par les 
nouveaux directeurs. 

— En un temps, disaient-ils, où le principe de liberté 
et d'indépendance a prévalu dans la société, l'éducation 
de l'enfance doit être sagement libérale. 

La férule tomba aux oubliettes. Le martinet lui-même, 
au grand scandale de tous les pédants de l'époque, fut 
solennellement condamné à figurer dans le Musée des 
antiques, en souvenir d'un vieux passé tombé dans le 
domaine de l'archéologie. 

Les punitions réservées pour des extrémités tellement 
rares qu'elles ne se renouvelaient qu'à de très-rares inter- 
valles, la discipline se rapprochant le plus possible des 
mœurs de la famille sans faiblesse comme sans inflexibilité, 
le cœur et la raison souvent interrogés par les maîtres, et 
par-dessus tout les sentiments de foi ingénieusement invo- 
qués par de vrais pères, habituaient de bonne heure les 
élèves au régime de la liberté. 

Grand art que celui-là! Qui n'a connu les périls du sys- 
tème contraire? Le ressort comprimé bondit au premier 
déplacement de l'obstacle et se détend, au risque de 
perdre son élasticité. Que de jeunes âmes élevées en serre 
chaude, et qui, transportées soudain à l'air libre, s'afTolent 
et semblent n'avoir plus qu'une pensée, dans l'enivrement 
subit de la liberté, se venger des lisières, en se précipitant 
dans l'abîme! 

L'abbé de Salinis, comme Lacordaire, ne voulait aucune 
contrainte. Jamais on n'imposa de force, et de par le 
règlement, une pratique sacramentelle '. C'est sans doute 

' A Juilly, rien ne se faisait par contrainte : le principe de MM. de 
Scorbiac et de Salinis était que l'obéissance forcée n'est pas l'obéis- 



LE DIRECTEUR DE JUILLY. 205 

pour cela qu'elle fut toujours si fort en honneur parmi ses 
heureux dirigés. 

— Ce n'est pas comme écoliers, leur disait-il, mais 
comme chrétiens que vous vous approchez des sacrements. 
Vos maîtres n'ont donc rien à exiger sur ce point. Cela ne 
les regarde pas. 

Il s'élait dit encore que le cœur du jeune homme n'est 
souvent si faihle que parce que son intelligence est désar- 
mée. Aussi, sortant de ses mains, l'incrédulilé ne pouvait' 
surprendre les élèves, auxquels des conférences dialoguées 
et des disputes soigneusement préparées avaient fait passer 
en revue les opinions et les systèmes, peser les objections 
et apprécier les arguments. De ces conférences sortit le 
Cours (le Religion, publié d'abord dans V Université catho- 
lique ' et devenu depuis cette admirable démonstration de 
la Divinité de l'Eglise, rêve de toute la vie de M. de Salinis 
et ûlialement recueillie dans les quatre volumes publiés 
par .M. de Ladoue*, chef-d'œuvre de démonstration et 
d'apologétique trop peu connu par malheur et trop peu lu 
dans ce temps de vie dissipée, où le journal a si fâcheuse- 
ment détrôné le livre. 

sancc. Suivant eux , le maître étant auprès de Tenfant le représen- 
tant i^le Dieu, l'enfant devait apprendre à lui obéir librement et de 
son i)lein gif, comme Dieu même entend que l'iiomine ]ui obéisse. 
Pour appliquer de tels principes, dans la mesure que comporte et 
avec les tempéraments que réclame la nature humaine, il faut sans 
doute que l'ascendant de la force morale supplée à l'absence de cette 
force matérielle dont l'usage est ainsi répudié; de Scorbiac et de Sa- 
linis le savaient, et voilà pourquoi ils travaillaient avec tantdesoinà 
conquérir et à consacrer, sur le cu'ur et sur l'esprit de leurs élèves, 
l'empire que donnent la sagesse et l'amour. (Du Lu:, loc. cit., p. 18.) 

' T. I à IV. 

2 Cliez Toira, éditeur, à Paris. 

12 



206 S ALI NI S. 

Les visiteurs de grand renom aiïluaient à Juilly. Les 
plus grands orateurs ambitionnaient d'y porter la parole. 
Mgr de Forbin-Janson, l'abbé Deguerry, l'abbé Cœur, 
l'abbé Combalot, Lacordaire, s'y firent entendre à plu- 
sieurs reprises. Tous reparlaient, émerveillés de l'inlelli- 
gence des élèves, de leur excellent esprit et du bon ton de 
ces jeunes écoliers. 

(( J'ai vu Juilly souvent et longuement, écrit le biographe 
de M. de Scorbiac; une chose frappait tout d'abord : les 
élèves y étaient bien élevés : ce n'était point cet air tantôt 
gauche, tantôt impertinent, ces allures ou sauvages ou 
effrontées, si communes dans la plupart des collèges qu'elles 
forment comme le type, dès longtemps vulgaire, de l'éco- 
lier; c'était une politesse simple et naturelle, l'aisance et 
la modestie dans le maintien, la distinction dans les ma- 
nières, l'à-propos et la retenue dans les paroles; on se 
demandait comment des enfants pouvaient avoir acquis, 
de si bonne heure et à ce degré, l'art si difficile, et que 
les hommes ne possèdent pas toujours, du savoir-vivre. 
Il fallait, pour le comprendre, les voir groupés autour de 
MM. de Scorbiac et de Salinis, auprès desquels ils avaient 
toujours libre accès et dont, à certaines heures, sacrifiant 
volontairement leurs récréations, ils envahissaient en foule 
les appartements. Je ne manquais jamais, lorsque je me 
trouvais à Juilly, de descendre, en ce moment, chez l'un 
ou l'autre des deux directeurs. La franche et cordiale gaieté 
des élèves, leur confiant abandon, l'alTection filiale qu'ils 
montraient pour leur supérieur, la familiarité toute pater- 
nelle de celui-ci, les causeries piquantes, et très-souvent 
fort instructives, qui s'établissaient sur les défauts à cor- 
riger, sur les difficultés à vaincre, sur la conduite, sur les 



LE DIRECTEUR DE JUILLY. 207 

études, sur mille questions relatives à la religion, à l'his- 
toire, à la littérature, que soulevait, à propos de ces études, 
une curiosité naïve et dont les solutions étaient mises à sa 
portée avec une aisance merveilleuse : tout cela me char- 
mait, et je m'expliquais facilement que les élèves de Juilly, 
entretenant avec des hommes comme MM. de Scoibiac et 
de Salinis ce commerce intime de tous les jours, fussent, 
dès le collège, des jeunes gens de bonne compagnie '. » 

— Je reconnaîtrais entre mille officiers un élève de Juilly, 
disait un jour, devant Sébastopol, un de nos officiers 
généraux. Il faut qu'ils aient été à une bien excellente école 
de bon ton et de savoir-vivre pour en offrir tous d'aussi 
saillants exemples. 



IV 



Un soir de novembre 1830, dans le salon de l'abbé de 
Salinis, en présence de plusieurs ecclésiastiques étrangers, 
M. de Lamennais, dans un état de surexcitation très-mar- 
quée, donna lecture d'un article qu'il destinait à YAvcriir. 
C'était une diatribe, devenue depuis fameuse, contre le pou- 
voir, intitulée : L'oppression des catholiques. 

Il ne m'en coûte pas d'avouer que ce ton passionné, ce 
langage de tribun ressemblaient fort à un appel à l'insur- 
rection. 

Toujours judicieux, l'abbé de Salinis vit le péril. Sous la 

' De L\c, loc. cit., p. 17. 



208 SALINIS. 

forme la plus modérée, avec ime urbanité exquise, où l'on 
sentait la tendresse du fils et le dévouement du disciple, il 
soumit au maître quelques observations, auxquelles celui-ci 
répondit par des sophismes. 

Salinis crut devoir insister. Enveloppant ses critiques 
dans un alticisme irréprochable, il proposa quelques modi- 
fications. 

Lamennais leva la tête qu'il tenait, comme à son ordi- 
naire, un peu basse, évitant de regarder en face ses inter- 
locuteurs; son regard se remplit d'une expression de 
surprise, puis de colère : 

— Monsieur, dit-il, quod se ripai, scvipsi^! 

Puis, il se leva brusquement et sortit du salon. 

L'article parut le 23 novembre et fut déféré au jury. 

Pour la première fois, ce soir-là, Saluiis comprit ce 
qu'il allait lui en coûter d'avoir confondu l'homme avec 
sa doctrine, et combien, en s'attachant à l'École, il fallait 
savoir reconnaître les défauts et, au besoin, les torts du 
Maître. 

Juilly, en effet, était plus qu'un collège, c'était un centre 
de mouvement catholique. Lamennais venait d'en faire 
son quartier général. Le séjour de Paris ne pouvant guère, 
à cette époque de troubles qui descendaient dans la rue, se 
concilier avec des travaux qui demandent de la tranquil- 
lité, le Tertullien moderne vint chercher, à côté de Salinis 
et de Gerbet, le calme que la capitale lui refusait, dans cet 
asile qui abrita les méditations de celui que l'on a nommé 
le Platon chrétien. Plusieurs de ses disciples , comme je l'ai 
raconté ailleurs-, l'y accompagnèrent. 

' Ce que j'ai (fcrit est écrit. C'est la réponse de Pilate. 
' Gerret, cliap. III. 



LE DIRECTEUR DE JUILLY. 209 

C'est de Juilly que partirent, dès lors, le mouvement 
et la direction. 
Ce fut le signal d'une guerre contre Juilly. 

— On nous considère ici comme des Jacobins, écrivait 
de Montauban à son ami M. de Scorbiac '. 

Et le bon abbé Coml)alot, si dévoué aux Menaisiens, étant 
venu à Marseille en novembre 1830 ^ après avoir entendu 

' Hamel, op. cit., p. 494. 

- C'est Je Juilly que l'abbé de Lamennais écrivait, le 30 mars 1831, 
à un ecclésiastique haut placé à Marseille, que la Correspoudan e 
ne nomme pas, mais qui est évidemment M. l'abbé Eugène de Maze- 
nod : ■< Il me revient de tous côtés que d'horribles calomnies, qui 
« paraissent avoir été fabriquées à Aix, se répandent contre moi, dans 
€ le midi de la France. On m'accus»; d'avoir engagé deux ecclésias- 
« tiques à s'unir à moi pour écraser l'épiscopat, à quoi l'on ajoute 
« diverses circonstances qui sont, comme le premier fait, d'infâmes 
« impostures. Je sais, grâce à Dieu, et je n'ai jamais été tenté d'ou- 
« blier, que je dois aux évêques, non-seulement respect, mais obéis- 
€ sance entière, hors le seul cas où ils seraient eux-mêmes en oppo- 
€ sition avec le chef de l'Église; depuis quatre mois, j'ai renourelé 
« plusieurs fois cette profession de mes sentiments, et si j'étais capa- 
« ble d'en avoir de différents, je me ferais horreur à moi-même, 
a Cependant il n'est pas douteux (|ue les calomnies, dont je parlais 
« tout à l'heure, circulent de diocèse en diocèse, et qu'il en résulte 
« un grand scandale. Je dois à l'Église, je me dois à moi-même, de 
a défendre ma réputation comme prêtre, et, par conséquent, d'es- 
« sajer, par tous les moyens possibles, de remonter à la source 
« des odieux mensonges par lesquels on cherche à me déshonorer 
« dans l'esprit des catholiques... » Suivent divers détails sur le but 
que poursuit VAvenir, auquel « on rendra justice plus tard, en un 
«temps où les catholiques reconnaîtront, dit-il, que le salut est 
« là où nous le montrons, là uniquement ». Le 17 avril, répondant 
« la lettre de M. de Mazenod : « Je vous dois beaucoup, lui écrit- 
« il, mais pas plus que mon cœur no peut i)ayer en reconnaissance 
« et en affection, et je dois me consoler des injustices qui m'ont 
« valu de votre part des preuves si touchantes et si honorables d'in- 
« térèt... Je recommande à l'abbé Combalot de se guider par vos 
« conseils et de ne rien faire (lue vous ne Tapprouv ez. » 

12. 



210 SALINIS. 

les doléances des catholiques marseillais, malgré la sympa- 
thie ouverte de l'évêque et du jeune clergé , n'hésitait pas 
à écrire, de son côté, à M. de Salinis : 

— L'attachement à la royauté est pour tous ces pays une 
seconde religion , peut-être est-il la première pour un grand 
nombre ! 

Il ajoutait sagement : 

— Sans changer de doctrine, l'.^i'en/r produirait plus de 
bien, s'il cessait de blesser les royalistes dans leurs vieilles 
affections. On ne les ramènera pas par un genre acerbe et 
presque méprisant... Les injures, les personnalités n'avan- 
cent pas l'œuvre de Dieu. 

Hélas! les sages conseils n'avaient plus chance d'être 
écoutés. L'âme du maître s'assombrissait, son cœur sur- 
tout s'aigrissait au point que, à un an de la scène que je 
viens de raconter, un matin du mois de novembre 1830, 
il annonça qu'il ne dirait plus la messe. 

Salinis, navré, se jeta à ses genoux. 

— Non, répondit Lamennais, je ne m'en sens plus 
digne. 



— Un des plus beaux jours de ma vie est celui oîi j'ai pu 
faire un acte de foi que je m'étais trompé ! 

Cette parole admirable, que Salinis répéta si souvent 
durant sa vie et fit entendre avec solennité sur son Ut de 
mort, nous explique, eu' même temps que la candeur de 



LE DIRECTEUR DE JUILLY. 211 

son âme, le motif de l'irritation que Lamennais conçut dès 
lors contre lui. 

Les pèlerins de Dieu et de la Liberté étaient à Rome. 
Tout l'univers catholique était attentif. L'École Menaisienne 
surtout était anxieuse, et Salinis plus que personne. 

Un jour, la poste lui apporta un pli, qui devait être im- 
portant, puisque l'évêque qui le lui envoyait avait cru devoir 
le revêtir d'un grand sceau protecteur. Salinis l'ouvrit. 
C'était l'Encyclique Mlrari. vos. 

Aussitôt, reconnaissant cette voix que tous ses enseigne- 
ments avaient proclamée/«///nac/a ', il se découvre, baise 
avec respect la parole pontificale, tombe à genoux au pied 
d'un crucifix et lit l'Encyclique. 

— J'éprouvai, dit-il, durant cette lecture, la vérité de 
celte parole : « Crede ut intcllujas, crois si tu veux com- 
prendre » -, la soumission ouvrit les yeux de mon esprit . 
— Je vis tout à coup le vice d'un système qui met les tra- 
ditions du genre humain sur le même pied, sinon au-des- 

' Les rédacteurs du Missel de Paris avaient fait appel au talent de 
l'ablȎ de Salinis. Sur leurs pressantes instances, il composa une prose 
pour la fête de saint Pierre et saint Paul. Quoiqu'il n'eût pas encore 
des idées bien arrêtées sur le droit liturgique, il lui en coûtait de 
se constituer ainsi hymuographe à côté de saint Thomas d'Aquin, de 
saint Bernard, de saint Ainbroise, etc.; mais il se décida dans la 
pensée d'introduire dans la liturgie parisienne une expression claire 
et nette des prérogatives du Souverain Pontife, en particulier de son 
infaill bilité doctrinale. Dans la huitième strophe, il l'y introduisit : 

Ridebit in/erni minas 
Vox Pttri /alli nescia. 
Nic stare, nec verum loqui, 
Orante Christo, desinet. 

Ce Vox Pctri/alli nescia fut trouvé trop ultramontaiu, et remplacé 
par Innixa Pétri cathedra. (Di: Lvdoue, Collaboration de Mgr de 
Salinis à diverses œuvres, p. 400.) 



212 SALINIS. 

SUS des traditions conservées par l'Église. Dès ce moment, 
je compris mon erreur '. 

Alors, d'un cœur vraiment soumis, avec une de ces 
explosions de joie intime qui accompagnent presque tou- 
jours les amères voluptés du sacrifice, il se mit à réciter 
lentement son Credo. 

11 lui restait encore quelque chose à faire. 

Dans une circonstance analogue, Fénelon n'avait pas 
hésité à monter en chaire pour lire à son peuple la con- 
damnation de ses erreurs. Le jeune directeur du collège 
de Juilly réunit les élèves et les professeurs dans la cha- 
pelle, et, en présence de tous ces jeunes gens qu'il eût 
craint par-dessus tout de scandaliser, en laissant planer le 
plus léger doute sur la sincérité de sa rétractation , il leur 
dit qu'il adhérait de cœur et d'esprit au jugement de 
Rome, et qu'il serait inllexible envers tous ceux qui ne 
partageraient pas sa soumission, comme ils avaient partagé 
ses erreurs ^ 

Lamennais s'irrita. La solennité des rétractations de 
Juilly lui sembla un reproche. Il écrivit à Salinis : 

— On m'a prévenu que vous parliez de moi d'une 
manière dont je dois être surpris pour le moins. Vous 
avez dû dire à plusieurs personnes : « que j'étais sorti de 
(( l'Église, que je n'étais plus catholique; que les Paroles 
« d'un croyant n'étaient que le prélude ; que dans le fond 
« de mon cœur je couvais une grande hérésie ; que vous 
« aviez eu avec moi une conversation de deux heures, 
« dans laquelle je vous avais dit des choses que votre con- 
« science ne vous permettait pas de révéler-, que, d"ail- 

'Salims, Conférence à Bordeaux. 

' Dl'pi'y, .y'otice biographique sur Mgr de Salinis, p. 1 2. 



LE DIRECTEUR DE JUILLY. 213 

« leurs, je sentais bien moi-même l'effrnyanle position 
« dans laquelle je me trouvais; que ma conscience n'était 
« pas en repos, et que c'était à cause de cela que je ne 
« disais plus la messe, etc., etc. » Si vous avez réellement 
dit le quart de ces choses, vous sentez le jugement que je 
dois porter de vous. Mais, comme je ne veux point me 
hâter de vous faire la part qui vous serait due alors dans 
mes sentimenis et dans mon estime, j'attends de vous 
là-dessus une réponse nette, précise et catégorique. 

Salinis repoussa avec indignation les propos calomnieux 
qu'on lui prêtait. Mais il ne dissimula pas sa foi. La ré- 
ponse, à cet égard surtout, fut u nette, précise et catégo- 
rique ') . 

Lamennais ne tarda pas à rompre avec lui, comme avec 
tous ses vrais amis : il garda cependant une rancune plus 
accentuée contre Salinis que contre les autres. C'est un 
privilège que Salinis partagea avec Lacordaire. 

Il allait mourir, quand, remettant à l'abbé de Ladoue le 
manuscrit de ses conférences sur la Divinité de l'Eglise, il 
lui dit : 

— Vous remarquerez qu'il y a certains passages qui 
portent l'empreinte des opinions de M. de Lamennais; 
effacez-les sans pitié, et dites bien à tous que je désavoue 
tout ce que j'aurais pu écrire de contraire aux doctrines du 
Saint-Siège . 

' Df, LvDoiE, Circulaire an clergé d'Aitch, p. 9. 



IV 



LE PROFESSEUR DE FACULTE. 



Sommaire. — Il faut assurer l'avenir do Juilly. — L'évêquc de Troyes 
demande l'abbé de Salinis pour coadjuteur. — Oppositions. — On 
veut le nommer à l'évi^ché d'Angers. — Résistance de Louis-Philippe. 
— Intervention de Mgr Affre. — L'abbé de Salinis est écarté de l'épi- 
scopat. — Les passions de partis. — Mgr Donnet appelle l'abbé de 
Salinis. — Lacordaire à Bordeaux. — Salinis continue son œuvre. — 
Le professeur. — Le directeur. — L'apostolat du salon. — Vicaire 
général. — Deux morts. — 1848. — Les candidatures du clergé. — 
Salinis candidat à la députation. — M. de Falloux ministre. — Sa 
lettre à M. de Salinis. — Comment M. de Salinis reçoit la nouvelle 
de sa promotion à l'épiscopat. — Le sacre. 



Cette attache à l'École Menaisienne fut, pour l'abbé de 
Salinis, une robe de Nessus. On exploita contre lui ces 
élans de jeunesse qui, au Mémorial, l'avaient mis en vue 
dans la fraction la plus militante de l'École, frappée en la 
personne de son chef. 

Il s'agissait d'assurer l'avenir de Juilly. 

— Après avoir été mêlé à des affaires qui ont eu un si 
malheureux éclat, écrit Salinis, je ne suis pas propre 
à une œuvre de cette nature. Dieu sait, mais tous les 
hommes ne savent pas à quel point mon âme a été tou- 
jours simplement soumise à l'Église et combien elle s'est 



LE PROFESSEUR DE FACULTE. 215 

complètement dégagée de tout ce que l'Église a désap- 
prouvé '. 

Le 18 avril 1841', la direction du collège passait aux 
mains d'une société de prêtres, formée par M. Bautain, et 
qui comptait parmi ses membres l'abbé Cari, l'abbé de 
Bonnechose, l'abbé Ratisbonne, l'abbé Goschler, et plus 
d'un nom devenu cher à l'Église de France. 



Ceux qui connaissaient l'abbé de Salinis voulurent le 
faire évoque. Un vieillard vénérable , accablé par l'âge et 
les infirmités, le demanda pour être son coadjuteur, à 
Troyes. La négociation allait aboutir, quand le secret, 
indispensable à toute négociation de ce genre, fut divul- 
gué, et assez habilement pour que les adversaires du futur 
coadjuteur en fussent les premiers informés. Aussitôt ceux- 
ci se mirent en campagne. Au ministère, on représenta 
l'abbé de Salinis comme un légitimiste fougueux, et à la 
nonciature, comme le disciple d'une école anathémalisèe. 

Vainement, les amis de M. de Salinis, ceux qui, ayant 
vécu dans l'intimité de son âme, en savaient le mieux la 
droiture et les dons précieux, adjuraient les ennemis d'ar- 
ticuler leurs griefs et de les discuter. 

— Un Laraennaisien évêque!... jamais! 

' Lettre de l'abbé de Salinis à M. Boyer, de Saint-Sulpice, 1839. 
• CiiANTREL, Dictionnaire encyclopédique de la thcolo'jie catho- 
lique, t. XXVI, p. 132. 



2i6 SALINIS. 

— Mais la rélraclation a été publique, el le Pape l'a 
acceptée. 

On ne voulait rien entendre. Il ne m'en coûte point du 
reste de le reconnaître, les opposants s'étaient fait une 
conscience, et ils croyaient rendre gloire à Dieu, en pré- 
servant l'Église et le pays d'un tel choix! L'un deux, 
ouvrant onlin les yeux, s'en expliqua avec l'abbé de Saiinis, 
deux ans après avoir empêché sa nomination. C'était 
l'évêque de Montpellier. 

— Monsieur, lui écrivit-il, j'ai réparé le tort que je vous 
avais fait. Le garde des sceaux a bien voulu se charger de 
ilétruire, dans l'esprit du président du conseil, les impres- 
sions que j'y avais, très-consciencieusement, mais Irès- 
malheureusemeut aussi, laissées sur le compte d'un prêtre 
vertueux et dévoué à l'Lglise. 

Tous ne désarmèrent pas. Un autre prélat crut devoir à 
sa conscience de poursuivre et d'entraver toute nouvelle 
candidature. 

— Tant que je vivrai, dit-il, M. de Saiinis ne sera 
pas évêque. 

Il en fut ainsi. 

M. de Montalembert avait écrit à son ami : 

— Il importe aux chrétiens de voir placés sur le trône 
épiscopal des hommes tels que vous L 

Il le proposa pour l'évèché d'Angers. 

Dans l'intervalle, M. de Saiinis avait fait le voyage de 
Iiome. Le Pape, charmé de son esprit et de sa droiture, 
déclarait que sa promotion à l'épiscopat lui serait person- 
nellement agréable, et toutes les préventions du Sacré 

' Lettre do Moiitalembert à l'abbé de Saiinis, 12 décembre 1840. 



LE PROFESSEUR DE FACULTÉ. 217 

Collège et de la Prélature contre le disciple de Lamennais 
avaient disparu devant cette loyauté candide. 

Mais puisque Rome est gagnée, il faudra se retourner 
vers Paris et faire le siège du gouvernement, au besoin 
des Tuileries elles-mêmes. 

Le ministre des cultes proposa au conseil la nomination de 
M. de Salinis. Tout le cabinet acceptait, quand le Roi dit : 

— Ces hommes de science et d'idée sont entreprenants, 
ils peuvent créer des embarras. 

— Puis, ajouta-t-il, l'abbé de Salinis est carliste, toutes 
ses relations sont avec les chefs de ce parti. Je le sais : on 
n'a jamais chanté le Domine salvumfac à Juilly '. 

Dans sa loyauté simple et droite, l'abbé de Salinis crut 
devoir aller chez le Roi. L'entrevue fut cordiale. Louis- 
Philippe fut charmé. 

— Je n'ai pas prononcé un mot que je pusse regretter, 
écrivit-il au sortir de l'audience. Je suis demeuré plutôt 
en deçà que je ne suis allé au delà de ce que mes senti- 
ments et mes convictions m'auraient permis de dire *. 

On sut cette visite. Les adversaires, omettant de dire 
qu'elle avait élé désirée et provoquée par le chef du pou- 
voir lui-même, taxèrent le visiteur d'ambition prèle à tout 
pour arriver. Sa conscience s'en alarma. Il consulta un 
prélat éminent. 

— L'archevêque de R..., écrit-il à l'abbé de Scorbiac, 
a complètement rassuré ma conscience. 11 a jugé que, l'af- 
faire ayant été engagée primitivement sans ma participa- 
tion, et les obstacles qu'elle a rencontrés étant d'une 
nature toute particulière, en sorte que c'était moins moi 

' Lettre de Salinis à l'abbc de Scorbiac, 26 octobre I8il. 
*/d., 10 décembre 1&41. 

13 



218 SALINIS. 

que l'École à laquelle j'ai appartenu que l'on prétendait 
repousser, il y avait là une injustice, que, dans l'intérêt 
de l'Église, on ne devait pas laisser triompher. 

— Au reste, ajoutait-il, je puis bien vous dire que, à 
mesure que cette mission de l'épiscopat m'apparaît comme 
quelque chose de plus probable, de plus prochain, le côté 
humain s'évanouit entièrement pour ne me laisser voir 
que les devoirs sévères qui vont enchaîner ma vie '. 

On apprit que le décret allait être signé. Les opposants 
ny tinrent plus. On fit arriver au ministère des cultes des 
objections : il fallait empêcher à tout prix l'avènement de 
cet ambitieux qui avait vu Louis- Philippe, de cet intrigant 
qui prolongeait son séjour à Paris! 

Par un illogisme fréquent en semblables occurrences, 
on n'hésita pas à considérer comme licite pour les adver- 
saires ce qu'on proclamait illicite et criminel pour l'abbé 
de Salinis. C'est auprès des gouvernants, qu'il a eu si 
grandement tort de visiter, qu'il est permis d'agir, en in- 
voquant l'intérêt du gouvernement et du parti que Salinis 
trompe, au profit de son ambition. 

Puis, comme toutes ces menées ne suflisaient pas à 
noircir le dossier de l'élu, ils allèrent chercher un arche- 
vêque, tout-puissant alors sur l'esprit du Roi. 

Mgr Affre, qui avait mis autrefois tant de confiance en 
l'abbé de Salinis, qui l'avait connu et apprécié, se laissa 
gagner et empêcha la nomination d'aboutir. 

Toujours bon, toujours loyal, l'abbé de Salinis dit : 

— Je n'ai pas la plus petite amertume contre l'arche- 
vêque... J'éprouve un calme, je dirai même une consolalioa 

• Lettre de Salinis à l'abW de Scorbiac, 3 décembre 1841. 



LE PROFESSEUR DE FACULTE. 219 

dont je le bénis. Je comprends, ce me semble, mieux que 
je ne l'ai jamais fait, qu'une seule chose après tout nous 
importe, devenir de saints prêtres '. 

Et quand Mgr Affre mourut : 

— J'avais été longtemps son ami; j'avais eu depuis à 
me plaindre de lui. Il est au ciel; il ne se souvient, j'en 
suis sûr, que de notre ancienne amitié. Il voit toute mon 
âme et que personne n'a été plus ému que moi de sa belle 
mort. 11 demandera à Dieu de ra'accorder aussi la grâce 
d'une mort chrétienne. Il n'y a pas dans la vie d'autre 
ambition raisonnable que celle-là ^. 

Or, il écrivait cela en 18/|9, et nous ne sommes qu'en 
18/,1. 

Évincé de l'épiscopat, s'étant démis de ses fonctions à 
Juilly, humilié devant l'opinion, entouré d'adversaires qui 
triomphent bruyamment, que deviendra-t-il? 



Il 



« Tout est possible aux partis, quand ils croient avoir 
intérêt à perdre un hommes » 

Salinis faisait la douloureuse expérience de cet acharne- 
ment implacable excité par les haines des partis, celles 
qui pardonnent le moins et divisent le plus. 

Pour dominer cette passion tyrannique de l'esprit de 

' Lettre de Salinis à l'abbé de Ladouc, janvier 1842. 
' Id., juin lbi9. 

' Lettre de Lacordaire à la comtesse de la Tour du Pin, 5 octo- 
bre 1842. 



220 SALINIS. 

parti , il faut une âme bien trempée et une de ces natures 
nobles qui aiment, comme les aigles, à vivre dans les 
hauteurs, parce qu'on y plane au-dessus des vaines disputes 
de l'infirmilé humaine. 

Si je ne parlais pas d'un prélat encore plein d'ardeur et 
de vie, je serais plus à l'aise pour dire que c'est une de ces 
âmes-là qui anime l'éminent cardinal, primat d'Aquitaine, 
l'une des gloires de l'Église de France en ces temps '. 

L'archevêque de Bordeaux vint noblement au secours 
du prêtre, délaissé par les uns et poursuivi par les autres. 

Il écrivit à l'abbé de Salinis : 

— Venez à Bordeaux, vous deviendrez ici l'âme de plu- 
sieurs belles œuvres *. 

A ce moment, Lacordaire, également appelé et protégé 
par "Mgr Donnet, inaugurait cette magnifique station de 
Bordeaux, dont il aimait à dire qu'elle resplendissait tou- 
jours comme l'étoile du matin à l'horizon de sa prédica- 
tion dominicaine. 

Celui-là aussi, les haines politiques le poursuivaient, 
quand le généreux archevêque lui tendit courageusement 
la main. Elles le suivirent jusque dans le palais archiépi- 
scopal, qui lui avait donné asile. 

— Comment pourrais-je voir de bon œil le rétablisse- 
ment d'un ordre révolutionnaire? s'était écrié Louis-Phi- 
lippe, en apprenant la détermination de Mgr Donnet*. 

On parla de faire appréhender Lacordaire au corps par 
un gendarme, s'il se prévalait de la protection de l'auda- 
cieux prélat pour prêcher en habit dominicain. 

' Ceci a élé écrit en 1880. 

' Lettre de Mgr Donnet à l'abbé Salinis, 4 octobre 1841. 

^ Lettre du P. Lacordaire, 10 mars 1842. 



LE PROFESSEUR DE FACULTE. 22! 

— Un jour viendra , dit l'archevêque au ministre des 
cultes, un jour viendra où, le bon sens public ayant fait 
justice de toutes ces mesquines susceptibilités et de toutes 
les exigences des partis, nous serons étonnés, vous et moi, 
des lettres que nous aurons échangées en ces circon- 
stances'. 

Lacordaire parut en chaire avec son froc , et le respect 
dû au lieu saint empêcha seul les battements de mains de 
l'auditoire. 

Le succès dépassa toutes les prévisions. 

«Bordeaux, ville d'affaires et de plaisirs, ne semblait 
guère mieux préparée à l'évangélisation de Lacordaire que 
l'opulente et voluptueuse Corinthe à celle de saint Paul. Et 
pourtant, dès le premier jour, plus de cinq mille âmes, 
étrangères pour la plupart à toute pratique religieuse, 
étonnées de se rencontrer au pied d'une chaire, subite- 
ment enlevées aux préoccupations d'esprit du prétoire, du 
barreau, des lettres, du négoce, de l'administration, de 
l'armée, fondues en une seule âme à la flamme d'une 
incomparable éloquence , ondulaient sous le souffle domi • 
nicain comme les vagues d'un Océan. Et cette émotion se 
prolongeait d'une conférence à l'autre, dans tous les cercles, 
au théâtre, dans les cafés, dans les comptoirs. Bordeaux 
ne pouvait plus parler d'autre chose; et la noble cité qui, 
depuis un demi-siècle surtout , avait entendu tant de voix 
éloquentes, Vergniaud, Ferrère, Laine, Martignac, se 
montrait digne, il faut le reconnaître, de l'orateur que Dieu 
lui envoyait*. » 

Les passions firent silence, c'était une unanimité dans 

' Lettre de Mgr Donnet à M. Martin (du Nord), 7 décembre 1841. 
*FoissET, Vie du P. Lacordaire, t. II, p. 12. 



222 SALINIS. 

l'opinion et dans l'enthousiasme, qui jetnit Lacordaire 
dans l'étonnement. 

— Il faut, écrivait-il à madame Swetchine, qu'il y ait en 
moi quelque grande modification, ou bien que Dien ait 
envoyé ici une légion d'anges toute particulière pour me 
défendre ' . 

L'archevêque, en appelant l'abbé de Salinis, avait eu la 
pensée de lui confier la lourde mission de continuer et de 
compléter l'action de Lacordaire. 

Lacordaire avait réconcilié les esprits avec l'idée et le 
sentiment religieux, Mgr Donnet voulut que Salinis les 
instruisît dans la doctrine catholique et les ramenât dou- 
cement à la pratique chrétienne. 

Encore une fois, c'était une lourde mission et une tâche 
difficile. 



111 



Le 17 janvier 1842, M. Villemain écrivait à l'abbé de 
Salinis : 

— Je me félicite d'avoir pu offrir une heureuse occasion 
d'influence à des talents et à des vertus que je souhaitais 
voir appelés à servir la religion dans une mission plus haute 
encore que l'enseignement. 

La lettre accompagnait un décret royal, qui nommait 
M. de Salinis professeur à la Faculté de théologie de 
Bordeaux. 

' Lettre de Lacordaire à madame Swetcliine, l'' mars 1842. 



LE PROFESSEUR DE FACULTÉ. 223 

Les Facultés de théologie, malgré les lacunes de leur 
organisation et l'insuflisance de leur rôle vis-à-vis du clergé, 
n'en auront pas moins, dans l'histoire ecclésiastique de ce 
siècle, une place que mon attachement filial pour elles ne 
me permet peut-être pas d'indiquer avec assez d'impar- 
tialité. Du moins, qu'il me soit permis de faire remonter 
jusqu'à nos chères Facultés le mérite de tant d'œuvres 
remarquables qui en sont sorties et aussi la gloire de tant 
de prélats que la confiance du pays est venue choisir 
dans leur sein. 

Salinis ne sera pas la moindre de ces gloires. 

Dès sa première leçon, l'auditoire comprit quelle pré- 
cieuse recrue venait fortifier le corps professoral. Le 
bruit s'en répandit vite, et, à la seconde conférence, la 
salle s'étonna de ne pouvoir plus contenir les auditeurs 
qui se pressaient autour de la chaire du nouveau pro- 
fesseur. 

Le professeur fait son auditoire, l'auditoire, à son tour, 
fait le professeur. 

Devant celte foule composée de magistrats , de prêtres , 
de femmes du monde, de jeunes gens instruits , l'abbé de 
Salinis se sentit à l'aise. Son esprit vif, son imagination 
ardente , une grande facilité d'élocution , un certain aban- 
don plein de grâce, en firent promptement un professeur 
accompli. Les auditeurs étaient charmés, ils se complai- 
saient dans le respect que leur témoignait leur cher con- 
férencier, arrivant à son cours, muni d'un cahier, où sa 
leçon entière avait été écrite avec soin , pour ne laisser 
aucun point doctrinal aux hasards de l'improvisation, ce 
qui ne l'empêchait pas de saisir au vol les illuminations 
subites que le contact de Taudiloire fait passer sous les 



221 SALINIS- 

yeux de l'orateur et qui fond tout à coup l'âme de ses 
auditeurs dans la sienne. 

— Aucun de nos concitoyens n'a oublié ces leçons 
lumineuses de la Faculté... Nous sortions meilleurs de ces 
leçons, moins faibles contre nous-mêmes, plus forts 
contre les misères de nos jours. Le professeur nous avait 
élevés au-dessus de la triste réalité, quand, jetant un coup 
d'œil prophétique sur l'avenir, M. de Salinis nous annon- 
çait une transformation nouvelle de la foi et des dévoue- 
ments chrétiens'. 

Plus d'un parmi ses auditeurs voulut l'avoir pour guide 
de sa conscience. Il excella bien vite dans ce ministère, 
alors nouveau pour lui. Comme autrefois Bossuet se repo- 
sant de ses fatigues oratoires dans la direction de l'humble 
Sœur Cornuau, l'abbé de Salinis devint promptement un 
directeur consommé. Ainsi Gerbet aima toujours ce minis- 
tère caché, où le bien se fait sans bruit, d'autant plus solide 
qu'il est moins brillant. Alexandrine de la Ferronnays et 
Eugénie de Guérin en éprouvèrent, nous l'avons vu*, la 
bienfaisante influence. 

Fermement basé sur le principe thomistique, trop oublié 
par Fénelon, que la grâce ne détruit pas la nature, M. de 
Salinis en fit sa grande règle de direction. 

— Ce serait ne pas comprendre la religion, disait-il, que 
de croire qu'elle tend à absorber tous les sentiments en un 
seul sentiment. L'amour de Dieu épure, développe au con- 
traire toutes les affections légitimes, les conserve, les rend 
immortelles \ 

' Art. de la Guienne, 10 novembre 1849. 

* Voir au chap. III de la prcinii>rc partie de ce volume. 

' Lettre de l'abbé de Salinis à madame de S... 



LE PROFESSEUR DE FACULTÉ. 225 

Ennemi déclaré des faux respects jansénistes, il poussait 
à la communion, qu'il considérait comme une grâce et un 
moyen, au lieu d'en faire, comme les puritains de Port- 
Royal, une récompense et un but. 

— Je suis sans aucune inquiétude sur votre avenir, écri- 
vait-il à une âme pieuse, mais exposée à l'épreuve, si je 
sais que vous communiez souvent. Il me serait impossible 
de ne pas me tourmenter, si vos communions devenaient 
plus rares '. 

Et comme celle-ci lui objectait son indigence spirituelle : 

— Notre indigence, répondait-il, est notre titre, notre 
droit : c'est celui du pauvre mendiant. 

Au reste, toute cette mystique, douce et consolante , 
rayonnait de l'influence de saint François de Sales et se 
séparait, grâce aux principes, alors nouveaux en France , 
de Liguori, des terreurs de Saint-Gyran. 

— Confiance! répétait-il aux âmes qu'il avait l'ambition 
de dilater, confiance! Ce mot résume tout!... 

Aussi, les heureux dirigés de l'abbé de Salinis tran- 
chaient sur le type, général encore à ce moment, de l'enca- 
puchonnement attristé des dévots de l'ancienne méthode. 

A cet apostolat de la Faculté et de la direction des âmes, 
le zélé professeur joignit ce troisième moyen d'action, que 
Combalot appelait l'Apostolat du salon, le triomphe de 
Salinis dans toutes les phases de sa vie ^ 

Le salon a toujours exercé, en France, un grand empire. 

' Lettre de l'abbé de Salinis à madame M..., née G... 

' « Je suis, pendant ce carême, l'apôtre de la chaire à Bordeaux, 
et vous celui du salon. » (Combalot, paroles citées par S. Ém. le card. 
Donnet, dans VOiaison funèbre de Mgr de Salinis prononcée à 
Juilly.) 

13. 



226 SALINIS. 

Il est vrai que, depuis les clubs et les cercles, — dérivés et 
corruption du salon, — depuis l'énorme développement 
du journalisme , l'action qu'il exerçait au dix-septième et 
au dix- huitième siècle est bien amoindrie. Mais Salinis, 
homme de bonne compagnie et de tradition, devait aimer 
à le faire revivre, au profit des bonnes doctrines et de l'in- 
fluence religieuse. 

Tous les lundis, des hommes distingués venaient tenir 
chez lui des réunions, où régnait un esprit de tolérance et 
de liberté , tel que des hommes appartenant à toutes les 
croyances religieuses , catholiques , proieslants , Israélites , 
représentant les opinions politiques les plus opposées, 
pouvaient y engager entre eux les discussions les plus 
vives, les plus animées, les plus franches surtout, sans 
emporter une seule fois un souvenir blessant ou pénible ' ! 

Ces réunions , « vrais tournois intellectuels » , permet- 
taient à l'abbé de Salinis d'élever « de simples et graves 
causeries à la hauteur d'un apostolat* ». 

C'est le témoignage que lui rendait l'éminent archevêque 
de Bordeaux, heureux et fier d'avoir tendu la main au 
noble délaissé, devinant qu'il y avait là une force vive 
qu'il ne fallait pas laisser inerte, comme le voulaient cer- 
tains, instruments inconscients de celte solte prévention 
qui s'attache de bonne heure au mérite. 

Mgr Donnet avait appris que, parmi les griefs articulés 
contre la candidature épiscopale de M. de Salinis, il y en 
avait un qui consistait à reprocher au candidat de n'avoir 
jamais appartenu à une administration diocésaine et, dès 

' Lettre de l'abbé de Salinis au National, mars 1848. 
*Card DoNNRT, Oraison funùbre de Mgr de Salinis, prononcée à 
Juilly, le l&inars 1861. 



LE PROFESSEUR DE FACULTE. 227 

lors, d'arriver à l'épiscopat sans en avoir fait l'apprentis- 
sage. Le généreux prélat se promit de réduire cette 
objection à néant. Il donna au professeur de Faculté des 
lettres de vicaire général honoraire, et il n'eut point à s'en 
repentir. Le jour où il imposa les mains à Salinis, comme 
le jour où il prononça son oraison funèbre à Juilly, le car- 
dinal Donnet put se rendre , devant Dieu et devant les 
hommes, ce témoignage qu'il avait fait une œuvre agréable 
au Ciel et utile à l'Église. Aujourd'hui encore, quand le 
vénéré vieillard repasse les pages si pleines de sa belle 
vie, celle-là l'arrête avec complaisance et une douce satis- 
faction. 



IV 



Aux succès du professeur et de l'apôtre. Dieu mêla de 
larmes. Son ami, un autre lui-même, vint à mourir. 

Salinis le pleura, comme David avait pleuré Jonalhas. 

— Ah! répondait-il aux condoléances, les consolations 
humaines n'apaisent point de telles douleurs. 

Bientôt un autre deuil vint rouvrir la source des larmes, 
et laisser dans son cœur une plaie qui ne se fermera plus. 
Je veux parler de la mort de sa mère, qui suivit de près 
celle de l'abbé de Scorbiac. 

Madame de Salinis connaissait à fond le cœur de son fils : 
c'était pour elle, à Juilly, une joie toute maternelle de 
s'associer à l'apostolat du directeur, en qui elle se sentait 
revivre. A Bordeaux, ses grandes manières, son affabilité 



228 S ALI NI S. 

exquise avaient puissamment contribué à faire du salon de 
l'abbé de Salinis le type du salon chrétien. 

— Ce salon, dit Gerbet, était devenu une académie. 
Elle se trouva si clairvoyante qu'elle traita, en 18^3, les 
questions sociales que la révolution de 18^8 allait mettre 
à l'ordre du jour. 

C'est en invoquant ces réformes sociales que la révolu- 
tion de février força Louis-Philippe à abdiquer et à s'enfuir, 
malgré quatre-vingt mille hommes de troupes, le maré- 
chal Bugeaud, l'enceinte continue et les forts détachés. 

Grande leçon de la Providence! On n'étouffe pas une 
question ardente, sans péril de voir tout éclater et l'incen- 
die se répandre avec une effrayante intensité, dépassant 
toutes les prévisions les plus sombres et les espérances les 
plus hardies. 

Au milieu de l'effarement du pays, qui n'était pas prêt, 
les anciens disciples de Lamennais, habitués à la lutte, 
purent envisager de sang-froid les conditions nouvelles où 
se trouvait l'Église en face de la seconde république. 

Je ne referai pas ici cette histoire, que j'ai déjà 
racontée ailleurs '. Du moins, il est un point que j'ai dû 
laisser là dans quelque ombre et qui s'impose ici à notre 
étude, celle des candidatures du clergé à l'Assemblée na- 
tionale, 

L'École Menaisienne se posa la question. 

Lacordaire la résolut, dans un article magistral, dont 
on peut ne pas accepter toutes les conclusions, mais dont 
il est impossible de méconnaître le grand souffle et la par- 
faite loyauté. 

' Lacordaiiie, diap. x, Lacordaire en iSiS. 



LE PROFESSEUR DE FACULTÉ. 229 

Le 22 avril 18^8, l'Ère nouvelle publiait cet arlicle- 
programme : 

« C'est demain le jour des élections... 

« Le clergé se présente aussi. Pour la première fois 
depuis un demi-siècle, il trouve en lui-même le courage de 
s'offrir, et dans les populations le courage de l'accepter... 

« Quelle est la cause de cette nouvelle situation du 
clergé? 

« Devait-il en répudier l'avantage et le péril? 

« Est-ce un état durable ou transitoire pour lui? 

« La cause en est évidemment dans une disposition 
générale des esprits, mais surtout dans la disposition intime 
du peuple à l'égard de la religion... 

(I Le peuple de Paris avait sacré le prêtre, le prêtre 
était donc Français, citoyen, républicain; il pouvait voter 
aux élections, se porter comme candidat et siéger à l'As- 
semblée nationale : il le pouvait, mais le devait-il? 

(( Celte question a partagé les esprits. Quant à nous , il 
nous a semblé que la France, dans la situation solennelle 
oij elle est placée, avait besoin du concours de toutes les 
lumières, de tous les dévouements sans exception. Se 
retirer en un pareil moment, c'est abdiquer le service 
militaire à l'heure de la bataille 

« Mais, par-dessus tout, le clergé devait aspirer à mar- 
quer sa place à l'Assemblée nationale , pour constater aux 
yeux de la France et du monde entier l'affaiblissement des 
passions irréligieuses dans notre pays 

« Cependant, le rôle politique du clergé ne nous paraît 
qu'un accident transitoire. Une fois la République con- 
stituée, le prêtre se retrouvera en présence d'une nation 
extrêmement jalouse de la distinction des deux pouvoirs 



230 SALINIS. 

spirituel et temporel, et qui s'est fait, dès longtemps, une 
si haute idée du sacerdoce, qu'elle souffre avec peine tout 
ce qui le fait descendre, même pour un temps, des hau- 
teurs de riloreb et du Calvaire 

« La France qui croit aujourd'hui et la France qui croira 
demain, toutes deux demandent à ses prêtres une vie 
cachée, sobre et digne, une charité connue du pauvre et 
de Dieu, une grande douceur de jugement, une élévation 
de l'âme par-dessus tous les événements de la terre, une 
vertu qui n'attende pas l'ostracisme, mais qui s'y condamne 
d'elle-même, par respect pour celui qui s'est voilé au Sinaï 
et qui l'était au Thabor'... » 

A Bordeaux, le sentiment de Lacordaire prévalut, comme 
à Paris, à Marseille, dans la plupart des grands centres 
électoraux. L'archevêque jeta les yeux sur l'abbé de Sa- 
linis. 

Celui-ci écrivit au vénéré prélat , dans une lettre rendue 
publique : 

— L'agriculture, le commerce, l'industrie, le travail, 
tous les intérêts de la société auront leurs représentants 
spéciaux dans l'Assemblée nationale. Il importe que la 
religion y ait les siens... Leur mission sera facile... Ils 
n'auront qu'à revendiquer la part qui revient à l'Église 
dans la liberté commune ^ 

Quarante-quatre mille cent quatre-vingt-seize voix 
répondirent à l'appel de Salinis et à la confiance de l'ar- 
chevêque. Bordeaux lui donna une immense majorité, 
toutes les villes lui assurèrent un bon rang. Les cantons 

' L.vcoitDAiBE, Des candidatures du clergé, loc. cit. 

- Lettre de l'abbé de Salinis à Mgr l'archevêque de Bordeaux, mars 
1848. 



LE PROFESSEUR DE FACULTÉ. 231 

des Landes l'évinoèrent. On avait persuadé à ces pau- 
vres gens que l'on ne voulait un prêtre que pour rétablir 
la dîme ' . 



Par un coup inattendu de la Providence, dans les rangs 
des dépositaires du nouveau pouvoir, se trouva un ministre 
habile qui connaissait toutes les richesses de l'esprit et du 
cœur de l'abbé de Salinis-. 

Le 10 février 18/(9, ce minisire, accomplissant ce qu'il 
aime à proclamer « un des actes les meilleurs de son pas- 
sage aux affaires* », écrivit au professeur de Bordeaux : 

— Monsieur l'abbé, je viens affliger votre humilité, et 
pourtant je ne puis vous déguiser la joie qu'éprouve ma 
conscience : une des consolations que j'ambitionnais en 
acceptant le lourd fardeau qui pèse sur moi était du moins 
d'attacher mon nom à votre promotion à l'épiscopat : cette 
consolation m'est accordée 

Je ne m'excuse point de ne vous avoir pas consulté , 
Monsieur l'abbé; il m'a paru que le concours de tant de 
circonstances et de tant de volontés indique assez mani- 
festement la volonté de la Providence, pour que ni vous 
ni moi ne puissions nous y soustraire 

Veuillez agréer de nouveau , Monsieur l'abbé , l'expres- 

' Lettre de l'abbé de Salinis à madame M..,, mai 18i8. 
2 Card. DosNET, Oraison funèbre de Mgr de Salinis. 
Hà.,ibid. 



232 SALINIS. 

sion des sentiments de gratitude que j'oiïre à Dieu en cette 
occasion et l'hommage du plus profond respect de votre 
très-humble serviteur. 

A. DE Falloux. 

M. de Falloux avait véritablement la main heureuse. Ce 
fut lui qui désigna Mgr Pie pour le siège de Poitiers , Mgr de 
Dreux-Brézé pour le siège de Moulins , Mgr Caverot pour 
celui de Saint-Dié, Mgr Foulquier pour celui de Mende et 
Mgr de Salinis pour l'évêché d'Amiens. On voit à quelles 
inspirations chrétiennes obéissait M. le comte de Falloux 
dans les choix qu'il faisait pour l'épiscopat '. 

Le lendemain du jour oîi il reçut la lettre du ministre, 
M. de Salinis écrivait à l'une de ses plus pieuses dirigées : 

— Depuis hier, j'ai l'âme bouleversée. Voilà un avenir 
où disparaît tout ce qu'il y avait de paisible, de doux dans 
mon existence, et ce n'est pas là ce qui me préoccupe le 
plus, car il me semble que ce sacrilice, je le fais à Dieu de 
grand cœur; mais vous savez comment j'envisageais de 
loin l'épiscopat; vu de près, c'est bien autre chose*. 

Il courut vers ses chères Pyrénées, s'y plonger dans le 
silence et la prière. Il y passa la semaine sainte en retraite, 
se retrempant aux pieds de Notre-Dame de Bétharram et 
de la Croix. 

— Vous vous unirez à moi, écrivait-il encore, pour 
obtenir que je devienne meilleur, que je sois ce que doit 
être un évêque, un saint. Après tout, rien n'est impossible 
à Dieu, et ce miracle est d'autant plus digne de sa miséri- 
corde qu'il l'exerce sur un plus grand fonds de misère \ 

'Mgr Besso>-, Vie du cardinal Matthieu, t. I", p. 430. 

* Lettre de l'abbé de Salinis à madame M..., 1 » lévrier 1849. 

^ Lettre de l'abbé de Salinis à madame .M..., 25 mars 1S49. 



LE PROFESSEUR DE FACULTÉ, 233 

Le 29 juillet suivant, à côté de Mgr Jacquemet, dont 
l'anneau pastoral, héritage d'un martyr, était glorieuse- 
ment empourpré du sang de l'archevêque qtii le portait 
sur les barricades, quand il y fut frappé à mort entre les 
bras de son grand vicaire, et en même temps que cet 
héroïque compagnon de Mgr Affre, devenu évêque de 
Nantes, Mgr de Salinis reçut la consécration épiscopale des 
mains de l'archevêque de Bordeaux. 

Comme autrefois Paul, après avoir imposé les mains à 
son disciple Timothée, le vénérable primat montrait, avec 
une paternelle fierté, ce fils de sa droite qui, lui devant 
tout, avait voulu lui devoir encore la plénitude du sacer- 
doce. 

L'heure d'ailleurs était grave entre toutes, et aux accla- 
mations qui saluaient le nouveau consacré, se mêlaient bien 
des angoisses. 

On était en 1849, presque au lendemain des insurrec- 
tions sanglantes où tout avait failli sombrer. La France 
était toujours frémissante et agitée. Rome subissait les 
tortures de l'anarchie révolutionnaire. Le successeur de 
Pierre était en exil , et « ce fut du rocher de Gaëte que 
Pie IX envoya au nouvel évêque sa première bénédic- 
tion ' n . 

Mais Salinis avait fait la retraite de son sacre au pied 
du Calvaire de Bélharram. Méditant sur les douleurs de la 
Vierge debout près de la Croix, il avait compris que, pour 
enfanter les âmes à la foi et à l'Église, il fallait la douleur : 
in dolore paries ! 

• Gerbet, Oraison funèbre de Mgr de Sali7iis, p. 12. 



L EVliQUE D AMIENS. 



Sommaire. — Les con;nles provinciaux au dix-neuvième siècle. — Mou- 
vement vers Rome. — Concile de Soissons. — Gerbet et M. Lequeux. 

— Concile d'Amiens. — Une date à noter. — L'Univers. — Les 
Annales de philosophie chrétienne. — L'Empire. — Lettre de Lacor- 
daire. — La Lettre pastorale sur le Pouvoir. — Adhésion à l'Empire. 

— Témoignage de M. de Ladoue. — Les Reliques de sainte Theu- 
dosie. — Les synodes diocésains. — Les Nigauds de l'évèché. 



— Je pardonnerais à la République, quand elle n'aurait 
rien fait que nous permettre de ressaisir cette liberté dont 
l'Église était dépouillée depuis si longtemps '. 

Quand il écrivait cela, le nouvel évêque d'Amiens était 
à Soissons, occupé aux travaux d'un de ces conciles pro- 
vinciaux qui marquèrent l'avènement de la seconde Répu- 
blique. 

Ce fut un mouvement général, salué par les plus vives 
acclamations et les plus joyeuses espérances. On eût dit 
que le régime nouveau, se souvenant que la France avait 

' Lettre de Mgr de Salinis à l'abbé de Ladoue, 12 octobre 1849. 



LÉVÉQUE D'AMIENS. 235 

été constituée par les évéques comme les abeilles le font 
d'une ruche, selon l'expression célèbre de l'historien pro- 
testant Gibbon, voulait laisser aux évêques réunis en 
synodes provinciaux le soin de reconstituer une France 
nouvelle, en christianisant les bases de la nouvelle société 
française. 

Or, pensait Salinis, la base nécessaire, c'est l'affirmation 
plus nette de l'unité catholique. « Pendant le dix-huitième 
siècle, l'épiscopat français formait comme un corps d'ar- 
mée séparé de son général en chef. Voilà pourquoi tout 
le dernier siècle ne fut qu'une grande déroute... L'époque 
actuelle est une époque de transition et de régénération, 
c'est la veille d'une ère nouvelle... Le catholicisme seul 
peut régénérer le monde », et c'est pourquoi aussi la 
Providence a imprimé à cette époque « ce trait caracté- 
ristique : le mouvement vers Rome ' ». 

Sous l'impression de cette pensée, le concile de Sois- 
sons se préoccupa de l'obéissance au Souverain Pontife. 
Salinis, convaincu « qu'il y a toujours danger pour des 
passagers à se placer sur les bords de la barque , et que 
le plus sûr est d'être au centre , tout près du pilote * » , 
avec l'aide de Gerbet, son théologien, apporta au décret 
synodal relatif au Pape un concours précieux que l'histoire 
des délibérations conciliaires a noté. 

Le supérieur du séminaire de Soissons , M. Lequeux , 
avait préparé une de ces rédactions vagues et élastiques , 
que l'on peut interpréter à volonté et qui semblent des- 
tinées à esquiver la difficulté plutôt qu'à la résoudre, 

' Discours de Mgr de Salinis au synode du clergé d'Amiens, 1850. 
' Mgr Giooux, Oraison funèbre de Mgr de Salmis, prononcée à 
Amiens. 



236 SALINIS. 

— Messieurs, dit Gerbet, nous ne pouvons pas pro- 
poser aux Pères du concile une rédaction qui n'exprime 
pas leurs sentiments. Les évêques ici assemblés n'ont pas 
à s'inquiéter de savoir si ce qu'ils disent dans leur acte 
d'adhésion au Souverain Pontife blessera les oreilles galli- 
canes de quelque professeur de séminaire. Ils doivent 
parler selon leurs convictions, et parler haut afin que leur 
parole ail du retentissement. Qu'en pensez-vous? 

La commission entra dans celte pensée. 

— Voulez-vous me charger de rédiger un nouveau pro- 
jet? 

On accepta, et la nuit entière fut consacrée à ce travail. 
Quand il en donna lecture, le lendemain, à ses collègues, 
le théologien de Mgr de Salinis leur dit : 

— Messieurs, le décret que je vous propose n'est pas 
de moi : il est composé exclusivement de textes empruntés 
à des décisions dogmatiques des conciles généraux, des 
Souverains Pontifes, etc. Je n'ai pas indiqué les sources, 
parce que je suis convaincu que, dans la discussion qui 
aura lieu, on nous accusera de déserter les opinions 
anciennes pour favoriser les nouveautés. 

La prévision se réalisa. Gerbet avait utillisé le solide 
travail qui marqua le début de Lamennais'. Quand on 
vint en congrégation générale, M. Lequeux attaqua très- 
fortement le projet de la commission, qui, disait-il, ren- 
fermait presque des hérésies. 

Le concile, un peu impressionné par la parole compé- 
tente et convaincue du vénérable sulpicien, respira lors- 
que l'ami de Salinis établit, pièces en main, que ce qu'on 

■ Voir au volume consacré à Lamennais, chap. m. 



L'EVEQUE D'AMIENS. 237 

taxait de nouveauté remontait à la plus haute antiquité et 
que ce que l'on accusait d'hétérodoxie était emprunté à 
des conciles généraux '. 

L'œuvre du concile de Soissons fut complétée en 1853 
par celle du nouveau synode de la province de Reims, 
réuni cette fois à Amiens, auprès de cette splendide cathé- 
drale à laquelle il manquait celte gloire, que Salinis lui 
procura, d'abriter un concile provincial. 

On y défendit l'enseignement du gallicanisme dans les 
écoles de la province. La petite phrase qui renferme cette 
prohibition, prélude du célèbre anathème prononcé en 
1870 par l'Église catholique réunie au Vatican, est, à mon 
sens, un des graves événements de ce temps. 

— L'histoire ecclésiastique, disait Mgr de Salinis, a 
retenu la date de 1626, où les évêques de France adres- 
sèrent au Pape une lettre qui semble être un désaveu anti- 
cipé des opinions émises plus tard*. Ne nous est-il pas 
permis d'espérer que l'histoire de l'Église remarquera 
aussi la date de 1853, où ce désaveu, enseveli trop long- 
temps dans le silence de l'oubli, est ressuscité dans un 
décret de notre concile, pour être une expression nouvelle 
de l'ancienne doctrine des Églises gallicanes? Nous n'avons 
pas brisé la chaîne de nos traditions, nous n'avons fait 
que la renouer ^ 

Au concile d'Amiens, les Pères, sous l'inspiration du 
prélat plus convaincu que jamais que « ces assemblées 
d'évêques, qui ont fait la vieille France, doivent mettre la 

' De Lxdoue, Vie de Mgr Gerbet, t. II, p. ?.62. 
' Lors de la célèbre déclaration du clergé de France, en 1682. 
'De Salinis, Lettre pastorale pour la promulgation des décrets 
du concile d'Amieyis. 



238 SALINIS. 

main dans la reconstruction de la France nouvelle ' », s'oc- 
cupèrent de diverses questions qui préoccupaient alors 
vivement l'attention publique : la questiun du journalisme, 
celle des classiques chrétiens, l'intervention des laïques 
dans les choses de l'Église, etc. V Univers, vivement com- 
battu par une fraction du parti catholique et dénoncé en 
cour de Rome, trouva, dans le zèle dévoué de Mgr de 
Salinis, un de ses principaux défenseurs, et lui dut, en 
grande partie, son triomphe. 

M. de Salinis fut chargé de porter à Rome les décrets 
d'Amiens et d'en solliciier l'approbation. Il profita de ce 
séjour pour aider MM. Louis Veuillol et Bonnetty à vaincre 
les oppositions que rencontraient, dans une fraction no- 
table de l'épiscopat et du clergé français, les polémiques 
de VL'nicers^ et les doctrines des Annales de philosophie^. 



Il 



Me voici amené sur un terrain délicat. J'y entre sans 
passion, comme sans arrière-pensée. 

L'empire avait cet avantage, aux yeux de bien des 
hommes politiques , qu'il a deux solutions à proposer, 
suivant les moments et les circonstances : une solution 



' Geubet, Discours pour la clôture du concile JWmiens. 

' Pie LV lit écrire à M. Veuillot par Mgr rioramonti une lettre 
destinée à terminer le dilïérend 

» M. Doniictty reçut l'assurance du Va[k', par l'intermédiaire de 
Mgr de Salinis, qu'il ne pouvait être question de le condamner. 



L'EVEQUE D'AMIENS. 239 

dictatoriale, quand c'est l'heure de la peur, et une solution 
libérale, quand le pays rassuré redemande ses libertés. Il 
avait cette autre décharge à son acquit qu'au lendemain 
de la Révolution , il s'est donné comme l'alliance entre le 
pouvoir monarchique et l'avènement de la démocratie, en 
sorte que la théorie napoléonienne, restée celle des héri- 
tiers du fondateur de la race, donne quelque satisfaction 
à ceux qui, fiers des conquêtes de 89, aspirent à une 
organisation de la démocratie , telle que l'a faite la 
Révolution. 

« Monarchie je ne veux, République je ne sais. » C'était 
à ce moment, disait Lacordaire, la devise de l'Europe*. 
C'était surtout la devise de la France de k^. 

Pénétré de cette conviction, touché des gages que le 
neveu de Napoléon donnait à l'Église et des promesses 
qu'il lui faisait, effrayé du désarroi des partis et des me- 
naces du jacobinisme renaissant, pour « faire de l'ordre 
avec du désordre », V Univers se rallia au prince pré- 
sident, lequel, dit M. Louis Veuillot, a ne se propose rien 
qui puisse effrayer les consciences démocratiques ^ » . 

J'entrerai dans plus de détails à cet égard, quand je 
traiterai de Monlalembert ^ et de Rohrbacher \ Ici , je ne 
puis que rappeler sommairement un souvenir, indispen- 
sable à l'intelligence de ce qu'on a appelé , non sans quel- 
que raison, « le bonapartisme de l'évêque d'Amiens ». 

Quand Lacordaire apprit ces choses, il les considéra 
comme une trahison. Toute sa correspondance est em- 

' Lettre de Laconlaire à Mgr de Salinis, 25 mars IsU. 
- Univers du 18 août 1850. 

' Au toiiio IV de nos Études sur V École Menaisienne. 
* A la fin du présent volume. 



240 SALINIS. 

preinle de cette impression '. Elle n'éclate cependant nulle 
part avec plus d'amertume que dans la célèbre lettre qui 
marqua sa rupture avec Mgr de Salinis. 

« L'Univers, y disait-il, esta mes yeux la négation de tout 
esprit chrétien et de tout bon sens humain, une sorte de 
gageure soutenue contre tous les sentiments de l'humanité 
contemporaine, et dont il ne faudrait que rire, si le ton, 
les doctrines et les procédés ne donnaient une prise sé- 
rieuse aux ennemis de notre foi. Je ne crois pas que jamais 
l'Église ait été défendue par d'aussi tristes personnages et 
d'aussi pauvres théories. Si ma foi n'était pas aussi pro- 
fonde par la grâce de Dieu, je crois que le spectacle plus 
que toléré qu'ils nous offrent, n'eût pas été sans péril pour 
mon âme. C'est vous dire, Monseigneur, pour ne pas vous 
parler du reste, à quelle dislance une singulière fortune 
nous a placés l'un de l'autre. C'est pour moi un regret; 
c'est aussi un enseignement. En voyant l'école sortie des 
ruines de l'abbé de Lamennais et l'étrange filiation qui lie 
ce qui est à ce que j'ai vu en 182/4, je comprends mieux la 
chute de cet homme et la vengeance anticipée que Dieu a 
prise dans sa personne de tout ce qui devait naître de sa 
poussière. L'histoire lui demandera compte un jour de sa 
postérité, et sa postérité expliquera ce que sa vie aura pu 
laisser dans l'ombre, n 

Après ces amères paroles, celui qui signait « un de vos 
anciens compagnons d'armes » ne craignait pas d'écrire 
encore ceci : 

— Ma consolation est de vivre solitaire, et de protester 
par mon silence, et de temps en temps par mes paroles, 

' Voir au tiiap. intitulé Sons VEmpire,{\iins. le »olume loiisacro à 
Lacordaire. 



LÉVÉQUK D'AMIENS. 24! 

contre la plus grande insolence qui se soit encore autorisée 
du nom de Jésus-Christ. 

Cette citation, que j'emprunte à M. de Ladoue ', donne 
l'idée du diapason où en était arrivée celte polémique. Or, 
qu'on ne l'oublie pas, Mgr de Salinis était le protecteur 
affiché de l'Univers, et un acte public, son fameux mande- 
ment sur le Pouvoir, venait de mettre en scène avec solen- 
nité son ralliement à l'empire. 

Publiée à l'occasion du rétablissement de l'empire au 
profit du Prince Président, cette lettre pastorale, qui eut 
un retentissement si considérable, était divisée en deux 
parties : l'une, théorique, où l'évêque d'Amiens discutait, 
d'après les diverses opinions des théologiens, auxquelles 
il en ajoutait une mitoyenne et conciliante; la seconde où 
il faisait l'application de ces principes au coup d'État. 

Même dans les camps neutres et les moins passionnés, 
cette initiative de l'évêque fut sévèrement jugée. 

— Pourquoi , lui disait-on , transformer une question 
purement politique en question religieuse? N'y a-t-il pas 
danger à soumettre à la discussion la parole de l'évêque, 
qui ne devrait rencontrer chez tous les fidèles qu'obéis- 
sance et soumission? 

Cette observation était grave; Mgr de Salinis en recon- 
nut plus tard la valeur. 

On contestait aussi l'opportunité d'une manifestation qui 
se précipitait, pour ainsi dire, au-devant d'un gouverne- 
ment dont rien ne faisait encore connaître les principes et 
les tendances. Le nouveau pouvoir était-il assez bien assis 
pour qu'on pût le considérer comme un pouvoir de fait? 

' Vie de Mgr de Salinis, p. 268. 

14 



242 SALI NI S. 

Avait-il, en dehors des circonstances qui lui avaient donné 
une existence en quelque sorte forcée, des garanties suffi- 
santes de durée? N'était-ce pas une bien lourde responsa- 
bilité d'engager le clergé à prêter au nouveau pouvoir, 
non-seulement une obéissance passive, mais un concours 
actif ' ? 

Je me garderai de résoudre ces difficiles problèmes. 
Mais, si je dois constater que Mgr de Salinis crut de bonne 
foi servir l'Église et la France en agissant de la sorte, je 
dois aussi, pour rester véridique, constater que cette adhé- 
sion éclatante à l'Empire, en irritant les républicains, 
froissa profondément les légitimistes et entrava, en bien des 
circonstances, l'action de son ministère épiscopal. A ce 
point de vue, il dut souvent la regretter, tout en conser- 
vant « une illusion qui plongeait ses racines dans la foi - ». 

En écrivant de lui, son ami et panégyriste a pu le dire -. 

— Sur ma conscience d'homme d'honneur et de prêtre, 
j'aflirme que Mgr de Salinis n'a fait, dans le cours de sa 
longue carrière, aucune démarche importante, je n'en 
exclus pas celles qui ont rencontré le plus de contradic- 
teurs, dont le bien de la religion n'ait été le principe et le 
mobile. J'aflirme, avec la même conviction, que les petits 
calculs de l'ambition humaine ne sont jamais montés à la 
hauteur de sa grande âme. Je suis heureux que le bon Dieu 
m'ait permis de rendre ce témoignage public à celui qui 
fut le guide de ma jeunesse et qui daigna plus tard m'ho- 
norer du titre d'ami. Je le lui devais ^ 

'DeLaikuf., /oc, cit., p. 259. 

'Dk Lakoie, Circulaire au clergé et aux fidèles du diocèse 
d^Anch, p. 6. 
3 Ibid., p. 7. 



L'EVEQUE D'AMIENS. 2IS 



III 



Mgr de Salinis rapporta de Rome les saintes reliques 
d'une Amiénoise des âges héroïques. On avait découvert 
dans les Catacombes une épitaphe par laquelle, à la suite 
du nom de la sainte femme, Aurélius Optatus avait voulu 
transmettre à la postérité , avec le souvenir du martyre et 
de la vertu de sa pieuse épouse , l'indication de son pays 
d'origine. 

Kat. Amhiana, disait la pierre tumulaire, née à Amiens! 
C'est son époux même qui fit ciseler sur le marbre le titre 
authentique par lequel celle sainte martyre appartient à 
l'Église d'Amiens. « Or , écrivait à ses diocésains Mgr de 
Salinis, cette indication, qui est quelque chose de si pré- 
cieux pour notre foi, est en même temps une rareté archéo- 
logique très-remarquable. Ce n'était pas l'usage de mar- 
quer dans l'épitaphe des martyrs le lieu de leur naissance. 
Un des plus savants archéologues de Rome nous disait 
qu'il se rappelait à peine un exemple fourni par l'inscrip- 
tion tumulaire d'une sainte de Nicomédie. C'est donc une 
gloire presque unique qui va rejaillir, avec ses reliques, 
du sein des catacombes, sur l'Église d'Amiens '. » 

Seize siècles au moins s'étaient écoulés depuis que la 
martyre alla d'Amiens à Rome pour le combat, jusqu'au 
jour où elle revint de Rome à Amiens pour le triomphe. 

Gerbet fut le chantre et l'historiographe de ce triomphe, 

' Mgr DE Salinis, Lettre pastorale à ^occasion de la translation 
des reliques de sainte Theudosie. 



244 SALINIS. 

le plus beau assurément qu'une châsse ait recueilli en ce 
siècle : on eût dit ces grandes scènes des âges de foi, oij 
tout un peuple accourait au-devant des saintes reliques, 
escortées par l'épiscopat et le clergé d'une province en- 
tière '. 

Le pays natal de Pierre l'Ermite retrouvait, sous l'in- 
spiration brûlante de son évêque, les beaux élans de son 
antique foi. 

Les éludes florissaient. Le clergé regardait du côté de 
cet évêché, d'où lui venaient tant de règlements excellents 
et d'excitations puissantes. La liturgie romaine fut réta- 
blie aux acclamations du chapitre et du clergé. 

« Comme Monseigneur est bon ! » disaient à l'envi les 
prêtres d'Amiens, à mesure que les nécessités du ministère 
les mettaient successivement en rapport avec ce prélat si 
accueillant et si disposé à entrer dans toutes leurs sollici- 
tudes. 

— Chaque diocèse, dit à ce propos M. de Ladoue, est 
comme une petite société qui vit de sa vie propre. Cette 
vie, qui prend sa source au centre de toute vie catholique, 
à Rome, et qui est essentiellement une, se diversifie selon 
les usages, les traditions, les mœurs, les besoins. C'est à 
l'évêque qu'il appartient de constituer le code particulier 
qui doit régir ces petites sociétés qu'on appelle diocèses. 
Toutefois, quoique l'autorité législative réside tout entière 
dans ses mains, il ne doit pas l'exercer seul et sans con- 
trôle; il lui est prescrit de prendre le conseil de son clergé. 
Tel est le but des synodes, assemblées ecclésiastiques où, 
sans aucun des inconvénients inhérents aux assemblées 

■ Voir au chap. Y de la I" partie du présent volume. 



L'EVEQUE D'AMIENS, 215 

délibérantes, sont discutées, avec une liberté et une indé- 
pendance complètes, les mesures qui doivent devenir, pour 
les prêtres et les fidèles d'un diocèse, des règles liant la 
conscience. 

Mgr de Salinis considérait l'institution des synodes 
comme une des sauvegardes de l'autorité pontificale, sur- 
tout dans l'organisation actuelle des Églises de France. A 
Amiens, il put s'assurer combien ces assemblées canoniques 
contribuent à resserrer les liens biérarchiques, à faire 
aimer l'autorité parce qu'on la sait éclairée et qu'on la voit 
douce'. 

Inébranlable sur le terrain des principes, l'évêque 
d'Amiens savait, dans le commerce des hommes, apporter 
cette sage modération qui fait de plus en plus l'ornement 
de l'épiscopat français contemporain. 

Mais, comme on l'a justement observé*, l'esprit de tolé- 
rance n'était pas chez lui le résultat d'un calcul : il prenait 
sa source dans son caractère naturellement bienveillant et 
dans un sentiment profond de charité chrétienne. Le cœur 
de Mgr de Salinis était comme une riche hôtellerie ouverte 
à tous ceux qui voulaient y entrer, et combien y sont 
entrés et n'en sont plus sortis I car c'était là un des traits 
caraclérisliques de cette aimable nature : quand on l'avait 
connu, on l'aimait, et quand on l'avait aimé, on l'aimait 
toujours. 

Au collège Henri IV, à Juilly, à Bordeaux, Salinis s'était 
de plus en plus convaincu que le contact du prêtre avec la 
société est aussi utile au prêtre qu'à la société. 

— Vivant toujours isolé, disait-il, le prêtre ne connaît 

' De Lvdole, Vie de Mgr de Snlims, p. 3'JO. 
' De Ladove, Circulaire, etc., p. 9. 

14. 



246 SALINIS. 

pas les hommes, il les juge souvent plus hostiles, plus 
éloignés qu'ils ne le sont réellement ; il apprécie avec une 
sévérité outrée les choses dont il n'entend parler que par 
des détracteurs intéressés; il se laisse entraîner à la décla- 
mation qui aigrit, au lieu de conserver la douceur qui rap- 
proche. La scission entre la société et le catholicisme 
s'accentue ainsi davantage, au grand préjudice de la 
religion '. 



IV 



Connaissant à fond les besoins de la société moderne, 
Mgr de Salinis, évêque catholique du dix-neuvième siècle, 
cherchait à renouer des liens prêts à se briser; son salon 
était comme le vestibule qui menait à l'église ceux qui 
pouvaient en avoir oublié le chemin. 

Les soirs du dimanche , racontait Sainte-Beuve dans le 
Constitutionnel, Mgr l'évêque d'Amiens a l'habitude de 
recevoir; on vient avec plaisir dans ce salon qui n'a rien de 
sévère, et où la bonne compagnie se trouve naturellement 
chez elle. On y joue à quelques jeux; on y tire quelque 
loterie, et, pour qu'il soit dit que personne ne perdra, il 
est convenu que l'abbé Gerbel fera des vers pour le per- 
dant, pour celui qui s'appelle, je crois, le Nigaud. Ces 
nigauds de l'abbé Gerbet sont pleins d'esprit et d'à-pro- 
pos; il les fait « par obéissance », ce qui le sauve, dit-il, 
de tout reproche et de toute idée de ridicule ^ 

' De Ladoue, Vie, etc., p. 341. 

' Sainte-Bel VE, Causeries du lundi. 



L'ÉVÈQUE D'AMIENS. 247 

Un soir, on avait plaisamment agité trois questions : 
Pourquoi vient-on bien plus nombreux en Carême clans le 
salon de Monseigneur? Quel est l'animal que les dames vont 
voir le plus volontiers chez un collectionneur d'Amiens? 
Et enfin, qui donc avait donné le gros lot de la loterie de 
demain aux conférences? 

Mgr de Salinis fit un signe à l'abbé Gerbet, qui, se re- 
cueillant un instant, annonça une Réponse à (rois questions 
du moment : 

Ici la foule est loin d'être la même 
Quand le monde offre un heureux alibi ; 
Mais le salon est toujours bien rempli 
Lorsque revient le saint temps du Carême : 
De s'amuser y voit-on le moyen 
Ou le moyen de faire pénitence? 
On voudrait bien savoir ce que j'en pense : 
En vérité je n'en sais rien. 

Dans la maison qui tient sous bonne garde 
Ces animaux qu'on va voir par cachet, 
Pourquoi, dit-on, est-ce le perroquet 
Que mainte dame avec plaisir regarde? 
A-t-elle un goût, qui se conçoit très-bien, 
Pour son babil ou bien pour son plumage? 
Encore ici je suis prudent et sage, 
En vérité je n'en sais rien. 

Quand pour demain, à cette loterie 
Dont le beau nom est de vous bien connu, 
Une bonne âme a, presque à son insu. 
Remis un lot qui fera bien envie, 
On veut savoir, par sentiment chrétien, 
Auquel des deux plus d'intérêt s'attache, 
Au lot qui brille, à l'âme qui se cache : 
Oh ! pour cela je le sais bien. 



2i8 SALINIS. 

Une autre fois, on parlait de la loterie des conférences 
de Saint-Vincent de Paul, dont le tirage imminent allumait 
bien des convoitises. L'abbé Gerbet, avant de laisser pro- 
céder au tirage, demanda la parole, et, de sa voix harmo- 
nieuse, récita cette charmante fantaisie, qu'il intitula : La 
loterie de Saint- Vincent de Paul dans le ciel parmi lex 
anges : 

Quand, révélant une forme légère, 
La cliarité prend sa part à nos jeux, 
Je tiens pour sur que ces jeux de la terre 
INe sont que l'ombre obscure et pass;igère 
D'un jeu brillant célébré dans les cieux. 

Demain, au ciel, une salle fleurie 
Verra jouer tous vos anges gardiens; 
Ils tireront aussi leur loterie, 
Si belle à voir que sa beauté défie 
L'art de Paris joint au c<i'ur d'Amiens. 

Sur un fauteuil d'une riclie élégance 
Qu'il s'est aciiuis en servant des grabats, 
Vincent de Paul préside la séance, 
Où Ton observe un merveilleux silence, 
Chose assez rare aux salons d'ici-bas. 

Chaque ange, orné de sa grâce candide, 
Espérant tout et ne jalousant rien, 
Reçoit un lot dans un écrin splendide, 
Manjué d'un nom qu'il lit d'un n'il avide, 
INoiu qu'il chérit et qui n'est pas le sien. 

Le saint leur donne ou ces fleurs de lumière 
Que Dante vit au céleste séjour, 
Ou les saphirs que la Bible énumère; 
Ou bien il inèle au cœur de la prière 
Les diamants de l'éternel amour. 



L'EVEQUK D'AMIENS. 249 

Mais le bon saint, comptant dans sa mémoire 
Les pleurs, les maux que vous avez vaincus, 
Pour figurer cette douce victoire, 
Donne à cloaque ange un beau lacrymatoire, 
Brillant des pleurs qu'il ne renferme plus. 

A demain donc, en secouant leurs ailes. 
Arriveront ct-s célestes joueurs. 
Pour vous offiir leurs perles les plus belles : 
Qu'à les garder vos écrins soient fidèles ; 
Ces écrins sûrs sont au fond de vos cœurs. 

Les Nigauds, de l'abbé Gerbet, s'inspiraient ainsi des 
mille petits détails qui constiluaienl la vie du salon de 
l'évêché : un fait récent, la présence du prédicateur du 
Carême, la visite d'un ami, la venue d'uu hôte illustre , 
comme le soir où il célébra , sous la forme plaisante d'un 
fragment d'histoire naturelle, la visite de Son Éminence le 
cardinal Donnet à l'évêché d'Amiens : 

Dans ce beau jour où tout se renouvelle. 
Votre nigaud, se transformant aussi, 
Devient savant : riiistoire naturelle 
Va lui fournir le sujet que voici ; 

Buffon a fait la merveilltuse bistoire 
D'un bel oiseau, bien rare en nos climats; 
Écoutez-la, j'ai quelque lieu de croire 
Que ce récit ne vous déplaira pas. 

Ce bel oiseau porte, avec modestie. 
Un fort beau nom, le nom de cardinal. 
Oiseau français, car il a sa patrie 
Dans nos forêts des bords du Sénégal. 

Il aime aussi les bords d'autres rivières 
Et, voyageant vers des climats plus beaux. 
Va se poser dans ces lieux que nos pi res. 
Pour abréger, appelaient les bords d'eaux. 



i50 SALINIS. 

Souvent aussi vers le Tibre il s'envole, 
Rome en a fait l'oiseau le plus clirétien; 
Car, Dieu merci, le nouveau Capitole, 
En fait d'oiseau, ciioisit mieux que l'ancien. 

Malgré l'éclat de son rouge plumage, 
Il n'est pas fier, et vous pouvez tous voir 
Qu'il est plus simple, et d'air et de langage, 
Que maint oiseau dont le plumage est noir. 

Comme son cœur, sa voix est noble et tendre : 
Aussi Buffon nous dit qu'à chaque fois 
Que ses beaux cliants doivent se faire entendre, 
Dix mille oiseaux accourent à sa voix. 

Tel nous voyons dans notre basilique, 
Quand l'éloquence éveille ses éclios, 
Des auditeurs la foule sympathique 
En ses trois nefs se presser à grands flots. 

Si tant d'oiseaux , que sa présence attire , 
Lui vouent toujours un respect si pieux, 
C'est que surtout on suit, on entend dire, 
Qu'en cliantant bien, il agit encor mieux. 

Dans tous les bois, on voit, sur son passage, 
Des nids nouveaux se bâtir à l'envi 
Où chaque oiseau, que menaçait l'orage, 
Chantera Dieu qui lui donne un abri. 

Buffon prétend que son généreux zèle. 
Peu satisfait de presser ses travaux, 
Tire, au besoin, des plumes de son aile 
Pour faire un nid aux plus pauvres oiseaux. 

Nous envions cette heureuse Aquitaine 
Où ses bienfaits ont fixé son séjour. 
Puisse bientôt, sur sa plage lointaine, 
Un bon wagon nous conduire en un jour! 



L'ÉVÉQUE D'AMIENS. 25t 

Que l'oiseau rouge, ornement de ses rives, 
Vienne souvent embrasser en ces lieux 
Un autre oiseau dont les couleurs moins vives 
Nous font l'effet du plus bel oiseau bleu. 

De l'oiseau bleu l'oiseau rouge est le père; 
Fier de son fils, il n'en fut point jaloux. 
Et lui permit de quitter sa volière 
Pourvu qu'il vint se poser parmi nous. 

Notre oiseau bleu lui dira que la Somme 
Mérite bien, malgré le froid du Nord, 
Que les oiseaux de Bordeaux et de Rome 
Viennent planer sur son modeste bord. 

Que, sans avoir un soleil sans nuage, 
Elle a pourtant une douce chaleur; 
Quand les brouillards recouvrent son rivage, 
Le froid est là, mais le chaud est au cœur. 

Le cœur ici règne sur toute chose , 
Et, tour à tour, Picard ou Bordelais, 
Le mien ne sent, dans sa métamorphose, 
Que le bonheur de bien parler français. 

C'est grâce au cœur, à sa douce puissance, 

Qu'on voit ici des prodiges divers : 

La loterie a de l'intelligence. 

Et les nigauds y font lire des vers. 

On le voit, les Xiç/auds de l'évêché d'Amiens, grâce au 
talent de l'abbé Gerbet et à la douce influence du prélat 
qui l'inspirait, avaient une portée plus haute que le simple 
amusement d'une soirée, ils faisaient aimer la piété et ils 
prêchaient la charité. On en eut l'exemple, un soir de fin 
de Carême , avant la clôture du salon de l'année : c'est 
intitulé : // est trop tard. 



252 SALINIS. 

Quand le Carême affublé de la neige 
Qu'il attendait pour s'en faire un manteau, 
Du carnaval dissijjant le cortège, 
Des vains (ilaisirs va souffler le flambeau, 
Pourrai-jc cncor, fulèle à ma coutume, 
Être causeur, enjoué, babillard? 
Non, ce seul mot s'écbappe de ma plume : 
Il est trop tard. 

Il est trop tanl. Puis-je pourtant me taire 
Sur le bœuf gras, ce bon diocésain. 
Qui, pour féltr un pasteur qu'il vénère, 
Ne craindra pas d'allonger son cbemiii ' ? 
Vaine leçon ! jiour la troupe volage 
Qu'ici ce soir cherche en vain mon regard, 
L'exemple, hélas! d'une bête aussi sage 
Viendrait trop tard. 

Oui, des jours gras la folle turbulence 
Fait déserter ce paisible salon ; 
Quand reviendront les jours de pénitence, 
On reviendra comme on vient au sermon : 
Mais au retour, si quelque fugitive 
Parmi vos lots prétend avoir sa p.irt, 
Pour la punir, dites-lui qu'elle arrive 
Un peu trop tard. 

Des gens sensés ce salon est l'asile ; 
Pourquoi le fuir? on y parle raison; 
Sur son fauteuil chacun se tient tranquille, 
Et de bonne heure on rentre à la maison. 
D'autres salons ont un charme funeste, 
On s'y fatigue avec grâce, avec art. 
On n'y tient plus, et pourtant on y reste 
Beaucoup trop tard. 

' Cette année, le cortège du bœuf gras était venu jusqu'à l'entrée 
intérieure de l'évéché. 



L'EVEQUE D'AMIENS. 253 

Pour vous du moins, qui suivez sa fortune. 
Ce vieux salon vous est reconnaissant ; 
Je l'aurais dit cent fois pour une 
Si je n'avais l'esprit un peu pesant : 
Pardonnez-moi, quand l'à-propos m'échappe, 
Je suis nigaud, et lorsque, par hasard, 
Je cours après un bon mot, je l'attrape 
Toujours trop tard. 

Mais des nigauds la saison est passée, 
Pour les jours saints cherchons d'autres sujets. 
Et, près de Dieu fixant notre pensée. 
Tournons vers lui nos cœurs et nos couplets; 
C'est lui, lui seul dont la bonté fidèle, 
A tous nos vœux répondant sans retard, 
Ne dit jamais à l'àrae qui l'appelle : 
Il est trop tard ! 

On aimait ces réunions, où l'esprit, la courtoisie, la 
vertu et la charité faisaient assaut. Les perdants s'esti- 
maient heureux d'emporter le lot envié du nigaud, surtout 
quand le rimeur attitré tournait deux quatrains comme 
ceux qui échurent un jour au perdant de la soirée : 

La loterie est aveugle et volage, 
Mais aujourd'hui cette sœur du liasard 
Y voit plus clair et fait un choix fort sage 
Eu vous donnant un rien pour votre part. 

Pour accepter une part si légère 
Sans laisser voir un petit air bourru. 
Il faut vraiment un heureux caractère, 
Voilà pourquoi ce lot vous est échu. 



15 



VI 



L ARCHEVÊQUE DAUCH. 



Sommaire. — A vingt-cinq ans de distance. — Ce qu'il fit à Auch. — 
Le défenseur de la papauté. — Dernière visite à Napoléon 111. — 
Dernières réceptions à l'archevêché. — La messe et l'office. — Le 
viatique et les adieux. — Les enfants. — Gerbet au lit de mort de 
son ami. — L'agonie, — Ce qui hâia la mort. 



En 1821, au lendemain de son entrée dans les Ordres 
sacrés, — il venait d'être ordonné sous- diacre, — le jeune 
abbé de Salinis montait, sur l'invitation de l'archevêque, 
dans la chaire de l'église métropolitaine Sainte-Marie 
d'Auch. L'enthousiasme fut grand. 

— Quel beau sermon! écrivait à son fils une personne 
du peuple, rendant compte, à sa manière, de l'impression 
produite. Quel beau sermon! Ce n'était plus le même 
genre de nos prédicateurs gascons. Tout le monde était 
extasié de voir un jeune homme de vingt et un ans réunir 
autant de talent. 

A un quart de siècle de là, l'humble séminariste, devenu 
archevêque d'Auch, reparaissait dans la même chaire. Les 
anciens faisaient leurs remarques tout haut et rappelaient 
leurs souvenirs de 1821. C'était cette même figure méri- 
dionale, empreinte de finesse et de bonté. C'était celte 



L'ARCHEVÊQUE D'AUCH. 255 

même parole douce, persuasive, entraînante, qui avait 
fait le succès du sous-diacre et qui, du premier coup, 
gagna les cœurs de tous ses nouveaux diocésains. 



Son prédécesseur démissionnaire était fort aimé. La suc- 
cession était difficile. Un de ses prêtres, qui l'a le mieux 
connu, va nous dire comment il la recueillit : 

«Au point de vue ecclésiastique, il tint un premier synode 
diocésain l'année qui suivit son entrée dans sa ville archi- 
épiscopale, et un second deux ans après. 

« Là, furent arrêtées les bases de l'une des institutions 
ecclésiastiques les plus utiles : celle de la caisse de retraite 
pour les prêtres infirmes. En moins d'une heure, fut éta- 
blie par acclamation cette œuvre de charité que tous ses, 
prédécesseurs avaient désirée ou essayée. 

« Le retour à la liturgie romaine, c'est-à-dire à la liturgie 
universelle de l'Église catholique, fut encore arrêté en 
synode et accompli définitivement quelques mois après. 

«Dans cette même assemblée sacerdotale, fut définitive- 
ment reconstituée l'ancienne organisation diocésaine, plus 
conforme à l'état général de l'Église et plus en harmonie 
avec les besoins, soit du clergé, soit des fidèles. 

«1 Sous son inspiration, les études ecclésiastiques ont reçu 
un essor plus vigoureux et plus étendu : les monuments du 
culte sont moins dégradés ou mieux conservés : les nou- 
velles églises sont mieux conçues et plus intelligemment 



256 SALINIS. 

construites, les réparations plus soignées et mieux enten- 
dues. 

« Au point de vue de la piété, il a établi une œuvre suave 
et qui s'est admirablement constituée dès le premier jour : 
l'adoration perpétuelle du Saint Sacrement. 

« Ici, comme à Amiens, il a provoqué une de ces manifes- 
tations catholiques qui laissent dans un pays les traces les 
plus durables et les plus heureuses. A Lectoure, la trans- 
lation des reliques de saint Clair et de ses compagnons 
attira, autour des restes de ces premiers martyrs, une foule 
immense de peuple et de clergé, venus de tous les points 
du sud-ouest pour assister à cette imposante cérémonie, 
pour laquelle neuf évêques et trois archevêques, dont l'un 
décoré de la pourpre romaine, s'étaient donné rendez-vous 
au siège de l'un des plus anciens évêchés de Gascogne. 

« Au point de vue du bien général de sa ville archiépisco- 
pale. Mgr de Salinis a donné l'impulsion à tous les grands 
travaux exécutés à Auch. Le dégagement de la cathédrale, 
les améliorations exécutées à l'intérieur, les réparations et 
reconstructions de l'archevêché, la construction des pri- 
sons, celle du palais de justice, ont jeté, par lui ou à son 
occasion, plus d'un million dans la classe ouvrière. 

« Mais arrivons à ce caractère saillant de cette vie si pure 
et si chère à tous ceux qui l'ont connu. 

« La bonté, l'aménité, la charité, l'hospitalité, voilà ce 
qui a toujours caractérisé Mgr de Salinis. Ici, comme à 
Amiens, son palais ouvert à tous. Quelques-uns l'ont quel- 
quefois blâmé de cette facilité avec laquelle il laissait se 
coudoyer dans ses salons des hommes mondains avec tout 
ce qu'il y avait d'hommes distingués et religieux. M. l'abbé 
de Ladoue a répondu à cette appréciation erronée dans 



L'ARCHEVEQUE D'AUCH. 257 

une lettre admirable, tombée de son cœur sur le cœur 
de nous tous. Toujours bon, toujours aimant, toujours 
charitable , notre prélat pensait que ses salons étaient un 
terrain complètement neutre, où tous pouvaient se ren- 
contrer sans jamais se heurter. 

« Dans ces réunions du dimanche , combien de haines 
éteintes, de diflicultés aplanies, de rapprochements inatten- 
dus opérés! Combien de préjugés détruits! Je le demande 
à tous ceux qui ont la consolation d'y avoir assisté, y a-t-il 
quelqu'un qui en soit sorti moins bon qu'il n'y est entré? 
Y a-t-il quelqu'un qui n'en soit sorti meilleur qu'il ne s'y 
est présenté ' ? » 



II 



Un jour, à Juilly, un vieil Oratorien, voulant expliquer 
les causes de la chute de son Ordre, disait à M. de Salinis : 

— Nous devions périr, parce que nous n'aimions pas 
assez la Sainte Vierge ni le Saint-Siège. 

« Les sentiments contraires à ces deux mauvaises choses, 
qui ont fait tomber l'Oratoire, ont été, disait Gerbet dans 
l'oraison funèbre de son ami, le soutien de votre évêque 
jusqu'à la lin. » 

On sait quelle part il prit à la proclamation du dogme 
de l'Immaculée Conception, et, si le temps lui a ravi l'inef- 
fable joie d'assister à celle de l'infaillibilité pontificale que 

'DcpuY, Notice biographique sur Mgr de Salinis, p. 19 et suiv. 



258 SALINIS. 

son école et ses travaux ont préparée, le testament de son 
épiscopat fut une admirable publication, où il défendit, 
avant de mourir, les droits de la Papauté. 

La vivacité de sa dévotion envers le Saint-Siège hâta sa 
fin. M. de Ladoue l'a raconté dans une page saisissante. 

A mesure que s'affaiblissaient des espérances qui avaient 
leur fondement dans son cœur bien plus que dans son 
esprit, il se rattachait plus fortement à cette institution 
bâtie sur la pierre que tous les efforts de l'enfer ne 
parviendront pas à ébranler... Or, dans plusieurs circon- 
stances graves où l'intérêt de l'Église était engagé, sa 
parole avait trouvé un accès facile auprès du souverain; 
pourquoi, aujourd'hui, ne rencontrerait-elle pas le même 
accueil? 

— Les intentions sont droites, disait-il, mais on ne con- 
naît pas le véritable état des choses ; en faisant arriver la 
vérité, ne peut-on pas espérer que les difficultés soulevées 
s'aplaniront? Oh! disait-on autrefois, si le Roi savait... Eh 
bien, l'Empereur saura... 

Mais la maladie a déjà paralysé les forces, les médecins 
conseillent d'éviter les grandes émotions; le siège du mal 
est au cœur. Les amis font valoir ces raisons; ils craignent, 
et ils n'espèrent pas. 

Le prélat ne se laisse pas arrêter : il est évêque, et 
pour un évêqae, les intérêts de l'Église passent avant ceux 
de la santé; si l'on tombe dans une antichambre, on tom- 
bera avec la consolation d'avoir accompli son devoir. 

Le 3 décembre 1860, après avoir entendu dire à la 
messe, — sa faiblesse ne lui permit pas de la célébrer, — 
ces paroles du prophète que l'Église applique au grand 
apôtre des Indes : Loquchar de teslimoniis luis in conspcctu 



L'ARCHEVÊQUE D'AUCH. 259 

regum, et non confundehar\ il se rendit aux Tuileries, où il 
eut une audience qui dura plus d'une heure. Nous le vîmes 
au sortir de cette entrevue : malgré la fatigue, il était 
radieux... Il avait dit la vérité». 

Quand il prononça à Juilly l'éloge funèbre de son ancien 
grand vicaire, le cardinal Donnet salua, en termes émus, 
celte démarche solennelle et suprême de l'archevêque 
d'Auch : 

— Mgr de Salinis, dit le cardinal, nous ne craignons pas 
de le rappeler ici, a été du nombre des évoques qui ont 
donné au gouvernement actuel, et dans ses écrits, et dans 
sa conduite, des marques nombreuses de dévouement. 
Mais pourquoi ne dirions-nous pas, avec la même liberté 
de langage, que, peu de jours avant de rendre compte de 
son administration au Juge suprême, lorsqu'aucun intérêt 
humain ne pouvait lui dicter une pareille démarche, il est 
allé, de sa voix presque mourante, dire au monarque lui- 
même ses craintes et ses douleurs sur les événements qui 
portent la désolation dans le cœur de tous les catholiques? 

Quand il revint de Paris, il dit à l'un des siens : 

— Tout ce qui se passe me fait un mal alTreux. 

Déjà, le jour où, pour obtempérer aux désirs de Pie IX, 
il avait dû quitter Amiens, il avait été blessé au cœur. 

En rentrant du voyage entrepris pour les intérêts de 
l'Église, et à la pensée de ce que Pie IX allait souffrir durant 
cette longue passion dont la première scène se déroulait à 
celte heure, le mal fit tout d'un coup d'elfrayants progrès. 

Il voulut ne rien changer à ses habitudes hospitalières. 

' J'ai annoncé vos témoignages en présence des rois, et je n'ai 
point été confondu. (Ps.cxviii, 46.) 
' De L.vdoue, rie de Mgr de Salinis, p. 412. 



260 SALINIS. 

Jamais les réunions de l'archevêché ne furent plus ani- 
mées que cet hiver-là. Monseigneur s'y montrait avec son 
affabilité ordinaire, dissimulant dans un sourire les atroces 
douleurs qu'il endurait. « Il avait le cœur sur les lèvres, 
a dit un de ses hôtes, c'est ce qui l'a tué'. » 

— Je suis hospitalier, disait-il avec une aimable candeur, 
c'est le fond de ma nature. 

Et il ajoutait, en souriant : 

— Vous savez que saint Paul veut qu'un évêque le soit : 
je ne l'ai jamais perdu de vue, et j'ai fait en sorte de sup- 
pléer, par cette qualité, à celles qui me manquent. 

Le cœur, organe de la vie, allait être pour le prélat 
aimant et sensible un instrument de mort. 

Il avait beaucoup désiré faire l'ordination de ses jeunes 
clercs. 11 fallut recourir à son vénéré voisin, Mgr Desprez, 
l'obligeant archevêque de Toulouse, pour accomplir cette 
auguste fonction. 

Du moins, à celte occasion, voulut-il monter à l'autel 
pour offrir l'adorable sacrifice à l'intention de ses chers 
ordinants. 

C'était la nuit, dans sa chambre; soutenu par un ami, il 
accomplit les saints mystères, et, descendant de l'autel, il 
se dit : — Je n'y remonterai plus! 

Lamennais aussi l'avait dit, un jour, à la Chesnaie... 
Mais, grand Dieu ! quel contraste entre ces deux dernières 
messes!... 

A quelques jours de là, comme Lamennais aussi, il dut 
demander la dispense de réciter l'office divin, mais, là 
encore, quel contraste entre le disciple et le chef de l'École ! 

' NiEL, Mgr de Salinis. 



L'ARCHEVEQUE D'AUCH, 261 

— C'est donc aujourd'hui, dit-il avec un accent déchi- 
rant, que, pour la première fois depuis mon sous-diaco- 
nat, je ne pourrai pas dire l'office! Du moins, que je l'en- 
tende psalmodier! 

On lui donna cette consolation. Elle fut bientôt une 
occasion de fatigue telle pour le malade, qu'il fallut la lui 
refuser. 

— Oh! fit-il, je ne puis me résigner à renoncer à mon 
bréviaire, qu'à la condition qu'un autre le dira pour moi '. 



III 



Un jour qu'il souffrait davantage, il appela son grand 
vicaire. 

— Mon ami, lui dit-il, je ne voudrais pas que mon tom- 
beau fût dans les cryptes. Je préfère une place dans le sol 
de la cathédrale, où ma tombe, d'un abord plus facile, 
rappellera à mes amis, à tous les fidèles, que je demande 
leurs prières. 

— Je désire, ajoula-l-il, que mon cœur soit rendu à 
mon premier diocèse. Qu'on le porte donc à Notre-Dame 
d'Amiens, et qu'on le dépose devant l'autel de sainte 
Theudosie. 



' La plupart Je ces détails sur les derniers jours de Mgr île Salinis 
sont empruntés à un article publié par M. l'abbé Caneto, vicaire géné- 
ral, dans le Bulletin d'histoire et d'archéologie, recueil fondé par 
Mgr de Salinis. C'est le journal écrit jour par jour de la dernière 
maladie du prélat. 

15. 



262 SALINIS. 

L'évêqiie de Montauban, Mgr Doney, vint le visiter. Il 
en profita pour demander le viatique des mourants. 

Après l'avoir reçu, saisissant la main du prélat qui le lui 
avait administré, il dit : 

— Mon cher ami, j'ai tout un discours dans l'âme; 
mais, vous le voyez, les forces trahissent ma volonté... 

Et, portant le regard sur ceux qui l'entouraient, il 
ajouta : 

— Mgr Doney est un autre moi-même. 

Souriant ensuite à l'évêque de Montauban, qui ne pou- 
vait dominer son émotion : 

— Vous souvenez- vous, Monseigneur, de ces travaux 
d'une autre époque?... Nous fûmes comme deux athlètes... 
Mais nous y avons mêlé beaucoup d'imperfections, moi 
surtout; et c'est bien de l'orgueil à moi de me comparer à 
vous. Monseigneur... Ma vie pourtant a été un acte de foi : 
comme prêtre, comme évêque, comme archevêque, j'ai 
toujours été étroitement attaché au siège de Saint-Pierre. 
A mon dernier synode, je vous disais, Messieurs, que ce 
souvenir serait, à mon lit de mort, ma plus douce conso- 
lation. Cette pensée, en e(Tet, me rassure, en ce moment, 
contre les jugements de Dieu. 

— Et puis, celle de la Sainte Vierge! Oh! oui, la Sainte 
Vierge, ajoula-t-il, en portant vers le ciel un regard 
inspiré, j'ai là une autre espérance... J'ai foi dans la pro- 
tection de la Sainte Vierge... 

S'adressant de nouveau à Mgr Doney : 

— Nous avons assisté, vous et moi , à la proclamation 
du dogme de l'Immaculée Conception; nous étions ensem- 
ble à Rome le jour de la grande fête... Vous le voyez, je 
m'en vais, la vie se relire... Parlez donc à ces prêtres... 



L'ARCHEVÊQUE D'AUCH. 263 

Vous leur direz nos anciens combats, nos efforts, nos luttes 
pour rapprocher de Rome ceux qui s'en éloignaient... 
Dites-leur qu'ils aiment le Pape, qu'ils se serrent autour de 
Pierre : là est la vérité, là est le salut. 

L'évêque de Montauban, dominant ses larmes, prit la 
parole. Il rappela les souvenirs de trente-deux ans, évoqua 
le récit des luttes de Salinis en faveur de l'unité catho- 
lique, et conclut : 

— Vous venez de l'entendre. Messieurs, c'est là ce qui 
fortifie votre premier pasteur contre les terreurs de la 
dernière heure, c'est là sa consolation. 

— Et la Sainte Vierge aussi. Monseigneur, ajouta M. de 
Ladoue. 

— Oh! oui, la Sainte Vierge, cet épanouissement de 
l'amour dans le monde! dit le malade avec un accent 
vibrant d'émotion. 

Il était souriant, calme et serein : son visage resplen- 
dissait de foi, de noblesse et d'une douce piété. 

Tous les assistants fondaient en larmes. Il les appela un 
à un près de son lit, cherchant à les reconnaître, les 
saluant par leur nom. 

Il avisa un séminariste. 

— Voilà, dit-il, l'avenir, l'espérance du diocèse... 
Venez, mon enfant, vous aussi, me serrer la main : soyez 
toujours bon catholique et romain ; aimez bien le Pape. 

Quand le cortège fut reparti, le bon prélat dit à l'un de 
ses familiers : 

— Tous ces prêtres pleuraient comme des enfants, ils 
m'ont bien touché : ils sont bien bons. 

— Monseigneur, répondit cet ecclésiastique, ils sont 
bons, parce que leur évêque est bon ! 



2iSf SALINIS. 

— Oh! ils sont meilleurs que moi. 

A ce moment, dans l'antichambre, on entendit une voix 
enfantine qui disait : 

— Je veux voir Monseigneur! 

— Mais ce n'est pas possible, répondit quelqu'un, Mon- 
seigneur ne reçoit pas de visite, il est trop malade. 

— Je veux voir Monseigneur! réplique l'enfant, qui 
pénètre résolument dans la chambre. C'était un petit voi- 
sin de l'archevêché, âgé de huit ans. 

— Venez, mon enfant, dit l'archevêque, vous aussi; 
approchez que je vous bénisse! 

Et le petit, se relevant sur la pointe des pieds, cherche 
des yeux cette douce figure qui tant de fois lui avait souri 
dans la rue, et que, dans cet appareil de grave maladie, 
il a bien de la peine à reconnaître. 

Ce trait enfantin réveilla dans l'âme du pieux pasteur 
l'image de Jésus bénissant les petits enfants. Il se rappela 
que, depuis quelques jours, il ne voyait plus son petit 
neveu et filleul, Antoine de Marignan. 

— Qu'on me fasse venir Antoine et ses sœurs, dit-il, je 
veux aussi les bénir dans ce jour si heureux pour moi. 

Quelques instants après, ces enfants entouraient le lit 
de leur oncle, très-émus de le revoir en cet état. 

— Je suis bien fatigué, mes enfants; mais j'ai voulu 
vous voir, vous bénir tous ensemble avec votre père et 
votre mère. Soyez-leur bien soumis... Soyez toujours 
bien sages et priez le bon Dieu pour moi. 

A ces mots, Antoine, jeune enfant de trois ans, se met, 
de lui-môme, à genoux, en disant : 

— Mon Dieu, guérissez Monseigneur! 

C'était, depuis ces derniers jours surtout, sa prière 



L'ARCHEVEQUE D'AUCH. 265 

habituelle. Le malade le savait; et cet angélique im- 
promptu l'altendrit jusqu'aux larmes. 

— Eh ! oui , mon enfant , je veux bien revenir à la 
santé, si je puis être utile à l'Église, mais pas autrement... 
Adieu, mes chers enfants-, je vais vous attendre au ciel, 
et vous y préparer une place. 



IV 



Le lendemain , arriva de Perpignan l'ami des premiers 
jours, le compagnon des premières années, Gerbet. 

Ce fut, je l'ai dit ailleurs' déjà, une bien douce joie 
pour le mourant. 

Le mal cependant empirait. 

Le 29 janvier, M. de Ladoue lui dit que Pie IX, touché 
de son état, lui envoyait, par voie télégraphique, la béné- 
diction papale. 

— Quel bonheur! s'écria-t-il autant qu'un mourant peut 
s'écrier. Quel bonheur 1 Je le désirais beaucoup, mais je 
n'avais pas osé le demander. 

« Celte émotion fut si vive, dira Gerbet, qu'elle sembla 
l'agiter, et il porta la main à son front, comme si celte joie 
subite y eût frappé un coup. coup heureux qui a bien 
adouci l'aulre! Cette consolation dernière, qu'il avait 
méritée par son dévouement à l'Église, acheva de cou- 
ronner son agonie. Comme un blessé qui expire sur un 

' Pour le récit de cette entrevue, voir au cliapitre vi de la i" par- 
tie de cet ouvrage. 



266 SALINIS. 

champ de bataille s'enveloppe de son manteau, il s'en- 
veloppa de cette bénédiction'. » 

Le préfet du Gers se présenta. Le moribond en profita 
pour faire entendre, d'une voix éteinte, ses derniers 
accents de dévouement à la sainte Église et au Pape. 

— Jamais, disait ce fonctionnaire en sortant, il n'ex- 
prima de pensées plus élevées, de sentiments plus nobles, 
rendus avec plus de suite et dans un plus beau langage... 
Oh! quel homme nous perdons! 

On lui donna l'extrême-onction. Il reçut une fois encore 
le pain de vie. Puis, sentant approcher le terme , il se ût 
apporter, sur son lit, son chapelet, des reliques de la vraie 
croix, de sainte Theudosie et de quelques autres saints 
personnages. Il demanda sa croix pectorale, son palliura, 
son anneau. Il voulut, près de son lit, sa crosse et sa croix 
archiépiscopale, la crosse de sainte Theudosie, que lui 
avait donnée le clergé d'Amiens; enfin, le tableau de 
Marie Immaculée qu'il avait reçu, à Rome, des mains du 
Souverain Pontife , le jour oii fut proclamé le dogme de 
l'Immaculée Conception. En face de la mort, ces augustes 
et saints trophées étaient, à ses yeux, d'un tout autre prix 
que tant de glorieux titres qui, dans sa vie d'homme 
célèbre, lui avaient attiré les applaudissements et l'estime 
du monde. 

— Monseigneur, lui dit Mgr de Ladoue, voici un ami 
de plus qui vient vous faire visite. 

— Qui? répond le malade avec effort de voix. 

— Votre bréviaire, Monseigneur, le fidèle compagnon de 
vos années de sacerdoce. Le voulez-vous aussi sur votre lit? 

' Gerbf.t, Oraison funèbre de Mgr de Salinis. 



L'ARCHEVEQUE D AUCH. 267 

— Oui, là, à côté de moi!... 

Ce fut sa dernière parole. On récita les prières de 
l'agonie, auxquelles il s'unissait visiblement. C'était le 
30 janvier 1861. Une heure sonnait à l'horloge de la 
cathédrale. 

— Tout est fini, dit tout à coup le docteur. Mgr de 
Salinis n'est plus de ce monde, il a rendu son âme à Dieu. 

Le grand évêque venait de mourir, en digne et fidèle 
représentant de l'École qui a fait de l'Église de France ce 
qu'elle est, et Gerbet put dire, devant son cercueil : 

« — Il y a eu du dévouement au Saint-Siège jusque 
dans le coup plus hâté qui lui a donné la mort. » 



ROHRBACHER 



PREFACE 



DE LA PREMIERE EDITION. 



De bienveillants critiques nous ont reproché d'avoir 
clos, après Montalembert , la série des grands initia- 
teurs de r École menaisienne. 

Après Lamennais, le maître et Vinspirateur du 
mouvement général; après Lacordaire, le rénovateur 
de Véloquence sacrée; après Gerbet et Saliîiis, tous 
deux experts à fouiller le vieux sol théologique pour 
en extraire sous une forme nouvelle les trésors négli- 
gés; après Montalemhert, V organisateur des forces 
catholiques, il était en effet injuste de laisser, dans 
l'ombre discrète où il se plaisait, le grand restau- 
rateur des études historiques pour la défense de 
r Église et du Saint-Siège. 

C'est pourquoi nous allons consacrer quelques 
pages à peindre la figure du célèbre historien, utili- 
sant pour cela les documents des compatriotes, des 
confrères et des disciples de l'abbé Rohrbacher. 



ROHRBACHER 



VOCATION. 



Sommaire. — Autobiographie. — La genèse d'un grand esprit. — Voici 
mon hibou 1 — Sous ie chêne de Langatte. — Les parrains intellectuels 
de Rohrbacher, — Il vaut encore mieux labourer avec des ânes '. — 
Rohrbacher au séminaire. — Ses deux formateurs. — Une argumen- 
tation improvisée. — La piété. — A la veille d'entrer dans les saints 
Ordres. — A la veille de recevoir la prêtrise. — Portrait de Rohrbacher. 



Lorsqu'il en vint à tracer la dernière ligne de son im- 
mense labeur, après avoir écrit, en conclusion de son long 
récit, ces paroles divines, dont il venait d'achever la glo- 
rieuse démonstration par l'histoire : Les portes de Venfer 
ne prévaudront point contre elle! Rohrbacher déposa la 
plume, celle plume légendaire qu'il avait condamnée à 
fournir une si rude tâche '. Tout à coup, il se ravise. 

' II avait, dit-on, trois plumes, sans doute comme Cadet Roussel 
avait trois clieveux : une de service et deux de reciiange : plumes 



274 ROHRBACHER. 



— J'ai raconté tant d'autres vies, se dit-il, pourquoi 
ne raconterais-je pas aussi ma propre vie, à moi, l'histo- 
rien de tant de personnages bons et mauvais? 

Puis, la plume tenait encore un peu debout : 

— Allons, fit-il, usons-la jusqu'au bout. 

Il la retailla avec un soin particulier et reprit, là où il 
s'était arrêté : 

« C'est ici que se termine en quelque sorte cette histoire 
universelle de l'Église catholique , à partir depuis l'origine 
du monde. Pour que l'on en comprenne bien l'esprit, 
l'ensemble et le but, qu'il nous soit permis d'exposer par 
quelles voies la Providence nous a amené à concevoir, 
entreprendre et finir ce long travail '. » 

Et, sans autre préambule, le bon Rohrbacher entame 
son autobiographie. 



II 



« Né le 27 septembre 1789, à Langatte, près de Sarre- 
bourg, alors du diocèse de Metz, maintenant du dio- 
cèse de Nancy, j'ai eu pour parrain mon curé même, 
René-François de Frimont , grand ami de mon père ', qu'il 

d'oifi qu'il taillait habilement et qui suffirent, ajoule-t-on, pour écrire 
les vingt-huit volumes de son histoire. (Fèvre, Vie et travaux de 
l'abbé Hohrbacher, p. 71.) 

' RoiiuBACUER, Hlst. de VÉglise, t. XXVII, p. 299, l" édition. 

' Nicolas Rohrbacher. La mère de notre historien s'appelait Ca- 
therine Gantener : tous deux religieux conime on lest en Allemagne, 
pieux comme on l'est dans l'Église. 



VOCATION. 2;5 



avait attiré dans la paroisse, pour être chantre de l'église 
et tenir les écoles, après qu'il fut revenu de Brest, où il 
avait servi quelque temps dans la marine. Mon parrain 
s'était fait représenter au baptême par un de ses frères, 
officier de hussards; un autre de ses frères, le plus jeune, 
a été le baron de Frimont, général en chef des armées 
d'Autriche. 

« Né à Fénétrange, mon parrain et curé y eut lui-même 
pour curé un excellent prêtre , mais imbu d'idées jansé- 
nistes, importées dans le diocèse de Metz par quelques- 
uns de ses évêques. L'abbé de Frimont s'en ressentit et 
dans son esprit et dans sa bibliothèque. Lors de la Consti- 
tution civile du clergé, il quitta sa paroisse pour être 
vicaire épiscopal de l'évêque intrus de la Meurthe, La- 
lande : il revint dans sa paroisse après la Terreur, et y 
resta au Concordat de 1801, après lequel je fis ma pre- 
mière communion. 

« Cette adhésion de mon curé et parrain au schisme a 
été plus tard pour moi un motif pressant d'étudier et de 
démasquer à fond les erreurs et les opinions janséniennes, 
gallicanes et autres, qui ont fait tant de mal à l'Église et 
fourvoyé tant de personnes d'ailleurs recommandables. 

« Le premier livre d'histoire que je me souvienne d'avoir 
lu, à l'âge de sept ou huit ans, c'est un petit catéchisme 
historique de l'Ancien et du Nouveau Testament. J'y pre- 
nais un si grand plaisir, que je me réunissais à deux ou 
trois camarades , dans un coin du cimetière , pour le lire 
ensemble par manière de conférence : nous promettions 
même et donnions de petits prix à celui qui racontait bien 
une histoire quelconque. 

(( Quelque temps après, vint demeurer avec nous mon 



276 ROHRBACHER. 



grand-père paternel : il passait tout son temps à lire, en 
français, en allemand, tout ce qu'il trouvait de livres à la 
maison, tout ce que lui prêtait le curé, histoire de l'An- 
cien et du Nouveau Testament, histoire romaine, vies des 
saints; il me racontait volontiers ce qu'il avait lu. Cette 
circonstance me facilita singulièrement les premières 
études du latin : quand il fallut traduire VEpHome de 
l'histoire sainte, et les Hommes illustres de la ville de 
Rome, je retrouvai presque partout les histoires de mon 
grand-père, que je savais par cœur. 

tf Ce qui éveilla chez moi un désir extrême d'étudier, 
ce fut un décret de Bonaparte, qui promettait à chaque 
famille de sept fils d'en mettre un dans un lycée ou dans 
une école d'arts et métiers. Trois familles se trouvaient 
dans ce cas à Langatte : je transcrivis les actes qu'il fallait 
à mes camarades qui devaient jouir de ce privilège; je 
regrettais vivement de n'avoir pas le même bonheur. A 
la fin, mon père, qui était veuf, dit à mon curé et parrain 
qu'il fallait absolument trouver moyen de me faire étudier, 
autrement je mourrais de chagrin. » 

Nicolas Rohrbacher avait raison : son fils n'annonçait 
guère de disposition pour un métier vulgaire. Tout jeune, 
raconte un de ses biographes', il aimait la promenade 
solitaire au milieu des bois; il s'en allait souvent, un livre 
sous le bras, tantôt lisant, tantôt ruminant, se délectant 
à cet exercice si plein d'attrait pour les âmes fortes. 
D'aventure, il trouva un vieux chêne, poussé sur un sol 
rocailleux, dont les racines capricieuses avaient formé, 
par leurs saillies et leurs croisements, des fauteuils singu- 



• FÈYRE, pp. cit.,\). 74. 



VOCATION. 277 



liers. Une pierre, placée à propos, fit office de bourrelet 
élastique; quelques poignées de mousse tinrent lieu de 
velours. Sur ce siège rustique, le jeune Rohrbacher, grave 
comme un patricien de Rome, lisait ou plutôt dévorait les 
livres, même les plus ennuyeux comme celui de Tillemont, 
empruntés à la bibliothèque de son parrain. 

Un jour, son père, le voyant revenir de sa laborieuse 
promenade , se prit à se dire : u Voici mon hibou ! » Ce 
mot pittoresque exprimait, sous certain rapport, la vérité. 
Rohrbacher, en effet, n'aimait pas le monde, il lui opposait 
même une certaine rudesse, légèrement affectée : il ne se 
plaisait que dans la solitude, avec les livres, sans avoir, 
du reste, la voix gémissante, ni l'humeur chagrine de 
l'oiseau nocturne. Au contraire, après avoir épuisé sa force 
au travail, il se délassait comme un gai compère et un 
conteur amusant. Nous aurons l'occasion d'en citer plus 
d'un trait charmant. 

Cet amour du travail et ces promenades studieuses lui 
donnèrent en même temps un singulier amour pour le 
pays natal. Par un phénomène qu'on trouve chez toutes les 
natures analogues , le cadre où s'est écoulée une enfance 
laborieuse s'unitsi bien, dans les souvenirs, aux impressions 
des premières études, qu'on y revient toujours, même 
à longs intervalles, comme chez soi. Le biographe des 
dernières années de Rohrbacher en cite un trait curieux, 
qu'on ne saurait lire sans s'émouvoir avec un sourire. 

Rohrbacher, dit-il', prenait ordinairement trois jours 
de vacances; il les consacrait aux trois personnes de la 
Sainte Trinité, et les prenait ordinairement à Langatte, au 

' FÈVRF, op. cil.,\). 74. 

16 



278 ROHRBACHER. 



sein de sa famille, qu'il aimait de la plus' tendre affection. 
En passant dans son humble village, il aimait à serrer la 
main des amis d'enfance, à visiter les bois, confidents de 
ses premières pensées; à raviver, dans son âme, le sou- 
venir poétique et pieux du sol natal. Puis, il reprenait au 
plus vite la route de Nancy, se disant que la vie est don- 
née à l'homme pour le travail ; que la mort sera le dernier 
acte de notre sacrifice; que le repos nous est réservé au 
sein du sépulcre, ou plutôt dans le sein de Dieu. 

Mais reprenons le récit de Rohrbacher. Aussi bien, 
rien, à mon sens, ne remplacerait la bonhomie, fine et 
simple, de cette autobiographie, que son humilité porta 
l'auteur à supprimer, dans les éditions postérieures à 1847 : 



III 



a C'était en 180/j : il n'y avait encore ni petit séminaire 
ni école ecclésiastique ; cependant, grâce à la divine Pro- 
vidence, je pus étudier cinq mois à un petit collège, à 
Sarrebourg, puis huit ou neuf mois au collège de Plials- 
bourg, et j'avais fini ce qu'on appelle les classes d'huma- 
nités, à l'âge de dix-sept ans. 

« Je restai encore trois ans au collège, comme professeur 
ou maître d'étude, quelquefois l'un et l'autre, continuant à 
lire et à étudier. 11 s'y trouvait un fort savant homme de 
Suède, M. Hosen, réfugié politique, qui enseignait à qui vou- 
lait les éléments de beaucoup de sciences, entre autres la 
botanique, le grec et l'hébreu. Je profilai de sa bonne volonté. 



VOCATION. 27» 



o Comme j'aspirais à être prêtre, je lisais des cours de 
philosophie et de théologie, avec d'autres écrits en faveur 
des bonnes doctrines. Je parcourus toute V Année littéraire 
de Fréron, pour bien connaître la littérature de son époque, 
et aussi parce qu'on m'avait dit que c'était la meilleure 
école pour se former le goût. Mais je lus avec ravissement 
le Génie du Christianisme de Chateaubriand, qui venait de 
paraître, puis ses Martyrs. Pendant les vacances, à la 
tendue, au milieu des bois, je lisais encore, assis au pied 
d'un chêne, dont les racines, contournant le tronc, for- 
maient un siège tapissé de mousse : c'est là que je fis con- 
naissance avec V Histoire des Empereurs de Tillemont et son 
Histoire de l'Eglise. 

« Non-seulement le curé de Langatte, mon parrain, me 
prêtait des livres, mais encore le curé de Sarrebourg, 
M. Georgel, et le curé de HolT, M. Uhrich, deux prêtres 
savants et exemplaires, qui avaient montré une fidélité à 
toute épreuve pendant la Révolution. Non contents de me 
prêter leurs livres, ils y ajoutaient d'excellents conseils 
pour bien diriger mes lectures et mes études. L'abbé Uhrich 
fut le premier à me signaler les altérations que les préjugés 
gallicans ont fait commettre dans l'histoire : dès lors, je 
me trouvais dans le cas de contredire mon parrain en 
plusieurs choses. » 

Je m'attarde complaisamment à ces détails : ils forment, 
à mon sens, la plus lumineuse exposition d'une genèse 
dont nous ne tarderons pas à admirer le fruit, et, quand je 
vois, entre les mains du jeune Alsacien, Chateaubriand 
alternant avec les œuvres des deux autres précurseurs de 
Lamennais, de Maistre et de Ronald, je m'arrête volontiers 
devant ce chêne au pied duquel lit r\. médite leur futur 



280 ROHRBACIIER. 



héritier, saluant en ces trois grands hommes, à qui l'Église 
de France doit l'aurore de sa rénovation, les pères intellec- 
tuels de celui qui, nourri de leurs œuvres dès sa plus tendre 
adolescence, y puisa le goût, les initiations et la passion 
généreuse de ses futures revendications contre la grande 
conspiration historique dirigée par l'erreur contre l'Église. 

On allait vite à cette époque. Tant de vides étaient béants 
au sein de la France! Les églises, en se rouvrant de toute 
part, appelaient à grands cris de nouveaux pasteurs, et, 
sur bien des points, les petits enfants, dont parie Jérémie, 
ne trouvaient personne pour leur rompre le pain qu'ils 
demandaient. 

Vainement, les deux frères Lamennais adjuraient les pas- 
teurs des diocèses, les suppliant de ne point se hâter : 

— La disette de ministres, écrivent-ils dans leurs élo- 
quentes Réflexions sur l'état de l'EcjUse en France, pour- 
rait peut-être engager quelquefois à abréger le temps des 
études et des épreuves-, ce qui aurait des inconvénients 
très-graves... Aucune considération ne doit porter à se 
départir des règles si sagement établies par l'Église; car 
enfin, c'est moins encore de prêtres que de prêtres tout 
ensemble zélés et éclairés qu'on a besoin ! 

Les voltairiens, jaloux de voir se reformer les cadres 
ecclésiastiques, utilisaient volontiers cet argument, tiré de 
l'incapacité notoire de quelques ordinands trop hâtivement 
façonnés, et, comme l'observe justement Mgr Fèvre, c'est 
alors que fut inventé l'éteignoir dont les caricaturistes de 
haut goût aiment à coiffer la tête des prêtres. 

Pris à partie à ce sujet et à bout d'arguments, un évêque 
d'alors crut trancher la difliculté par un aveu , d'ailleurs 
plus spirituel que juste : 



VOCATION. 281 



— C'est vrai, j'en conviens, mes curés sont des igno- 
rants; mais il vaut mieux encore labourer ses terres avec 
des ânes , que de les laisser en friche. 

« De 1810 à 1812, époque à laquelle eurent lieu les 
premières ordinations, les évêques n'avaient plus, pour le 
service des paroisses, que quelques rares confesseurs qui 
avaient blanchi en exil et d'autres prêtres qui avaient plus 
ou moins failli pendant la Révolution. Ces prêtres trop 
âgés, quelquefois trop peu exemplaires, étaient souvent 
chargés de trois ou quatre églises : leur vie était plutôt 
la vie errante du missionnaire, que la vie stable, pieuse 
et réfléchie, du pasteur des âmes. Au moment où l'on 
songea à recréer des séminaires les vieux curés choisi- 
rent, parmi leurs paroissiens, les jeunes gens que la 
maturité de l'âge et l'intégrité de la conduite paraissaient 
destiner au sacerdoce. Ces jeunes gens furent stylés au 
latin en très-peu de temps, et après cinq, six, sept ans 
d'études en moyenne, élevés au sacerdoce. L'étude des 
lettres et de la théologie exige aujourd'hui un temps dou- 
ble. Mais il ne faut pas oublier que ces jeunes gens, plus 
avancés en âge que les étudiants d'aujourd'hui, travaillaient 
avec plus d'ardeur, comprenaient plus vile et avaient à 
examiner moins de sciences accessoires et de questions 
oiseuses. Pour ces populations qui, pendant les dix années 
de la Révolution, avaient été privées de toute culture 
morale; qui, pendant dix autres années, avaient reçu peu 
d'instruction religieuse, ces jeunes prêtres avaient donc 
toute la science suflisante. Leur ordination était la meil- 
leure fortune de l'avenir. D'ailleurs, si leur promotion 
avait été précipitée , rien ne les empêchait de suppléer , 
par des études particulières, à ce qui pouvait leur man- 
ie. 



282 ROHRBACHER. 



quer. Enfin, on nous permettra de dire que, parmi ces 
ânes de 1812, figurent le cardinal Gousset, Gerbet, Salinis, 
Parisis, Lamennais, Guéranger, Sibour, Donnet et des 
centaines d'autres prêtres illustres, qui sont les vrais Pères 
de nos églises restaurées'. » 

Rohrbacher fut de cette pléiade, et, de bonne heure, 
malgré la hâte de son ordination et la précipitation de ses 
études théologiques, il montra de quel cœur ces jeunes 
vaillants savaient bàlir d'une main et combattre de l'autre 
sur les remparts démantelés d'Israël. 

Laissons-le encore nous raconter lui-même, comment il 
s'y prenait pour cela : 



IV 



« J'approchais de l'âge de vingt ans, Napoléon se brouil- 
lait avec le Pape, la conscription enlevait à peu près tous 
les jeunes gens : dans cette position, je m'appliquai un 
peu à l'algèbre et à la géométrie, pour le cas où je dusse 
faire le métier des armes. Tout à coup, à la promenade, 
on m'apprit qu'un décret impérial exemptait ceux qui se 
destinaient à l'état ecclésiastique. J'allai, à Nancy, rece- 
voir la tonsure des mains de Mgr d'Osmond, le vendredi 
saint 1809. J'entrai en théologie au grand séminaire en 
1810... 

« Au séminaire, je m'attachais particulièrement à M. Mi- 

' FÈviiE, op. cit., p. 6. 



VOCATION. 283 



chel, professeur de dogme, supérieur du séminaire, ancien 
déporté de Rochefort, et qui est mort en \Sho, curé de la 
cathédrale. 

« Pour commencer, nous vîmes le traité de l'Église : 
c'était en 1810 et. 1811, au plus fort de la persécution de 
Bonaparte contre Pie VII et l'Église romaine. On étudiait 
à fond ce traité capital, d'autant plus que d'un moment à 
l'autre on pouvait s'attendre à donner sa vie pour les 
vérités qu'on enseignait et qu'on étudiait. 

« JNous avions pour directeur des exercices spirituels, 
d'abord l'abbé Donzey, ancien Jésuite, chanoine de Stras- 
bourg, mais comm.e exilé à Nancy, par suite des tracas- 
series de l'évêqae Saurine, vieux constitutionnel incorri- 
gible, qui ne pouvait digérer les bons prêtres. Nous eûmes 
ensuite un moment l'abbé Recorbet, supérieur d'un petit 
séminaire de Lyon, exilé par Bonaparte dans le département 
de la Meurthe : la police impériale ne lui permit point de 
demeurer au séminaire. L'évêché ne savait trop par qui le 
remplacer, lorsque la congrégation de Saint-Sulpice lui 
demanda, pour elle-même, l'abbé Mansuy, vicaire à Ver- 
dun, ancien chirurgien militaire et médecin habile, mais 
devenu prêtre à Saint-Sulpice. Au lieu de l'envoyer à 
Paris, l'administration diocésaine le Gt venir à Nancy. 
C'est lui qui me fit faire connaissance avec les ouvrages 
de MM. de Bonald, de Maistre, Marchetti, et autres sem- 
blables, tels que les premiers ouvrages anonymes de 
M. de Lamennais. » 

On sait l'influence d'un maître, surtout quand il s'agit de 
la formation d'un prêtre, sur l'avenir intellectuel et moral 
d'un jeune homme. Si Rohrbacher a été un savant historien 
de l'Église et un théologien hors ligne, s'il a su revêtir 



284 ROHRBACIIER. 



son âme d'une vertu admirable , si son caractère est de- 
meuré ferme et droit en un temps où des causes diverses 
devaient affadir tristement les virilités natives, c'est à 
ceux dont il vient de citer les noms qu'il le doit. 

(( Ces deux hommes, dit-il, Michel et Mansuy, ont été 
pour moi des amis et des conseillers, non-seulement au 
séminaire, mais encore après. 

« Je demandai un jour au premier si e devais m'ef- 
forcer à devenir plus souple et plus acile; me repondit : 
« Non, car ce qui nous manque le plus, c'est la fermeté 
<i dans le caractère ! » Je suivis son conseil, plus tard contre 
lui-même; car je me suis trouvé dans le cas de le contre- 
dire, comme avant cela mon parrain, en particulier sur 
les changements qu'il se permit dans le bréviaire et le 
missel, contrairement aux règles de l'Église romaine. 
Quand nous nous étions disputés, je retournais dîner chez 
lui le lendemain, je le consultais sur un point d'histoire 
ou de doctrine, et il me faisait part de ses conseils et 
même de ses livres, ce qui était chez lui une marque 
extraordinaire de confiance et d'amitié. » 

Une anecdote de son temps de séminaire va nous livrer 
le secret des méthodes auxquelles Rohrbacher dut cette 
singulière fermeté d'esprit et celte façon originale de 
féconder ses connaissances par la réflexion personnelle, 
qui caractérisent son œuvre. Il l'a narrée lui-même, en se 
mettant en scène bonnement, mais sans orgueil, comme 
il convient au vrai mérite, qui ne fait point consister l'hu- 
milité à se refuser les mérites qu'il possède. 

« Pendant ma première année de théologie, dit-il, il y 
eut parmi les élèves de philosophie une discussion sur les 
moyens de concilier la bonté de Dieu avec l'éternité des 



VOCATION. 285 



peines. Comme ils en parlaient à la récréation et à la pro- 
menade, il me vint une série de considérations, qu'ils 
trouvèrent concluantes. La voici : 

« — Dieu, étant infiniment bon, a dû vouloir procurer 
à l'homme son plus grand bonheur possible, et le lui pro- 
curer par les moyens les plus eflicaces. Or , quel est le 
plus grand bonheur possible de l'homme? N'est-ce pas un 
bonheur mérité? Et, pour mériter, ne faut-il pas être 
libre? Donc, pour procurer à l'homme son plus grand 
bonheur possible, Dieu a dû le créer libre. Maintenant, 
quels sont les plus puissants motifs, et par là même les 
moyens les plus efificaces, que Dieu pouvait employer 
pour porter l'homme à faire un bon usage de son libre 
arbitre? N'est-ce pas de lui proposer, d'une part, un 
bonheur éternel à gagner, et, de l'autre, un malheur 
éternel à éviter? De là cette conclusion finale : Dieu est 
bon, donc il y a un enfer; Dieu est infiniment bon, donc 
il y a un enfer éternel. » 

J'ai dit que Rohrbacher dut à ses excellents maîtres une 
vigoureuse trempe d'esprit et de méthode. Il leur dut 
mieux et plus encore. Grâce à eux, lorsque sa vertu sera 
exposée aux plus rudes assauts qu'un esprit comme le 
sien devait subir, il n'hésitera pas un instant à immoler 
son esprit et à marcher sur son cœur, en se séparant d'un 
maître en qui il avait aimé le génie le plus séduisant de 
son époque. 

De cela, il n'en dit mot dans son autobiographie. Si 
nous le savons aujourd'hui , c'est parce qu'il l'avait confié 
à son journal, comme c'est l'usage dans les séminaires où 
les jeunes clercs aiment à noter leurs souvenirs de re- 
traites, pour s'y retremper plus tard, en les relisant aux 



286 ROURBACIIER, 



heures de l'épreuve. Les cahiers du séminariste vont nous 
révéler les délicatesses de cette âme vertueuse : 



« Vous avez dit, mon divin Sauveur : Si quis vnlt po$t 
me venirc, ahncget scmctipsum, et tollat cniccm suam quo- 
lidie, et scquatur me. Oh! donnez-moi la force de me 
renier moi-même, de haïr et de crucifier ma chair, et 
faites-moi la grâce d'être fidèle aux résolutions suivantes , 
que je vous conjure de rendre efBcaces par la vertu de 
votre croix : 

(( D'abord je mortifierai ma volonté par une stricte 
observance de tous les points de la règle, je rechercherai 
les occasions d'obéir aux autres, et, toutes les fois que je 
ne l'aurai pas fait ou que je le ferai avec dillicullé, je 
dirai un Pater et un Ave, et je m'imposerai une pénitence 
corporelle; 

« 2" Toutes les fois que je sentirai une envie naturelle et 
inquiète de faire quelque chose qui n'est pas commandé 
ou que je peux omettre, je ne le ferai pas; je tâcherai 
sans cesse de contrarier ma curiosité, mes répugnances et 
mes fantaisies ; 

« 3" A tous les repas, je mortifierai mon goût et mon 
appétit, en quelque manière que ce soit, me rappelant 
souvent ce verset : Dcderunt in escam meamfcl, et in siti 
mea potavcrunt me aceto ; 

« 4° Toutes les premières fois que je m'éveillerai la 
nuit, je sortirai de mon lit, et, me prosternant à terre, je 



VOCATION. 287 



dirai : cmx, ave, etc. , et je ferai quelque mortification 
corporelle. 

« Pour pratiquer l'humilité, que je n'espère, ô mon 
Jésus! que de votre infinie miséricorde : 1» j'aurai toujours 
un grand soin qu'il n'y ait rien dans mon extérieur, ma 
démarche, mon ton, mes paroles, qui sente l'orgueil ou 
la vanité; 1" je ne dirai jamais rien à ma louange, soit 
directement, soit indirectement, et j'éviterai de parler de 
ma propre personne -, 3° toutes les fois qu'il m'arrivera quel- 
que humiliation, je dirai un Paler et un Ave pour celui qui 
me l'aura faite, et si j'en ai été fâché, j'en dirai deux et je 
m'imposerai de plus une pénitence; j'aurai une affection et 
des intentions particulières pour celui qui m'aura humilié. .. 

« Et vous, mon Jésus crucifié, auteur et consommateur 
de ma foi, sans lequel je ne peux rien, qui m'avez tiré à 
vous par votre grâce, dès aujourd'hui, je veux mourir 
entièrement au péché et ne plus vivre pour moi, mais pour 
vous seul, ô mon divin Jésus! qui êtes mort pour moi. Ou 
plutôt, je ne veux plus vivre du tout, mais je veux, je 
désire, je vous demande instamment, par les douleurs de 
votre croix, que vous viviez seul en moi; je ne veux plus 
savoir que vous et votre croix : Nihil scire nisi Jesum, et 
hune cvucijixum, je ne veux plus rien apprendre, désirer, 
entreprendre, qu'avec vous et par vous, ut, sivevigilemus, 
sive dormiamus, simulcum illo vivamus. Seigneur Jésus, qui 
m'avez inspiré ces bonnes résolutions, faites-moi la grâce 
■d'y être fidèle. Je veux vous suivre, sequar te quocumque 
ieris, non pas parce que je le veux ou par mes propres 
efforts, mais j'espère en votre ineffable miséricorde : Non 
mlentis neque currentis, sed miserentis est Dei. » 

Il écrivait cela, la veille de son entrée dans les Ordres 



288 ROHR BACHER. 



sacrés, qui eut lieu le 21 mars 1812. Il avait vingt-trois 
ans. Deux jours après, car on ordonnait vite à ce monaent, 
il recevait le diaconat, et, le 21 septembre 1812, l'onclion 
sainte l'enrôlait dans les rangs de celte milice sacerdotale 
dont il allait être l'honneur, la lumière et le serviteur. 

Rien ne me semble beau, sous la rudesse apparente de 
la forme, comme les élans de cette âme forte, à la veille 
de devenir prêtre de Jésus-Christ. 

« Au nom de la sainte Trinité, Père, Fils et Saint-Esprit, 
sous l'invocation de Marie, ma bonne mère, de mes saints 
patrons, de tous les saints prêtres, de mon saint ange et 
de tous les saints, le 15 septembre de l'an de grâce 1812, 
R.-F. R., diacre par la grâce, mais indigne pécheur par 
mon orgueil, ma vanité, ma jalousie, ma présomption, suis 
entré en retraite au séminaire de Nancy pour préparer, 
avec la grâce de mon Jésus, mon indignité inconcevable à 
la réception du sacerdoce. 

({ mon Dieu ! pénétrez-moi de la crainte de vos ter- 
ribles jugements, afin que j'emploie bien ces précieux 
instants : Confuje timoré tuo. Brisez mon orgueil, videz 
mon cœur de moi-même, afin qu'il soit prêt à recevoir 
abondamment voire grâce, et que je n'aie plus d'autres 
pensées, d'autre désir, d'autre volonté que vous, mon Dieu, 
mon héritage, mon attente, ma seule confiance, mon tout. 
Sainte Vierge, et tous les saints, obtenez-moi celle grâce. 

« ma bonne et douce mère! on nous a parlé de votre 
bonté et de la dévotion que nous devons avoir envers vous. 
Je me consacre de nouveau à voire service. Je réciterai tous 
les jours de ma vie le Chapelet en votre honneur, et je 
ferai outre cela quelque bonne pratique pour l'amour de 
vous. ma bonne mère! secourez-moi en ce moment; je 



VOCATION. 289 



dois être sacré prêtre, faites que je devienne bon prêtre, 
pour l'amour de Jésus et de vous, ou obtenez ma mort 
plutôt que d'être ordonné pour offenser Jésus et vous con- 
trister. Je me remets entièrement entre vos mains pour 
mon ordination; secourez-moi, comme vous l'avez déjà 
fait si souvent. Je voue ma personne, ainsi que mon futur 
ministère, à votre sacré cœur et à celui de Jésus. Oh ! sou- 
venez-vous que jamais pécheur ne vous invoqua en vain. » 



VI 



Avant de suivre le jeune prêtre dans le champ du Sei- 
gneur, je voudrais tracer de lui un portrait, suffisant pour 
éclairer la suite de ce récit. Faute d'avoir bien compris 
cette nature, maintenant fixée par l'éducation cléricale 
dans un moule d'où elle ne sortira plus, on ne saurait 
avoir l'intelligence de la vie et des œuvres de l'abbé 
Rohrbacher. C'est pourquoi, en interrogeant ceux qui ont 
vécu avec lui et l'ont connu de plus près, j'essayerai de 
reconstituer, au moral, cette physionomie, oi!i l'étrangelé 
ne nuit point, au contraire, à un charne d'une saveur ori- 
ginale que subissaient, h leur insu souvent, amis et même 
adversaires, du vivant de ce saint prêtre. 

J'ai dit saint prêtre, en empruntant, pour l'affirmer, le 
témoignage d'un de ses élèves : 
Pour mon humble part, dit-il ', je comprends ceux qui 

' FÈVKE, op. cit., p. 76. 

17 



293 ROIIRBACHER 



disent que Rohrbacher fut un saint, et je le répète volon- 
tiers dans le sens du décret d'Urbain VIII. On a dit, il est 
vrai, qu'il était irascible; mais il n'eut jamais de colère 
que dans la défense de l'Église, et, s'il s'irrita, ce fut sans 
gravement pécber. On a dit encore qu'il fut entêté; oui, 
mais dans des idées qu'il croyait justes et plus conformes 
à la doctrine de l'Église. Au resle, la perfection ne con- 
siste pas à venir au monde sans défauts; elle consiste à 
combattre ses mauvais penchants, à réparer ses fautes par 
la pénitence et à rester toujours droit dans ses intentions. 

Il suffîsait, pour reconnaître l'esprit de foi qui animait 
celte âme vraiment sacerdotale, de l'entendre chanter ou 
de lui voir fléchir le genou devant le tabernacle. 

Sa nianière de chanter, témoigne encore son ancien 
élève de Nancy, eût été singulière, si l'on n'avoit connu 
sa foi robuste. Il développait sa voix avec une puissance 
telle qu'il y faisait passer tous ses poumons. C'était la voix 
de stentor renforcée, sous le volume de laquelle on sentait 
son âme voler à Dieu , en redoublant d'effort pour accé- 
lérer son vol. Cette manière eût offusqué un musicien 
classique; elle édifiait les vrais chrétiens, et ravivait la foi 
de ceux qui l'entendaient prier son chant. 

Sa foi n'éclatait pas moins dans sa manière de faire la 
génuflexion. Tout son corps athlétiqiie s'abaissait majes- 
tueusement et verticalement. O^^nd son genou louchait 
terre, sa tête vénérable se courbait humblement sur le 
corps immobile; puis il se relevait avec un flTort d'un 
certain genre, qui inspirait à tous une édification réelle, 
mais dillicile à peindre. 

Que de fois, suivant une habitude familière aux âmes 
pieuses, n'entendait-on pas sortir de ses lèvres des élans. 



VOCATION 291 



comme la jaculatoire de saint Augustin : Ordina in me 
charitatem, ou l'acclamation liturgique : Soli Deo honor et 
(jloria ! 

Mais laissons un autre de ses disciples ' raconter ses 
pieux souvenirs : 

« L'abbé Rohrbacher était plus distingué encore par le 
caractère que par l'intelligence. C'était un homme d'une 
droiture, d'une loyauté, d'une sincérité d'esprit et de cœur 
vraiment admirables. ^Jaturellement vif dans la dis- 
cussion, parce qu'il avait des convictions profondes et très- 
arrêlées, et qu'il avait la conscience de ne chercher en 
toute chose que la gloire de Dieu et l'utilité de l'Église, il 
souffrait avec peine la contradiction, et sa nature rude et 
sincère s'échappait quelquefois en des expressions que son 
cœur désavouait ensuite, et que sa conscience, timorée 
comme celle d'un saint, se reprochait sévèrement. Souvent 
alors, pour se punir et s'humilier, il demandait pardon à 
celui qu'il craignait d'avoir offensé, et il faisait cela avec 
la simplicité d'un enfant. Nous avons été témoin nous- 
mème de plus d'un fait de ce genre. Une fois entre autres, 
dans l'un de ces entretiens familiers, mais toujours sévères, 
qui terminaient chaque repas à Malestroit, s'étant animé 
plus que de coutume, il adressa à l'abbé Blanc, son inter- 
locuteur, quelques paroles un peu vives. Lorsqu'à la fin 
du repas nous fûmes tous réunis, selon la coutume, à la 
chapelle, M. Rohrbacher, d'une voix émue, nous dit : « Mes- 
sieurs, je vous demande pardon du scandale que j(3 viens 
de vous donner; priez le bon Dieu de me pardonner et de 
me corriger. » Nous sortîmes tous émus, édifies de tant 

' Cl). S\iNTE-Foi, Notice biographique et littcraire sur Vabbi 
Rohrbacher, p. xi. 



292 ROIIRBACHER. 



d'humilité et remplis d'admiration pour un homme qui 
savait si bien racheter les moindres fautes. 

« Sous cette écorce rude et grossière, battait un cœur 
tendre, accessible à tous les nobles sentiments et aux 
affections les plus délicates, capable d'enthousiasme, géné- 
reux, dévoué, et d'une lidélité inaltérable. Sa piété vive 
et tendre éclatait surtout pendant le saint sacrifice de la 
mesàe; bien souvent, après la consécration, son visage 
était baigné de larmes, et sa voix, mâle et forte, affaiblie 
par les sanglots. 

« Après Notre-Seigneur Jésus-Christ et la Sainte Vierge, 
il n'aimait rien autant que saint Pierre; on le voyait s'ani- 
mer quand il parlait de lui et des prérogatives que Noire- 
Seigneur lui a accordées, et lorsque, le dimanche, au 
salut, il entonnait lantienne : Tu es Pelrus, qu'on avait 
coutume d'y chanter, son visage s'enflammait, et sa voix 
prenait une étendue, une puissance et un accent inaccou- 
tumés. Jamais aucun chrétien ne fut plus docile, plus 
tendrement soumis au Saint-Siège, et ceux qui, après les 
deux Encycliques de Grégoire XVI , lesquelles condam- 
nèrent les doctrines politiques et philosophiques de son 
maître, ont osé soupçonner sa sincérité et l'ont accusé 
d'avoir mis quelque restriction dans son obéissance, ne 
connaissaient ni sa haute vertu, ni la droiture de son 
caractère. Un mot du Pape lui aurait sufli pour lui faire 
rétracter ses opinions les plus chères, et si, après les deux 
Encycliques, il a paru favoriser, dans son Histoire, avec 
trop d'ardeur peut-être, certaines doctrines qui semblaient 
se rapprocher de celles que le Pape avait signalées, c'est 
qu'jl les entendait dans un sens bien différent de celui que 
le Saint-Siège avait en vue, et qu'il les croyait propres à 



I 



VOCATION. 293 



relever OU à confirmer les prérogatives du vicaire de Jésus- 
Christ. 

« l.e sentiment du juste était singulièrement développé 
en lui. La moindre injustice le révoltait, et, quand une 
cause qui lui paraissait bonne et légitime était opprimée, 
il s'y attachait avec l'ardeur et l'opiniâtreté de son ca- 
ractère. » 

C'est Louis Veuillot qui a le uneux saisi la profonde 
humilité de ce prêtre, en qui l'illustre publiciste aimait 
encore plus le prêtre que Thistorien, et c'est dire beaucoup. 

« L'abbé Rohrbacher cachait sa vie; le petit nombre de 
ceux qui l'ont vu dans sa cellule, encombrée de livres, 
croiront, en lisant son testament, le revoir et l'entendre 
tel qu'il leur apparaissait, rude d'aspect, doux de cœur, 
franc de langage, plein de foi, de courage et d'humilité. Il 
était au même degré laborieux, savant et désintéressé, ne 
demandant à ses travaux que d'atteindre le but pour lequel 
il les entreprenait, c'est-à-dire le triomphe de la vérité, 
la gloire de Dieu et de son Église, profondément indiffé- 
rent pour lui-même à la fortune et à la célébrité. Les 
profits qu'il a tirés de ses livres ont été consacrés partie 
à l'éducation de ses neveux et nièces, dont il était l'unique 
appui et qu'il a établis suivant l'humilité de leur condition 
première, partie à d'autres bonnes œuvres. Pour lui- 
même, il s'était réduit au nécessaire d'un prêtre qui aime 
la sainte pauvreté. Quant aux distinctions, il n'en a reçu 
ni songé à en désirer d'aucune sorte. C'est par un hasard 
dont il fut prodigieusement étonné que cet homme, qui 
savait parfaitement l'hébreu, le grec, le latin et l'allemand, 
qui avait écrit de savants opuscules de philosophie et qui 
venait d'élever ce beau monument de V Histoire universelle 



294 ROHRBACIIER. 



de l'Église, unique dans notre liltéralure, se trouva un 
jour membre d'une Académie portugaise. La seule chose 
qu'il ambitionnât et qui pût le loucher était d'apprendre 
qu'on lisait son Histoire an réfectoire dans quelque sémi- 
naire ou communauté religieuse; et, certes, ce n'était pas 
l'amour-propre de l'autenr qui se réjouissait alors, mais le 
cœur du prêtre dévoué à la sainte Église catholique, apo- 
stolique, romaine '. » 



Vil 



Achevons ce portrait par quelques traits qni peignent le 
caractère en même temps que la vertu de Rohrbacher, 
car, ainsi qu'il le rappelait volontiers lui-même, la grâce 
ne détruit pas la nature, elle la perfectionne et l'ennoblit, 
mais elle la suppose. 

Dans les Cent-Jours, on craignait, pour les prêtres, de 
nouvelles persécutions. Rohrbacher, qui les attendait sans 
les craindre, s'en alla, un jour, chez un marchand, faire 
acquisition de quelques aunes du drap le plus beau et le 
plus fin, pour la confection d'une soutane. Comme Rohr- 
bacher n'était pas en réputation d'ecclésiastique ami du 
luxe, le marchand s'étonna tout haut de celte acquisition. 

— C'est, répondit Rohrbacher, que nous allons être mar- 
tyrs, je veux monter à l'échafaud en bel habit; ce sera, 
pour moi, jour de grande fête ! 

' Louis Veiillot, Uîiivers. 



VOCATION. 295 

« Pour payer ladite soutane, Rohrbacher remit sa bourse 
au marchand. Celui-ci s'en étonnait. Alors, le regardant 
avec un coup d'(eil profond : 

« — Je sais, dit Rohrbacher, que vous êles bon chrétien. 
Payez vous. J'ai confiance entière dans les bons chrétiens. 

« La Providence lui épargna l'échafaud, et lui offrit, en 
échange, un autre dévouement. En 18U, les armées 
avaient apporté le typhus en France. Rohrbacher se mit au 
service des victimes de l'épidémie, gagna ce mal conta- 
gieux, et fut jugé assez malade pour être admis aux 
derniers sacrements. 

« En parlant pour Paris, il vendit son mobilier de 
vicaire six louis sonnants, qu'il donna à l'hospice des 
vieillards à Lunéville. Il gagna la capitale avec quelques 
écus que lui avait fait parvenir Lamennais; et, sans doute, 
il avait usé la belle soutane. On ne pouvait s'engager plus 
à l'apostolique '. » 

' FÈVRE, op. Cit., p. 76 



II 



PREMIERS DÉBUTS. 



So.MMAiKE. — Au sortir du séminaire. — Vicaire à Lutiéville. — Vie 
d'études au milieu dt s travaux du ministère. — Les trois influences. 

— En police correctionnelle. — Qu'est-ce qu'un luif? — Le pr6ne 
sur la Providence. — ("cmuicntil débuta dans la vie de missionnaire. 

— Son portrait à cette époque. — Un nouveau juron. — La politique 
en chaire. — Méthodes. — Li s anecdotes sur .Marc-Aurele. — Nouveau 
portrait. — Deux confrères lorrains. — Rohrljufher cherche sa voie. 

— Ce qu'il lui fallait. 



« Comme le diocèse de Nancy comprenait trois déparle- 
ments, et que les prêtres y élaient rares, on nous ordon- 
nait le plus vile qu'on pouvait. Un de mes condisciples, au 
sortir du séminaire, eut jusqu'à onze clochers a desservir. » 

Ce renseignement, noté par Rolirbacher, explique com- 
ment, huit jours seulement après son ordination, à peine 
âgé de vingt-trois ans, il fui nommé vicaire dans la 
paroisse d'Insming, préposé à la direction d'une école 
ecclésiastique, succursale du petit séminaire de Nancy 
pour la partie allemande du diocèse, el en même temps 
chargé de desservir, le dimanche, une paroisse mi.xte du 
voisinage. 

Au bout de six mois, on l'enlève à son premier minis- 
tère pour l'envoyer vicaire à Lunéville, où il restera neuf 



PREMIERS DÉBUTS. 297 



ans et demi, chargé, en outre du labeur paroissial, de des- 
servir rhôpital civil et militaire de celte ville importante. 

Comment, au milieu de ces travaux, si peu favorables à 
la vie d'étude, où les heures sont dévorées par des devoirs, 
où l'imprévu surtout est une cause incessante de distrac- 
tions, comment le jeune prêtre trouvera-t-il le temps et le 
moyen de poursuivre sa vocation studieuse? 

Il nous le raconte avec une admirable simplicité : 

« Malgré tant d'occupations, il me restait encore du 
temps pour lire et étudier. Ce qui me manquait, c'était un 
but précis, un plan d'ensemble, où rapporter mes lectures, 
réflexions, passées, présentes et futures. Je cherchais bien, 
mais vaguement, à mettre plus d'ensemble, une unité plus 
nette dans mes connaissances et entre les ouvrages que je 
lisais le plus, Chateaubriand, Bonald, de Maistre, Bossuet, 
Fénelon, Belcastel. » 

J'ai déjà dit que les trois premiers furent comme les 
pères intellectuels de Rohrbacher : Chateaubriand, par son 
initiative courageuse en faveur du génie de la religion 
catholique dans ses rapports avec les arts, les sciences, les 
lettres, les mœurs, tout ce qu'aime et tout ce qui grandit 
l'humanité; de Bonald, avec l'élévation et l'originalité de 
ses penséas, parfois subtiles, compliquées, mais déduites 
comme un vaste filet d'arguments, où l'adversaire se 
trouve enfermé sans une issue possible-, de Maistre, avec 
ses affirmations qui foudroient, ses ironies qui percent, ses 
invectives d'une éloquence entraînante. 

Pour peu qu'on ait pratiqué l'œuvre de Rohrbacher, on 
aura reconnu, dans sa manière, l'influence de ces trois 
grands initiateurs de la renaissance catholique au dix- 
neuvième siècle. 

17. 



298 ROHRBACIIER. 



De Maislre surloiU exerçait sur le jeune vicaire une 
étrange séduction. Déjà porté, par son propre naturel, à 
aiguiser la pointe, quand il cmit lenir l'adversaire au bout 
de sa lance, il apprend du spirituel jouteur à manier le fer 
qui perce à l'endroit vulnérable et trouve le défaut de la 
cuirasse. 

Un dimanche, c'est à son tour de prêcher, et le plan, 
adopté d'un accord commun avec ses confrères de la 
paroisse, l'amène à traiter de la divinité de Jésus-Christ. 
Préoccupé de trouver une façon neuve de présenter des 
arguments connus, le voilà qui, sortant de l'ornière con- 
venue, entame bravement la discussion sur ce thème nou- 
veau : 

— Jésus-Christ est un Juif crucifié, et nous adorons 
Jésus-Christ ! 

Ses confrères et ses auditeurs lèvent la tête, surpris et 
curieux de voir comment il va développer son argumen- 
tation. Sans se laisser le moins du monde décontenancer, 
il poursuit sa pointe en avant, et, après avoir répété sa 
majeure, il entame le syllogisme. 

— Or, fait-il, qu'est-ce qu'un Juif? Un Juif, c'est un 
escroc, un voleur, un usurier et le reste. 

Il y avait des Juifs à Luné ville, il y en avait dans l'audi 
toire. Feu llatlés de la définition, ceux-ci sortent de l'église 
et s'en vont trouver leurs coreligionnaires. Les esprits 
s'échauffent. Bref, quand il descendit de chaire, IV)hrba- 
cher apprit que les Juifs de l'endroit lui intentaient un pro- 
cès en diffamation. 

L'abbé n'était pas homme à se troubler pour si peu. Il 
reçut l'assignation avec un calme superbe, signa tranquille- 
ment décharge à l'huissier qui lui avait lu son instrument 



PREMIERS DEBUTS. 299 

avec quelque émotion, et, au jour dit, il arrive à l'au- 
dience, le manuscrit de son sermon dans la poche et un 
gros dictionnaire sous le bras. 

Quand ce fut son tour, il se leva gravement et lut sans 
sourciller le passage incriminé. Les Juifs murmurent, et 
leur avocat se frotte joyeusement les mains, en entendant 
la lecture. 

— Hahetmis confitcntcm reum! fait-il en souriant à ses 
clients, qui ne paraissaient pas aussi satisfaits que lui, d'au- 
tant que l'abbé, quittant son cahier, a pris en main le 
gros dictionnaire de l'Académie, dernière édition, et, l'ou- 
vrant au mot Juif, lit l'article, où il est dit : 

— Jlif : Celui qui prête à usure ou qui vend extrême- 
ment cher, et en général quiconque cherche à gagner de 
l'argent par des moyens sordides et injustes. — C'est un 
Juif, un vrai Juif : il m'a prêté à quinze pour cent. — C'est 
l'usurier le plus Juif, disait Lesage. — J'aimerais mieux 
cent fois, dit une héroïne d'Allainville, avoir traité avec 
feu mon mari, tout Juif qu'il était : elle m'a vendu de l'ar- 
gent au poids de l'or. 

Sa lecture du dictionnaire Unie, l'accusé regarda fine- 
ment ses juges et fièrement ses accusateurs, qui n'avaient 
pas décoléré, et leur avocat qui ne riait plus. 

Après qtîoi , Rohrbacher ne fut convaincu que d'avoir 
parlé français, méfait dont il n'était pas coutumier, disent 
les mauvaises langues, et pour ce crime, d'ailleurs rare, il 
n'encourut du tribunal aucune condamnation. 

A Bossuet, le jeune et studieux vicaire empruntait peu 
à peu une habitude de voir les choses de haut, en les 
généralisant. 

« Témoin, dil-il, depuis 1789, de tant de révolutions en 



300 ROHRBACIIER. 



France, je considérais quelles pouvaient être les vues de 
la Providence en ceci. J'exposai quelques-unes de cescon- 
sidéralions dans un prône qui fui imprimé à Lunéville, et 
recompensé à Metz, » 

Ce prône est singulier, dans le plan comme dans les 
développements. 11 débute par une comparaison tout à fait 
originale entre le monde, que le prôniste appelle l'atelier 
de la Providence, et une boutique de serrurier. Là-des- 
sus, il donne, des outils de la profession, une énumération 
à rendre jaloux saint Éioi '. 

' P.olirl)aclier iiiêle ses bizarreries à dos considérations vraiment 
frappanles : « Lorsque, à la fin du dix-liuitiéine siècle, la Révolution 
« française égorgeait les évèques et les prêtres (idoles, ou qu'elle les 
« bannissait sur la terre étrangère, elle ne s'attendait guère à réveil- 
« 1er le catliolicisiiie en France et à l'étendre ailburs. Tel est pour- 
" tant le rcsultiit final de ses persécutions. Tertullien disait dans le 
« troisième siècle -. le sang des chrétiens est une semence de chré- 
m tiens nou\eaux. Il en est encore de même dans ces derniers temps : 
i< le sang et les souffrances du clergé français ont été pour l'ÉIglise 
« catholique une semence féconde de nouveaux enfimts, et même de 
« r.ouveaux apôtres. A la vue de tant de foi et de tant de patience, le 
» schisme, rhérrsie, l'incrédulité même, se sont senti des entrailles. 
» Chassés de leur jiatrie, les i>rôtres français ont trouvé chez l'étranger 
« une hospitalité généreuse. La compassion pour leurs maux a donné 
« lieu aux protestants de déposer bien des (réventions haineuses 
« et de s'attirer bien des grâces divines. Cela est particulièrement 
« vrai de l'Angleterre, qui s'est montrée plus généreuse (ju'aucune 
'< autre nation. En voyant de plus près les é\êques et les prêtres 
« catholiques, en leur entendant expliquer à eux mêmes la foi pour 
« laquelle ils souffraient, les Anglais sont revenus de bien des pré- 
" jugés. » 

Ici, la manière de Rohrbacher réclame ses droits, et il se met à 
raconter, après une facile tran.sition, l'amusante anecdote que 
\oici : « Ces préjugés étaient quelquefois bien étranges, surtout 
« dans le peuple. Ainsi, la femme d'un artisan de Londres, touchée 
« de compassion, donnait l'ho>iMtalilé à un eichsiaslique émigré de 
« France. Après quelques jours, deux petits enfants de la maison 



PREMIERS DK BUTS. 301 

Les originalités abonderont plus tard dans le grand œuvre 
du futur historien, elles abondaient dès lors dans ses ser- 

•< s'approclièient fainilièreinent du piètre, qui li>ur fil beaucoup de 
n caresses Leur inère, cependant, qui était à quelques pas, regardait 
» avec une anxiété inexprimable, faisant si^ne aux entants de s'éloi- 
« gner. Le lendemain, elle découvrit naïvement au prêtre français la 
" cause secrète de ses transes — Depuis que vous êtes cbez nous, 
i> lui dit-elle, je vois bien que vous êtes un brave homme; mais on 
« nous a dit tant de choses contre les catholiques! On nous a dit, 
« entre autres, que les prêtres catholiques avaient le secret d'attirer 
« les petits enfants, et cela pour les manger! Aussi bien, quand j'ai 
« vu mes deu\ petits s'approcher de vous, j'étais dans un état qu'on 
« ne saurait dire. Je tremblais pour eux, et cependant je n'osais 
« vous faii'e de la peine. Je vois bien ipie c'est encore une calomnie. » 
En racontant cette histoire dans son granl ouvrage, l'abbé lîolir- 
bacher la confirma par un autre fait, qu'il narre fort agréablement, 
après la transition tia litionnelle : « Qu'il put y avoir des préjugés 
« de cette force dans le peuple anglais, nous l'apiuimes encore, en 
« 1829, d'un jeune Anglais qui n'était pas du peuide, et qui venait 
« d'arriver eu France. Il nous dit que, quand il communiqua à sa 
« famille son projet de voyage, son père, sa mère, sa sœur lui 
« témoignaient les plus vives appréhensions, lui répétant que les 
« prêtres papistes, qu'il ne manquerait pas de rencontrer, a» aient 
« l'art d'ensorceler les gens et de les attirer au papisme malgré eux. 
" 11 leur promit d'être bien sur ses gardes et de revenir aussi bon 
« protestant (lu'il allait partir. Et de fait, délaKiué à Lorient, sa 
« principale attention fut d'éviter la rencontre d'un jnêtre. Mais le 
« hasard voulut que, dans l'hôtel ou il s'adressa, il n'y eut plus de 
« disponible qu'une chambre à deux lits, dont l'un était justement 
u occupé par un piètre catholique. L'embarras du jeune honime fut 
« extrême. Toutefois il s'arma de courage. En se couchant, il mit 
« deux pistolets chargés sous son chevet, passa la nuit sans fermer 
« l'oeil, lésolu de tirer sur le prêtre, s'il s'avisait de venir de sou 
« côté. Cependant, le prêtre dormit profondément toute la nuit, et 
•< le jeune homme eut le temps de s'apercevoir que ses ciaintes 
« étaient mal fondées. Au bout de (iu;lques mois, ses craintes étaient 
« tellement diminuées, qu'il alla demeurer chez un ecclésiastique 
"■ de notre connaissance , qui l'instruisit dans la foi calboli(iue et 
" reçut sou abjuration. C'est de la bouche même du jeune honuiic 
« que nous tenons ce récit. » 



302 ROIIRBACIIER. 



muns, lémoin le jour où, prêchant sur la femme, il en 
donna cette définition, pour laquelle j'implore l'indulgence 
de mes lectrices : 

— La femme, c'est un fumier couvert de neige! 

Rohrbacher aimait la vie de communauté, 

« Ce qui me plaisait surtout à Lunéville, dit-il, c'est que 
curé et vicaires nous demeurions ensemble et avions la même 
table. Pendant les repas, on lisait les journaux, VAini de la 
reli'jion, la Quotidienne, le Conservateur, le Défenseur, etc. » 

Cette existence en commun, si conforme d'ailleurs à 
l'esprit de l'Kglise dans la direction des clercs, l'attira tou- 
jours, et cet attrait favorisa singulièrement le choix des 
différentes étapes de son existence, en particulier celle qui 
allait le faire sortir du ministère paroissial pour l'amener 
à la vie plus accidentée de l'apôtre nomade. Il en a ra- 
conté l'origine : 

«J'étais encore à Lunéville, dit-il, lorsqu'un curé du 
diocèse vint me proposer de faire une mission dans sa pa- 
roisse avec quelques autres confrères. Jamais nous n'avions 
vu ni fait de missions. Nous ne les connaissions que par 
ouï-dire et par des lectures. Grâce à Dieu, noire premier 
essai réussit : c'était en 1821, dans la paroisse de Flavigny, 
où vécut le savant Bénédictin dom Cellier. Mgr d'Osmond 
vint y prêcher et donner la bénédiction. » 

Entré en 1821 chez les missionnaires diocésains, Rohr- 
bacher devint, en 1823, leur supérieur, et remplit ces 
fonctions jusqu'en 1820. 

<i A la rentrée des Bourbons, les abbés Janson et Rauzan, 
in^lruits par expérience des besoins du ministère pastoral, 
avaient mis à exécution le projet d'une société de mission- 
naires qui iraient, dans les paroisses, au secours des curés. 



PREMIERS DÉBUTS. 303 

Le secours ordinaire qu'ils devaient prêter consistait 
surtout en retraites annuelles de huit ou quinze jours. En 
tout état de cause, une retraite est, pour une ville et aussi 
pour un village, une bonne nouvelle : la nouveauté des 
ligures, le talent des prédicateurs, la fréquence des in- 
structions, la multitude des œuvres pies, les confessions sur- 
tout, impriment, en un laps de temps très-court, un mouve- 
ment décisif de régénération. A cette époque, ces retraites, 
coïncidant avec la réaction antirévoluLionnaire à laquelle 
prirent part tous les bons esprits, et s'appliquant à des 
populations qui avaient gardé, dans leur pauvreté morale, 
une grande simplicité de mœurs, étaient un trait de génie. 
Pour donner ces retraites, il fallait former des sociétés de 
missionnaires, et cela se fit d'emblée dans tous les diocèses. 
Par le sentiment éclairé et apostolique des besoins du 
temps, on vit se réunir partout ce que les dernières ordi- 
nations avaient donné de plus intelligent, de plus fervent 
et de plus énergique. Rohrbacher, qui avait, comme vicaire, 
un cœur à l'unisson de toutes les grandes choses, donna 
son nom et sa personne à la société de Nancy. Ce fut, je 
suppose, une de ses meilleures tètes. 

« L'abbé Rohrbacher avait, en effet, toutes les qualités 
et vertus du parfait missionnaire. Pour réussir dans ces 
prédications, surtout près des auditoires ruraux, il faut, 
outre un plan exactement concerté de prières, d'œuvres 
de pénitence et de confessions, deux choses du plus rare 
mérite : une netteté d'idées traduite par des expressions 
à l'emporte-pièce qui restent, au fond des cœurs, comme 
l'expression vivante et criante de la vérité, une délicatesse 
de sentiments qui, par leur sincérité profonde, enlèvent 
tous les cœurs. Rohrbacher possédait, dans une large 



301 ROHRBACIIER. 



mesure, ces deux qualités. Suus la rudesse de l'écorce, il 
unissait la tendresse et l'énergie; il épanciiail à flots l'eau 
vive qui jaillit, suivant l'admirable expression du Sau- 
veur, jusqu'à la vie éternelle. Pour la parole, il était, par 
excellence, l'orateur populaire qui ne se soucie ni de 
l'Académie, ni du Portique, ni de l'Aréopage, mais qui 
sait donner le coup de boutoir, et enlever le morceau. 
Dans ses entretiens et dans ses sermons solennels, vous 
retrouvez, par-ci par-là, des phrases baroques que le dic- 
tionnaire n'approuve pas, et que n'approuverait pas non 
plus un qualificateur de l'Index. C'étaient des coups de 
lance que portait l'orateur, sauf à s'expliquer après, en 
toute exactitude, et à verser l'huile dans la plaie avec la 
tendre charité du bon Samaritain'. » 

Le missionnaire, grâce à sa nature tout à la fois tendre 
et rude, opérait des merveilles. Les gens de la campagne 
aimaient cette parole semée de traits d'originalité, comme 
nous en avons déjà cité plusieurs. On raconte encore, à 
Nancy, le succès prodigieux de son sermon sur le blas- 
phème, où, pour répondre aux charretiers qui préten- 
daient que leurs chevaux ne sauraient obéir s'ils n'enten- 
daient plus éclater, à côté d'un coup de fouet vigoureux, 
un juron retentissant, il s'écria : 

— Eh! mes amis, je le veux, mais ne jurez plus le saint 
nom de Dieu, jurez le mien! 

Et, à partir de ce moment, sur tous les chemins de la Lor- 
raine, on n'entendait plus retentir que des liohibacher tel- 
lement énergiques que les chevaux, pris de peur, couraient 
à perdre haleine. 



FÈVhE, o/>. cit., p. G. 



PREMIERS DÉBUTS. 305 



Un de ses disciples l'a raconté : 

« Rohrbacher, missionnaire, puisait dans sa piété toute 
son éloquence, et sa parole, empreinte de la grâce divine 
qui remplissait son cœur, avait une force à laquelle ne 
résistaient pas les bons habitants de la Lorraine et qui pro- 
duisait en eux des fruits abondants de bénédiction et de 
salut. 11 avait de ces succès qui réjouissent le cœur du 
prêtre sans nourrir sa vanité , parce qu'ils sont le témoi- 
gnage de l'efîicacité de la grâce plutôt que du pouvoir de 
la parole humaine. Souvent, lorsqu'il descendait de chaire, 
ses auditeurs, émus par ses discours, se pressaient autour 
de lui, hommes, femmes et enfants, afin de lui baiser les 
mains. 11 pouvait à peine s'arracher à cette foule, dont le 
pieux empressement alarmait à la fois son humilité et son 
extrême modestie, et quelquefois il rejetait ces témoignages 
de reconnaissance et d'admiration avec une rudesse qui 
n'échappait pcnnt à ses confrères et dont le souvenir 
égayait ordinairement le repas du soir '. » 

Mes lecteurs savent ce qu'on a reproché aux missions 
de MM. de Forbin-Janson et Kauzan. « Œuvre de zèle et 
de talent, écrit M. Foisset, malencontreusement et mala- 
droitement compromise par un imprudent mélange de la 
propagande politique à l'apostolat-. » 

Lacurdaire va plus loin. Dans son oraison funèbre du 
principal fondateur de cette œuvre, le grand orateur n'a 
pas craint de dire, du haut de la chaire : a lis appelaient 
le peuple à des chants qui n'exprimaient pas seulement 
les espérances de l'éternité, mais encore celles de la poli- 
tique profane. Puis, dans leurs prédications, l'excès du 

' eu. Sainti>Foi, op. cit., p. viii. 

- Vie du P. Lacordaire, t. I", p. 79. 



3^6 ROIIRBACIIER. 



sentiment suppléait à la faiblesse de la doctrine, et ils 
s'attaquaient moins au cœur qu'à l'imagination'. » 

Rohrbacher devina d'instinct le péril, et le jeune mis- 
sionnaire alla au-devant de l'objection, ainsi qu'il le 
raconte lui-même avec sa bonhomie accoutumée : 

« On forma , dit-il , une réunion de missionnaires ou 
prêtres auxiliaires à iNancy. Ils faisaient des missions à la 
campagne et dans les petites villes, aux époques les plus 
commodes pour les habitants. Ce ministère me fit mieux 
comprendre bien des faits de l'histoire de l'Église et des 
saints. 

(( Jamais, continua-t-il, il n'était question de politique. 
Aux personnes qui nous conseillaient le contraire, nous 
répondîmes : — Notre but est de faire de bons chrétiens, 
avec cela ils seront assez bons Français et assez bons 
royalistes. Aussi n'éprouvâmes-nous jamais de didicultés 
à ce sujet. » 

Puis, le bon missionnaire raconte les bons procédés 
auxquels il attribue ses succès apostoliques : 

« Suivant la méthode de M. Moye, ancien missionnaire 
en Lorraine et en Chine, outre les instructions publiques 
à l'église, communes à tout le monde, nous en faisions de 
particulières à toutes les classes d'habitants, hommes, 
femmes, filles, garçons, en des salles ou chapelles et ^'i des 
heures convenables. Là, on apprenait les cantiques, on 
répétait les instructions faites à l'église, on entrait dans 
les détails particuliers à chaque âge, à chaque état, on 
leur donnait permission d'exposer leurs doutes. Ces con- 
férences particulières leur inspiraient une merveilleuse 



' OE livres complètes, t. VIII, p 94. 



PREMIERS DÉBUTS. 307 



confiance, et donnaient lieu de leur suggérer quelquefois 
des raisons assez familières, mais eflicaces, pour faire le 
bien et éviter le mal. Ainsi, pour déshabituer les hommes 
de jurer le nom de Dieu, leur proposions-nous de le rem- 
placer par le nôtre, comme plus propre à faire peur. 
D'autres fois, ils nous fournissaient eux-mêmes des raisons 
nouvelles, surtout à la campagne, où nous avons trouvé 
l'esprit du peuple phis développé que dans les villes. 

« On pourrait croire qu'une vie aussi occupée que celle 
d'un missionnaire absorbait tous les instants de l'abbé Ruhr- 
bacher et ne lui laissait aucun loisir pour l'étude; mais le 
désir qu'il avait de s'instruire pour la gloire de Dieu et 
l'utilité du prochain lui faisait trouver le temps de lire les 
ouvrages moderues qui pouvaient intéresser la religion -, 
car il était persuadé qu'un prêtre ne doit pas rester étran- 
ger au mouvement intellectuel qui s'accomplit autour de 
lui, parce que, les armes dont se servent les ennemis de 
la religion pour la combattre changeant avec les siècles, 
les armes de ses apologistes doivent changer également '. » 

Cette lecture lui donna dès lors le goût de remonter aux 
sources. Comme son successeur et émule en cette mé- 
thode de critique historique, l'abbé Gorini, il redressait 
les jugements tout faits que se transmettent les historiens, 
en revisant, pour sa propre satisfaction d'abord, et plus 
tard pour sa grande œuvre, les jugements du siècle qui a 
précédé le nôtre. 

Nous n'en citerons qu'un trait, d'abord parce qu'il est 
amusant, puis parce qu'il donne l'idée des méthodes de 
travail intellectuel chez Rohrbacher. 

' Ch. S\i.NTE-Foi, op. cit., p. VIII. 



308 R II R 15 A CHER. 



11 s'agit de Marc-Aurèle, el ce que nous allons citer est 
extrait d'une lecture' faite par lui à la Société Foi et 
lumières de Nancy : 

C'est intitulé : Ancrdolcs sur Marc-Aurèle ou petit cor- 
rectif au (jrand cloije de Marc-Aurèle par Thomas. 

« ...Je me réjouissais, dit-il, d'en venir à l'époque de 
Marc-AurMe, cet empereur si renommé, surtout dans les 
temps modernes. Gomme l'académicien Thomas, acadé- 
micien de Paris, en a fait un éloge qui passe pour son chef- 
d'œuvre, je m'empressai de le lire. En conséquence, pour 
parler le langage des poêles, trois fois je m'eflbrçai de le 
lire d'un bout à l'autre, et trois fois j'échouai dans mon 
entreprise, tant le discours me parut, comme quelqu'un a 
dit d'un autre, long, lent, lourd. Je ne dis pas que ce soit 
à tort ou à raison ; je suis simple historien. Je saisis toute- 
fois les points les plus saillants de cet éloge sous le rapport 
moral, philosophique et religieux, alin de les examiner 
d'après les monuments de l'histoire. Dans cet examen, je 
découvris, sur l'empereur Marc-Aurèle, philosophe, cer- 
taines anecdotes curieuses qui peut-être pourront servir 
de petit correctif à son grand éloge par l'académicien 
Thomas, el, dans un siècle positif comme le nôlre, modi- 
fier quelque peu l'opinion publique. Permeltez-mji de 
vous les soumettre. » 

Après ce début, Rohrbacher entame la plus divertissante 
histoire de la philosophie stt/icienne, — celle secte « dont 
le mérite dislinclif consistait à dire les choses autrement 
que tout le monde », — à laquelle appartenait Marc- 
Aurèle. 

' Reproduite par VUniiersilé catholique, t. X, p. 64 et suiv. 



PREMIERS DÉBUTS. 309 



Or, dans le panégyrique de Thomas, ce philosophe 
couronné est présenté comme un stoïcien fidèle à tous les 
préceptes de l'école d'Apollonius, « comme un homme 
accompli, qui, dans le cours de sa vie, n'a point eu d'er- 
reur et qui, sur le trône, n'a point eu de faiblesse » . 

Rohrbacher s'inscrit en faux contre Thomas : 

« Il y a pourtant, fait-il avec une feinte bonhomie, il y a 
pourtant, dans les biographies de Marc-Aurèle, quelques 
faits qu'on pourrait au moins taxer de faiblesse et d'erreur. 

« Par exemple, il avait une femme, qui élai4, fille d'An- 
tonin. Fille et femme d'un empereur philosophe, Faustine 
devait naturellement se montrer un modèle de sagesse. 
Toutefois, non contente d'être l'épouse de .Marc-Aurèle, 
elle se donna encore trois ou quatre maris supplémentaires. 
Le public en jasait, les comédiens la nommèrent en plein 
théâtre, en présence même de Marc-Aurèle. C'est son bio- 
graphe, Jules Capitolin, qui le dit. Et le philosophe Marc- 
Aurèle promut aux honneurs et aux dignités les maris 
supplémentaires de sa femme. En vérité, je doute que 
beaucoup de maris veuillent prendre pour modèle l'em- 
pereur .Marc-Aurèle, philosophe. 

« Ce n'est pas tout, car la femme de Marc-Aurèle ne 
s'en tint pas là. Souvent elle se choisissait des maris d'oc- 
casion parmi les gladiateurs. Pour lors, on pressa Marc- 
Aurèle de la répudier. — C'est fort bien, dit-il; mais, si 
nous renvoyons la femme, il faudra rendre aussi la dot, 
si uxorein dimiltimiis , reddamus et dolem; et la dot était 
l'empire. Il la garda donc. Il fit plus : il la récompensa 
par le titre de mère des armées, ^it matrem caslrnrum 
appellavit. Il poussa la complaisance encore plus loin. 
Cette femme étant morte, il en fit une déesse, lui éleva 



310 ROIIRBACIIKR. 



des temples el des aulels, proclama lui-même son apo- 
théose, institua en son honneur une confrérie de filles 
nommées Faustiniennes, la donna pour patronne aux 
jeunes époux , et obligea les nouvelles mariées à lui offrir 
des sacrifices. El le sénat romain consacra par son suffrage 
la nouvelle déesse et son culte! C'est ce que disent Jules 
Capitolin et Dion Cassius. De plus, il y a des médailles en 
mémoire de celte apothéose où on lit ces mots : Diva 
Fausiina, la déesse Faustine. Que penser maintenant d'un 
pareil homme et d'un pareil sénat? 11 y a des auteurs qui 
disent que de pareils sénateurs méritaient d'avoir des 
femmes et des filles pareilles à Faustine. 

« Il y a peut-être quelque chose de plus fort. Dans les 
mémoires que Marc-Aurèle a laissés, et qui sont des entre- 
tiens avec lui-même, il remercie les dieux de lui avoir 
donné une si bonne femme. Encore une fois, que penser 
d'un pareil homme? Il ne pouvait ignurer les déborde- 
ments de son indigne épouse; ils étaient publics; on les 
lui avait dits. Lui-même, d'après son biographe, la surprit 
un jour sur le fait, et avec tout cela, il remercie les dieux 
de la lui avoir donnée si vertueuse! Explique ce mystère 
qui pourra 1 >•> 

Continuant, sous une forme plaisante, à ramener la lu- 
mière sur cette réputation surfaite dans un but notoirement 
hostile à l'idée chrétienne, Rohrbacher emploie cet argu- 
ment ad homincm qu'il alïectionnait : 

« C'est un proverbe , dit-il , rctjis ad cxcwplar tolus 
componilur orbis, tout l'univers se forme sur l'exemple du 
souverain. Supposons un moment que tous les souverains 
ressemblent à Marc-Aurèle, tous les ménages au ménage 
de Marc-Aurèle, toutes les femmes à la femme de Marc- 



PREMIERS DEBUTS. 311 

Aiirèle; supposons que tous les maris en bénissent les 
dieux de Marc-Aurèle; supposons que la loi de Marc-Aurèle 
subsiste et s'exécute encore, que toutes les nouvelles 
mariées soient tenues de prendre pour modèle la déesse 
Faustine; en vérité, si quelqu'un trouve que ce serait l'âge 
d'or, il mérite de le voir dans sa famille. » 

Les académiciens de Nancy riaient, en entendant cette 
argumentation, qui donne une fois de plus raison à la 
remarque si juste et si bien observée de l'un de ses bio- 
graphes* : 

(( On remarquait qu'il réunissait en lui les qualités de 
l'Allemand et celles du Français. Il avait du premier le 
sérieux, le goût des recherches minutieusement exactes, 
la volonté tenace qui parvient au but et r.se les obstacles 
à force de patience plulôl qu'elle ne les renverse de haute 
lutte. Il tenait du second la lucidité, la suite et l'ordre qui 
ont tant de prix partout, mais surtout dans des ouvrages 
aussi étendus que V Histoire de l'Eijlise. La pensée n'est 
pas toujours exprimée avec art, elle l'est toujours franche- 
ment et avec originalité. Aussi, même quand le développe- 
ment e.it un peu long, il n'ennuie pas. Le style de l'écrivain 
a parfois, comme sa personne elle-même, les abords dif- 
ficiles et les formes un peu dures et étranges, m lis cette 
écorce rugueuse couvre du fruit d'une exquise douceur 
qui, lorsqu'on l'atteint, empêche de regretter quelques 
piqijres. Nous plaignons, pour notre part, les délicats qui 
s'arrêtent à ces misères et ne sauraient goûter dans un 
écrivain ce qu'on pourrait appeler les coups de boutoir. 
Ces coups ont du moins cela de bon qu'on ne les oublie 

' Ernest Labbé, Histoire ecclésiastique de France, p. xxv. 



312 non RR ACHER. 



plus quand on les a reçus et qu'ils font entrer les idées 
dans les esprits les plus rebelles ou les plus inattentifs. 
L'abbé Rohrbacher n'ignorait pas les avantages que pou- 
vait présenter ce côté de son talent. Un jour (il était alors 
au séminaire du Saint-Esprit), un jeune élève s'avisa de 
critiquer devant lui une expression un peu trop germa- 
nique : « Vous avez raison, mon enfant, répondit-il; mais 
j'ai remarqué qu'au réfectoire vous avez ri de fort bon cœur 
en entendant cela ; or, c'est surtout pour les réfectoires 
que j'écrivais. Puis, ne pensez-vous pas que vous retiendrez 
mieux la chose dite sous celte forme qui vous a frappé? » 

Que de finesse et de bonheur dans ces simples pa- 
roles ! 

Parmi ses confrères, les premiers ordinands de l'Église 
de Nancy au sortir de la Révolution, Rohrbacher trouvait 
des émules en l'art de dire les choses avec une brusquerie 
tout à la fois apostolique et militaire. 

Dans un charmant discours de réception à l'académie 
Stanislas, M. l'abbé Mathieu a raconté quelques-uns des 
souvenirs du clergé lorrain à celle date : 

« Le premier prêtre qui fui ordonné par M. d'Osmond, 
au commencement de ce siècle, était un brave et vieux 
gentilhomme qui avait été blessé à la guerre de Sept ans : 
M. de Malartic, ancien maréchal de camp, ancien com- 
mandant de la citadelle de Nancy. Pendant la sédition 
militaire de 1790, il avait sauvé la vie h des centaines de 
personnes et conquis une popularité qui le protégea jusqu'en 
pleine Terreur et le disjiensa d'émigrer. Devenu veuf, 
il embrassa l'état ecclésiastique h l'âge de soixante-trois ans 
et consacra le reste de ses jours et toute sa fortune à la 
restauration du séminaire dont il fut nommé supérieur. Ce 



PREMIERS DÉBUTS. 313 

ne fut pas la seule recrue que l'armée fournit alors au 
sacerdoce. En 1815, un bel officier de cavalerie revenant 
de Waterloo se présentait chez le successeur de M. de 
Malartic : « Monsieur, lui dit-il à peu près, j'ai quitté cette 
maison malgré moi en 1791, j'ai fait de mon mieux le 
métier de solddt; voilà ma seconde carrière brisée, et je 
vous demande de revenir à ma première vocation en ren- 
trant ici comme élève. » El la maison s'enrichit d'un abbé 
qui était lieutenant-colonel de lanciers en demi-solde, qui 
avait gagné tous ses grades à la pointe de l'épée et reçu la 
croix de la main de Napoléon lui-même sur le champ 
de bataille de Dresde. M. Vaudeville, dans une certaine 
mesure, fut le Malartic du petit séminaire de Pont-à-Mous- 
son où l'on parle encore de sa belle prestance, du vieux 
cheval qu'il montait et qui lui avait sauvé la vie à la Béré- 
sina, et d'un gros juron qui, à la grande stupéfaction des 
élèves, lui échappa, un jour, au milieu du BenediciteK » 
— Rohrbacher, travailleur iufatigable et prêtre au cœur 
d'or, mérita de bonne heure « le surnom que reçurent 
de leurs disciples deux hommes de génie, saint Thomas 
d'Aquin, le ijrand bœuf muet du siècle, et Bossuet, bos 
siietus aralro. Il avait, en effet, la force et la patience qui 
creusent les longs sillons, la gravité silencieuse, la douceur 
habituelle, et, de loin en loin, le coup de c^rne brusque et 
violent, inévitable tribut payé sans doute à ce qu'il avait 
de sang germanique dans les veines^! » 

Cependant, cet homme cherchait sa voie. Écoulons-le 
nous décrire lui-même ses angoisses : 

u Dans l'intervalle de mes missions, je me tenais au 

* AFatiiiec, r.lhbé Rohrbacher, p. 10. 
^Lettre du 14 mars 1823. 

18 



314 R H R B A C H E R . 



courant de tout ce qu'on, publiait de bons ouvrages eu 
France et en Allemagne. Je lisais le Catholique de Mayence 
ou de Spire, V Histoire de la religion de Jésus-Christ, par 
Stolberg; la Restauration de la science politique, par de 
Haller. » 

Ce dernier ouvrage n'était pas encore traduit en fran- 
çais. Rohrbacher le lisait dans l'allemand, il en était ravi, 
mais il craignait de ne pas le comprendre assez bien. Il 
écrivit à l'auteur, récemment converti du protestantisme 
précisément par les études auxquelles il s'était livré pour 
écrire cette étude magistrale sur la nécessité et l'exercice 
d'une autorité spirituelle dans la société humaine. 

(( Ue toutes les lettres qui m'ont été adressées au sujet 
de mon ouvrage, répondit à l'abbé Rohrbacher le célèbre 
auteur de la Restauration, aucune ne m'a fait autant de 
plaisir que la vôtre, Monsieur, parce qu'elle me prouve 
que vous avez parfaitement bien saisi le principe et l'en- 
semble, chose assez rare, même chez des lecteurs instruits. 
Dieu seul a fait tout ce que j'ai faiblement esquissé : aussi 
ce n'est pas l'imparfait tableau qu'il faut louer, mais l'objet 
seulement qu'il représente. J'espère, Monsieur, que vous 
serez encore plus content du quatrième volume, et que 
vous y reconnaîtrez que ces idées ont dû forcément me 
conduire au catholicisme, car je n'y pensais pas en le 
commençant. Je voulais tracer d'une manière philosophi- 
que la nature et l'organisation d'un empire spirituel. Le 
magnifique exemple s'est trouvé sous mes yeux, et la 
réalité a surpassé de beaucoup le modèle idéal à mon 
imagination '. » 

' Lettre du 14 mars 1S23. 



PREMIERS nEBlT s. 315 

Celte lettre du célèbre converti faisait désirer de plus 
en plus à Rohrbacher qu'on pût présenter avec netteté, 
suite et ensemble, la substance de tout ce qu'on avait 
publié de hm depuis l'aurore de la renaissance catho- 
lique au dix-neuvième siècle, et aussi antérieurement. Ce 
désir le tourmentait. Dieu vit sa bonne volonté et lui 
montra le chemin. 

A ce moment, Rohrbacher avait trente-sept ans; il avait 
été, pendant trois ans, le supérieur des missionnaires dio- 
césains; il n'avait donc plus l'âge d'un écolier, et il deman- 
dait tout autre chose que des leçons. 

D'un autre côté, l'homme vers qui Dieu le poussait 
« n'était pas un pédagogue;. c'était un homme qui voulait 
former d'autres hommes, et,^pour remplir ce dessein, il 
réunissait trois conditions excellentes : un coup d'œil 
prompt et profond pour deviner ses recrues, une puissante 
énergie pour leur imprimer l'impulsion générale, et un 
libéral esprit pour les laisser à la spontanéité de leur force 
intellectuelle, au développement généreux de leur talent. 
Cette méthode ne saurait convenir à des enfants : les 
enfants ont besoin qu'on leur mâche la besogne, qu'on 
leur présente le solide aliment comme en lait, sous l'attrait 
d'un doux breuvage; elle ne conviendrait même pas à des 
hommes faits, mais doués de talents ordinaires, ces sujets 
médiocres devant, pour profiter, recevoir d'autrui ce qu'ils 
ne sauraient tirer de leur propre fonds. Pour les hommes 
déjà formés ou d'un talent supérieur, cette méthode libé- 
rale est non-seulement bonne , mais nécessaire ; une trop 
grande rigueur blesserait leur juste fierté, contraindrait 
leurs facultés plus qu'elle ne les développerait, étoufferait 
en eux les germes providentiels de la vérité et mécon- 



316 HOIIRBACIIEK, 



naîtrait les immunités du génie. Le propre du vrai inailre 
est de savoir ce qu'il faut à chacun el de l'appliquer ù 
propos. 

« Telle était, disons-nous, la méthode de l'homme dont 
nous voulons parler. Ses disciples recevaient de lui, moins 
une direction de détail qu'une impul^^ion première, la- 
quelle, une fois donnée, les livrait, sous le rayonnement de 
son génie, aux aspirations de leur intelligence. Avec Rohr- 
bacher, il sut tout de suite ce qu'il devait faire. Allemand 
d'origine. Français par l'éducation, d'une constitution 
d'airain, d'une grande aptitude au travail, d'une foi naïve 
unie à un don singulier pour écrire, Rohrbacher était taillé 
pour se livrer aux recherches érudites et pour porter 
la plume d'un Bénédictin. D'ailleurs, il nourrissait déjà 
dans son cœur d'anciens projets qui n'avaient pas reçu 
dans sa pensée leur détermination définitive. On résolut 
donc de l'appliquer aux travaux d'érudition; el cette voca- 
tion répondait si exactement aux desseins de la Provi- 
dence qu'une fois engagé dans cette carrière, il s'y mon- 
tra le digne continuateur des Eusèbe de Césarée, des 
Socrate, des Sozomène' », et le digne émule des Haller, 
des Stolberg et des autres restaurateurs de la science 
sacrée au dix-neuvième siècle. 

Le moment est venu d'assister à cette scène où la Pro- 
vidence va utiliser les plus intimes attraits du prêtre 
lorrain pour l'amener dans la voie qu'elle lui avait tracée 
dans ses desseins immortels. 



' FÈVRF, op. cit., p. 18. 



m 



AVEC LAMENNAIS. 



Sommaire. — Par le coche de Lorraine. — Premier attrait. — Le Caté- 
chisme du sens commun. — Genèse des écrits de Rohrbacher. — Le 
Tableau des conversions. — Le livre sur la Grâce. — Un beau texte 
de saint Justin. — La Religion méditée, — Chute de Lamennais. — 
Vains efforts. — Douleur inconsolée. 



J'ai raconté plus haut' le procès célèbre où celui qu'on 
a si justement appelé le Tertullien moderne fut traîné 
devant les tribunaux de son pays, accusé d'avoir trahi les 
libertés gallicanes au profit de l'unité catholique romaine. 
De toute part, en France, au sein des presbytères, ce fut 
un frémissement ardent de sympathie pour la personne du 
courageux confesseur de la foi romaine : tout le clergé 
français, le jeune clergé s'entend, l'accompagna au prétoire. 

« Le même jour où Lamennais comparaissait devant la 
police correctionnelle des Bourbons, pour crime de lidé- 
lité à la Chaire apostolique, débarquait à Paris, par le 
coche de Lorraine, le supérieur des missionnaires dio- 

' Lamennais, chap. viii. 

18. 



318 ROHRBACHER. 



césains de Nancy, l'abbé Rohrbacher. Jeune étudiant, il 
avait senti son cœur battre à la lecture des Réjlexions sur 
les maux de l'/ùjlise; jeune prêtre, il avait applaudi à la 
bravoure du Traité sur l'institution des évêques ; jeune 
vicaire, il s'était épris d'un saint enthousiasme "^onvV Essai 
sur l' ijidije r ence ; ienne missionnaire, il avait soutenu de 
ses prières et encouragé de ses intelligentes sympathies 
l'athlète des combats du Seigneur. Aujourd'hui qu'il voyait 
le prêtre vaillant persécuté pour la justice et le géant triom- 
phal couronné des lauriers de la police correctionnelle, 
supérieur des missionnaires diocésains, à trente-sept ans, 
l'âge des passions domptées et de la raison plus mûre , 
Rohrbacher venait, avec la permission gracieuse de son 
évêque, Forbin-Jansun , s'enrôler sous les bannières de 
Lamennais'. » 

Rohrbacher, en venant ainsi se ranger aux côtés du res- 
taurateur de l'Église de France, accomplissait simplement 
un devoir qui lui était apparu s'imposant à lui, et il accou- 
rait pour combattre et mourir sous les ordres de celui qu'il 
regardait comme son chef. 

11 l'a dit avec une noble franchise : 

« M. de Lamennais était tracassé par le gouvernement , 
non pour ses idées philosophiques, mais parce qu'il défen- 
dait avec courage les doctrines et les prérogatives du Saint- 
Siège. Je le voyais seul , ou à peu près. La nouvelle qu'il 
était traduit en police correctionnelle me détermina tout à 
fait à me réunir à lui, pour le soutenir dans ses combats 
pour l'Église. Le nouvel évêque de Nancy, Mgr de Janson, 
y donna son consentement. » 



' Fkvre, op. cit., p. 16. 



AVEC LAMENNAIS. 319 

On sait quelles diflicullés cet évêque avait rencontrées, 
au début de son gouvernement, dans le diocèse de Nancy. 
Ancien missionnaire de France, il devait aimer Rohrba- 
cher; celui-ci se sentait attiré vers lui, raison de plus pour 
se séparer, pensa Rohrbaclier, qui le confesse naïvement : 

(( J'étais encore déterminé (à me réunir à M. de Lamen- 
nais) par un motif secondaire que je ne disais pas (à Mgr 
de Forbin-Janson). Je voyais avec peine s'établir dans le 
diocèse un certain antagonisme entre le clergé étranger 
amené par le nouvel évêque, et le clergé indigène. Comme 
j'aimais bien les uns et les autres, particulièrement l'évêque, 
je ne voulus pas être témoin de l'éclat que je prévoyais 
immanquable, o 

Son double attrait pour Mgr de Forbiû et pour M. de 
Lamennais l'avait déterminé. 11 parlil. 

(( J'arrivai à Paris, dit-il, le jour même que M. F. de 
Lamennais parut devant le tribunal séculier pour avoir 
défendu la cause de l'Église. ■-> 

Lorsqu'il se présenta devant le glorieux condamné, le 
nouvel arrivant put lui raconter comment son attrait pour 
lui datait de loin : 

— C'était, dit-il, à Lunéville; tout d'un coup, dans son 
numéro du 21 janvier 1818, VAinl de la Religion annonce, 
avec les éloges les plus magnifiques, justifiés par des cita- 
tions, V Essai sur l'indiff'n-cncc en matière de religion 

Sur les deux ou trois passages que citait le journal , nous 
jugeâmes aussitôt, curé et vicaires, que l'auteur de cet 
ouvrage devait être le même que celui des Réflexions sur 
l'état de l Eglise en Erance pendant le dix-huitième siècle, 
et sur sa situation actuelle, et de la Tradition de l'Eglise 
sur l'institution des évêques : et , sans délai , nous fîmes 



320 ROHRBACHER. 



venir vingt-cinq exemplaires, que nous distribuâmes dans 
la paroisse et à des confrères du voisinage. 

« Bientôt, continue Rohrbacher, qui se plaît à ces sou- 
venirs de jeunesse enthousiaste, communs à tant d'autres 
alors, bientôt le nom de M. F. de Lamennais, à peine 
connu, fut célèbre comme ceux de Chateaubriand, de Bonald 
et de Maistre. » 

Puis il ajoute, dans l'humble et franche bonhomie de 
son naturel peu adulateur : 

« Comme tout le monde l'applaudissait, il ne me vint pas 
même dans la pensée de lui écrire. » 

11 faudra, pour l'y déterminer, que son apologiste pré- 
féré soit frappé par la critique et lui paraisse avoir besoin 
d'aide : 

« En 1820, parut le second volume de V Essai. A Paris, à 
Nancy, on ne savait qu'en penser : que veut-il dire? ne 
va-t-il pas trop loin? Prévenu de ces incertitudes, je lus ce 
volume avec un de mes confrères devenu depuis ciiré de la 
cathédrale de Saint-Dié : nous nous trouvâmes d'accord 
sur la manière d'entendre le fond du livre. Peu de jours 
après, parut, dans la Quotidienne, un premier article de 
M. Laurentie sur le volume. Je lui adressai quelques ré- 
flexions dont je fis part à M. F. de Lamennais par une 
lettre du 24 août. » 

Cette lettre, naïve et dépouillée de toutes précautions 
de rhétorique, devait frapper Lamennais : 

— 11 y a deux jours, disait ce correspondant inconnu 
de Lorraine, que j'ai lu, dans la Quotidienne, un article 
de M. Laurentie, où j'ai vu clairement, à ce qu'il me 
semble, qu'il ne vous comprenait pas. J'ai pris la liberté 
de lui adresser par une lettre les réflexions suivantes, que 



AVEC LAMENNAIS. 321 

je m'empresse de vous soumettre pour apprendre de vous- 
même si je vous comprends bien. 

Suivait un exposé très-acceptable et parfaitement ortho- 
doxe de la doctrine de I.amennais sur le critérium de la 
certitude. L'auteur de ï Essai s'empressa de le faire sien : 

— Oui, répondit-il de la Chesnaie à la date du 28 août, 
vous m'avez parfaitement compris, et je trouve tant de 
clarté dans l'exposé que vous faites de ma doctrine, que 
je vais le faire insérer dans le Défenseur, comme l'expli- 
cation la plus nette que je puisse donner de mes senti- 
ments.-: 

Nous n'avons pas à refaire ici l'exposé et la réfutation 
du système de Lamennais, si justement condamné par 
l'Église et par le simple bon sens. Mais, pensait Rohrba- 
cher, on pouvait lui donner une interprétation philosophi- 
quement exacte et religieusement orthodoxe, en lui faisant 
dire : « Les sens, le sens intime, la raison nous trompent 
quelquefois, mais pas toujours; en les considérant en 
exercice, non dans un individu, mais dans l'humanité, on 
les élève à leur plus haute puissance : dans l'individu, ils 
ne donnent qu'une certitude partielle; dans l'humanité, 
ils donnent une certitude totale. » 

Rohrbacher, qui tenta cette interprétation, en fit l'objet 
de son premier livre, le Gauchisme du sens commun, dont 
il a raconté lui-même l'origine et l'histoire : 

« En 1822, dit-il, nous commençâmes le Catéchisme du 
sens commun, pour nous instruire nous-même et nous 
prouver, de la manière la plus claire, que la règle de la 
foi catholique, de tenir pour certain ce qui a été cru en tous 
temps et par tous, est vraiment catholique ou universelle, 
et s'applique non-seulement à la religion, mais encore à 



322 ROIIRBACHER. 



toutes les connnissances humaines. Dans celle vue, nous 
en fîmes d'abord une édition privée, tirée à un pelil nom- 
bre d'exemplaires, pour consulter plus facilement les 
personnes capables de nous donner de bons conseils. De 
ce nombre fui un estimable magistrat, M. Adam, pro- 
cureur impérial à Lunéviile, puis conseiller à la cour 
royale de ÎSancy, homme intelligenl et chrétien coura- 
geux, qui communiqua le petit écrit aux membres les plus 
capables de sa compagnie, sans faire connaître l'auleur. 
Ce qui nous y fit mettre la dernière main et nous décida 
même à le publier, ce fut une lellre écrile, le 7 mai 1825, 
à M. F. de Lamennais, par Mgr Flagel, évêque de Bards- 
lown (États-Unis d'Amérique). Dans celle lellre qui nous 
a été communiquée, le vénérable évêque-missionnaire, 
après avoir fait l'éloge le plus complel de V Essai sur l'in- 
différence, témoignait un grand désir d'en voir la doctrine 
développée, par demandes el par réponses, en forme de 
catéchisme. Le Calcchisme du sens commun eut deux édi- 
tions en France. En 1826, il fut traduit en italien el inséré, 
avec beaucoup d'éloges, dans le Mémorial de Modènc. 

(( Cependant VAmico d'Italia. recueil périodique qui se 
jnibliail à Turin , observa que ce qu'on y disait sur Aris- 
tole était fort incomplet, el par là même inexact. En 
France, d'autres personnes y trouvèrent d'autres défauts; 
du nombre de ces personnes fut l'auteur lui-même. C'était 
vers l'an 1829. Comme nous lisions les œuvres d'Arislote 
dans le lexle original , pour apprécier catholiquement la 
doctrine de ce philosophe dans VHisloire universelle de 
l'Eijlise caf/ii)li(iue, nous y remarquâmes avec admiration, 
sur la règle du raisonnement, sur le syllogisme, sur la foi 
comme fondement de la science, sur le doute méthodique 



AVEC LAMENNAIS. 323 

OU scientifique, des propositions fondamentales, dont les 
philosophies modernes ne parlent presque jamais que 
pour supposer à Aristote le contraire de ce qu'il dit. Aussi, 
lorsque, dans les commencements de 18fi2, M. l'abbé 
Migne nous demanda de réimprimer dans sa collection de 
catéchismes celui du Sens commun, nous déclarâmes qu'on 
ne le pouvait sans y faire des modifications et des addi- 
tions considérables. Ces modifications et ces additions, 
qui se rapportent principalement à Aristote, nous les 
rédigeâmes nous-même, 

(c Depuis cette époque, nous avons f:iit une autre dé- 
couverte non moins inattendue. En 18^7, nous crûmes 
devoir lire de suite toutes les œuvres de Descartes, pour 
savoir au juste ce qu'il dit et comment il l'entend, afin de 
pouvoir en parler équitablement dans le tome XXV de 
V Histoire de l' Eglise. Or, nous avons reconnu avec une 
nouvelle surprise que les modernes philosophies ne 
connaissent pas mieux Descartes qu'elles ne connaissent 
Aristote. Nous avons reconnu que les Cartésiens attribuent 
à Descartes leurs idées et non pas les siennes, ou qu'ils 
en donnent des explications contraires à l'explication qu'il 
a donnée lui-même. Enfin, nous avons reconnu, avec 
grande satisfaction, que, quant aux premiers principes de 
la raison humaine. Descartes est d'accord avec Aristote et 
avec tout le monde, et qu'il n'y a plus de quoi se disputer. » 

Ce Caléchismc est une première tentative du dévoue- 
ment de Rohrbacher à la personne du chef de l'École 
Menaisienne beaucoup plus encore qu'à ses idées, car, 
comme on l'a spirituellement remarqué, « dans le parti 
lamennaisien , il fut toujours du centre gauche par les 
idées et de l'extrême droite par son attachement à la per- 



324 ROHRBACHER. 



sonne du maître. Enfin, voyant celui-ci attaqué par toutes 
sortes d'adversaires, il s'offrit à tout quitter pour aller le 
joindre, avec celte g'nérosilé des bons cœurs que la 
persécution attire. .M de Lamennais fut touché : « Venez » , 
écrivit-il à son disciple, en lui envoyant cent francs par 
la poste. iM. Iiohrbaclier partit avec l'agrément de son 
évèque, arriva à Paris le 22 avril 1826 et se rendit tout 
droit chez l'écrivain dont il partagea la table et le logement 
avec l'abbé Gerbet, de douce et poétique mémoire. » 

C'était l'heure du combat. L'Avenir déployait au vent 
des batailles sa bannière généreuse, mais téméraire. Le 
général en chef, avec ce coup d'oeil sûr qui lui faisait 
saisir les aptitudes et la place de chacun .dans son plan 
de campagne, ne lança point le nouveau venu dans la 
mêlée. 11 lui confia bien quelques escarmouches dansl'.-ît'f- 
nir, mais il ne lui donna point rang dans le brillant étal- 
Riajor qui livra les grands combats et reçut les blessures 
mortelles. 11 en fit un commandant de place en Bretagne, 
en lui confiant, à Malestroit, la direction d'une maison 
d'études et de prière, fondée là par les deux frères 
pour recruter des soldats à l'armée de Dieu et de la liberté. 
Rohrbacher s'occupa, jusqu'en 1835, de la direction morale 
et de l'enseignement Ihéologique, dans cette succursale 
de la Chesnaie. 

La Chesnaie!... qui n'a lu les pages d'une mélancolie 
exquise où le frère d'Eugénie de Guérin en a gravé l'image? 
M. Rohrbacher y venait souyent, tout le monde l'y aimait, 
et il avait sa physionomie à part qui le faisait remarquer 
à côté même des visiteurs illustres qui passaient dans celle 
demeure entourée de prestige. Écoutez Maurice de Guérin : 
« M. Rohrbacher esl un homme à larges épaules, à grosse 



AVEC LAMENNAIS. 325 

« lêle, à gros traits, comme un bon Lorrain qu'il est; mais 
« cette enveloppe cache une grande science et même assez 
'i d'amabilité. » 

Un ami de Maurice, qui vit encore, ajoute : « Nous 
« aimions tous l'humeur joviale de ce consciencieux et naïf 
« érudit, qui avait une manière à lui de tourner les jeux 
il de mois et d'en rire, et dont la figure franche et carrée 
« s'épanouissait sous le moindre rayon de gaieté comme 
« celle d'un vieillard qui dilate ses deux mains devant une 
(I belle flamme *. " 

C'est une remarque Irès-juste et indispensable à la suite 
de cette étude, que l'affection pour Lamennais et l'amour 
de l'Église ont inspiré tous les écrits de Rohrbacher. 

Étudiée sous cette double préoccupation , la genèse de 
ses œuvres devient lucide, et l'on en suit le développement 
logique. On va le voir : 

<( Une des illusions chères à Lamennais, c'était que le 
christianisme avait subi en ce siècle un déplorable affaisse- 
ment. Lamennais reconnaissait avec admiration les splen- 
deurs du passé catholique; il saluait avec amour les futurs 
et prochains triomphes de l'Église; mais il trouvait dans 
le présent sa vertu diminuée. Pour dissiper cette illusion 
fragile, Rohrbacher entreprit d'abord de montrer l'in- 
fluence éloignée de l'Évangile sur les sectes dissidentes, 
et de prouver que sa vertu était encore assez grande 
pour vaincre les préjugés des esprits et les faiblesses des 
cœurs-. » 

Telle fut l'origine de la première publication de Rohrba- 
cher. Ce sont deux opuscules, édités en 1827-28. L'un est 

' Mathieu, op. cit., p. 16 et suiv. 
'fÈvKE, oj) cit., i>. 30. 

19 



326 ROIIRBACIIER. 



intitulé : Tableaux de^ principales conversions qui ont eu lieu 
parmi les protestants, depuis le commencement du dix- 
neuvième siècle; l'autre contient les Motifs de ces nom- 
breuses conversions. 

■ Le second ouvraj^e de Rohrbacher fut le Catéchisme du 
sens conunun. Nous avons d'ailleurs hâte d'en arrivera un 
autre écrit, qui révéla chez son auteur une intuition vrai- 
ment merveilleuse des besoins nouveaux de l'apologétique, 
déviée par l'hérésie jansénienne et par raffadissement de 
la vérité chez les docteurs restés fidèles. Ceci mérite quel- 
ques développements. 

(( Les erreurs de M. de Lamennais avaient pour racine 
un certain naturalisme secret qui ne distinguait point assez 
l'ordre surnaturel de celui de la nature. De même que 
l'Église semblait n'être dans son système que le déve- 
loppement nécessaire de la société du genre humain, ainsi 
la grâce se présentait à lui comme l'épanouissement de 
l'énergie naturelle de l'homme; c'est du moins ce que l'on 
peut conjecturer de certaines expressions vagues, dont 
l'inexactitude révélait plutôt une tendance qu'une doctrine 
bien terminée, mais dont les conséquences n'échappèrent 
point au regard pénétrant de l'abbé Rohrbacher. Le 
premier il en comprit la portée, et, pour bien fixer ses 
idées dans une matière aussi importante, oi!i l'erreur est si 
facile et si dangereuse à la fois, il se mit à étudier la ques- 
tion de la grâce, et résuma le fruit de ses études dans 
son opuscule De la nature et de la <jriicc , où la doctrine 
catholique est présentée avec une clarté et une exactitude 
vraiment remarquables '. » 



' Sainte-Foi, op. cit., p. \ii(. 



AVEC LAMENNAIS. 327 

Rohrbacher a raconté comment il fut amené à écrire ce 
bon livre, dicté, comme les antres, par sa filiale tendresse 
pour le génie dont il redoutait les défaillances et par son 
inébranlable fidélité à la doctrine de l'Église. 

« Vers la fin de 1829, dit-il, il nous vint de la Chesnaie 
à Malestroit quelques jeunes gens auxquels M. de Lamen- 
nais avait développé de vive voix ses idées et qui les 
avaient ensuite rédigées. Je remarquai dans le nombre des 
idées peu exactes sur la nature et la grâce : la grâce 
n'apparaissait que comme une simple restauration de la 
nature; quelquefoisl'une y semblait confondue avec l'autre. 
Toutefois, comme la rédaction n'était pas de lui, mais des 
jeunes gens, je pensai que c'était à eux qu'il fallait s'en 
prendre, et je ne lui en fis rien connaître à lui-même. 
Seulement j'étudiai la matière à fond dans saint Thomas, 
afin de n'émettre que des idées nettes et catholiques sur 
l'état du premier homme, avant et après sa chute, dont 
j'écrivais alors l'histoire. Vers la iin de 1832, il nous vint 
à Malestroit d'autres jeunes gens, auxquels il avait dicté 
ses propres cahiers de philosophie. J'y trouvai les mêmes 
inexactitudes et la même confusion sur la nature et la 
grâce. Comme c'était un point capital dans l'ouvrage, 
j'écrivis à M. F. de Lamennais, qui était alors à Rome 
avec MM. Lacordaire et Montalembert. » 

Pendant que la lettre de Rohrbacher s'acheminait vers 
Rome pour en revenir sans avoir trouvé Lamennais, Rohr- 
bacher était engagé à prêcher une retraite annuelle à des 
ecclésiasliciues. « Gomme j'en savais dans le nombre, dit- 
il, qui avaient eu les cahiers en question, et qui pouvaient 
en avoir retenu quelques idées peu exactes sur la nature 
et la grâce, je résolus de prêcher sur celte matière. Pour 



328 ROllRBÂCUEK. 



m'y préparer mieux, je passai une quinzaine de jours, 
tout seul, à la Chesnaie, où, avec le secours de saint Tho- 
mas, de saint Bonavenlure et de Louis de Blois, j'écrivis, 
dans la chambre même de M. F. de Lamennais, les Ré- 
flexions sur la grâce et la nature, telles qu'elles ont été 
imprimées depuis, sauf quelques paragraphes que j'y ai 
ajoutés. Les liéjlexions sur la (jrâce et la nature furent 
trouvées assez bonnes pour que quelques-uns des audi- 
teurs exprimassent le désir de les transcrire. » 

En 1832, Lamennais était revenu à la Chesnaie à son 
retour de Rome. « J'allai le voir au mois de décembre, dit 
encore Ruhrbacher. Je lui apportai le manuscrit des Ré- 
flexions dont il a été parlé et lui dis : u Voilà comment j'ai 
développé mes idées sur la grâce et la nature, dont je 
vous ai envoyé la substance à Rome; je serais bien aise 
de savoir ce que vous en pensez. » 11 les prit, les lut, et 
deux heures après vint me dire : « Mais ce q le vous 
avez fait là est très-bien. J'adopte toutes ces idées pour 
ma philosophie, et je m'en vais les faire transcrire pour 
mon usage. ;> Ce qui fut fait. Ce n'est pas touL Quinze 
jours après, il me lut un endroit capital de sa Philosophie, 
qu'il avait entièrement refondue pour y faire entrer les 
idées complètement catholiques-, ce qui l'obligeait à recom- 
mencer une très-grande partie de tout son travail. J'avoue 
que, dans ce moment-là, je remerciai Dieu de tout mon 
cœur, et que je conçus le bon espoir qu'un homme qui se 
montrait de si bonne façon avec un de ses amis, n'irait 
jamais envers l'Église de Dieu à une résistance opiniâtre. 
J'allai plus loin; le voyant si bien disposé, je lui lis con- 
naître amicalement plusieurs choses que je trouvais à 
reprendre en lui. U me remercia et me dit : « Vous me 



AVEC LAME^NAIS. 329 

connaissez : je suis quelquefois un peu difficile à vivre. 
Mais voilà comment il faut se dire les choses entre aaiis. » 
Et nous nous embrassâmes. » 

Je voudrais disposer de plus d'espace pour m'attarder 
sur cette matière si importante de la grâce, dont Rohr- 
bacher, à rencontre des manuels de théologie alors en 
faveur dans les séminaires français, disait : « Sans doute, 
la grâce est une restauration de la nature déchue, mais 
elle est plus encore, et ce plus est le principal, et ce prin- 
cipal, une fois méconnu, doit nécessairement jeter la con- 
fusion dans tout le reste '. » 

Depuis, (( ce plus qui est le principal », c'est-à-dire la 
participation de l'humaine nature à la nature même de 
Dieu, qui est le propre de la grâce, a été mis en lumière 
par des docteurs éminenls comme Mgr Gay, mais c'est 
Rohrbacher qui a eu la gloire de rouvrir la voie en cette 
difficile entreprise. 

Je suis contraint de négliger diverses publications moins 
importantes, des brochures de circonstance, des réfuta- 
tions et des défenses opposées aux adversaires de Lamen- 
nais. Je dois même ici passer vite, sauf à y revenir dans 
le chapitre suivant, sur le grand travail de 1829, où Rohr- 
bacher traite des rapports naturels entre les deux puissances 
d'après la tradition universelle, oij l'érudit écrivain exhume 
cet admirable te.xle du deuxième siècle, attribué à saint 
Justin, texte qu'on ne saurait trop méditer : 

« Ce que l'âme est dans le corps, les chrétiens le sont 
« dans le monde : l'une est répandue par tous les membres 
« du corps, et les chrétiens par toutes les cités du monde. 

' Université catfiolique, t. VI, p. 324. 



330 ROIIRBACHEEl. 



« L'âme demeure dans le corps sans être du corps; les 
« chréliens demeurent dans le monde sans être du monde. 
« L'âme invisible habile le corps visible comme une cita- 
a délie; bien qu'on voie les chrétiens dans le monde, on 
« ne voit pas néanmoins l'esprit de religion qui les anime. 
« La chair hait l'àme el lui fait la guerre, sans qu'elle en 
(( ait reçu aucun mal ; mais, parce qu'elle ne lui permet pas 
« de s'abandonner aux voluptés, le monde hait les chré- 
« liens, sans en avoir reçu aucun mal, mais parce qu'ils 
«sont opposés aux plaisirs; l'âme chérit le corps qui la 
« bail, et les chrétiens aiment ceux qui les haïssent; l'âme 
« est enfermée dans le corps, mais c'est elle qui conserve 
«le corps même; les chrétiens sont enfermés dans le 
M monde comme dans une prison, mais ce sont eux qui 
« soutiennent le monde *. » 

Mentionnons le livre où l'abbé Rohrbacher épanche sa 
belle âme en des effusions qui surprennent, sous une 
plume qu'on ne soupçonnait point si tendre. 

En 1834, on rapportait, sur les dispositions de Lamen- 
nais, des bruits inquiétants. 

« Je savais, dit Rohrbacher, qu'une des idées fausses qui 
lui revenait assez souvent, el qu'il n'appuyait que sur 
quelques faits particuliers dont il tirait des conséquences 
générales et extrêmes, c'est que l'Église, de nos jours, 
était dans une complète décadence. Je lisais alors les prin- 
cipaux Pères de l'Église, où je trouvais une foule d'excel- 
lentes choses que je ne pouvais faire entrer dans mon 
Histoire. Je résolus d'en profiter pour faire, sous le nom 
de J{eli(jion médiUc, une suile de méditations sur toute 

' Lettre à Diognète dans saint Justin. 



AVEC LAMENNAIS. 331 

l'hisloire de la religion et de l'Église, depuis la création 
du monde jusqu'au jugement dernier, afin de montrer par 
les faits que, dans ces derniers temps comme dans les 
autres, l'Église catholique a toujours été digne de Dieu, et 
que, de nos jours même, elle ne cesse d'enfanter de saints 
personnages et des œuvres saintes. En faisant cet ouvrage, 
qui a été imprimé depuis, j'avais donc l'intention for- 
melle , non-seulement d'être utile aux frères d'école de 
l'excellent abbé Jean de Lamennais, mais encore de neu- 
traliser le scandale que je recommençais à craindre de la 
part de son malheureux frère. » 

La Relhjion méditée fut publiée en 1837 et rééditée en 
1852. En voici la préface. Elle est courte, mais elle est 
éloquente pour qui sait lire entre les lignes. 

« Saint Pierre, dans le dernier chapitre de sa dernière 
épître, donne certains avis aux fidèles pour les prémunir 
contre les périls des derniers temps. C'est de se rappeler 
assidûment les paroles des prophètes, les commandements 
du Seigneur, la doctrine de ses apôtres, ainsi que l'attente 
du jugement à venir. Nous avons eu intention d'accomplir 
cet avis de saint Pierre, en méditant la religion dans tout 
son ensemble : depuis le premier dimanche de l'Avent 
jusqu'à ISoël, les principaux faits et les principaux person- 
nages de l'Ancien Testament, qui prédisent ou préfigurent 
Jésus-Christ; depuis la naissance du Sauveur jusqu'à son 
Ascension, les principales instructions que nous offrent sa 
vie et sa mort; après l'Ascension, les principales pro- 
messes qu'il a faites à son Église , promesses qui ont leur 
accomplissement le jour de la Pentecôte; le principal 
sacrement qu'il lui laisse pour la soutenir en ce monde ; 
ensuite les principaux saints de chaque siècle, jusqu'au 



332 ROIIRBACHER. 



nôtre, où Dieu veuille qu'il y en ait beaucoup : enfin, 
pour la dernière semaine après la Pentecôte, le jugement 
dernier et ce qui s'y rattache. Ces méditations ont été 
écrites originairement pour les Frères de l'instruction 
chrétienne en Bretagne. Mais on a jugé qu'elles pouvaient 
convenir à tout le monde. Veuille saint Pierre, du haut du 
ciel, y ajouter sa bénédiction apostolique et obtenir à nos 
lecteurs la grâce de faire ce qu'il nous a été seulement 
donné d'écrire. » 

11 y a, dans ce livre, des pages ravissantes, mais il faut 
savoir se hâter. 

Aussi bien, l'heure est grave. Une clameur sinistre a 
retenti, et la foudre a déchiré la nue. Les Paroles d'un 
croyant viennent de paraître. 



II 



Lorsque parut ce livre, Rohrbacher reprit sa plume 
fliiale, et, dans un style empreint d'une tristesse mortelle, 
mais voilée sous l'humble déférence du disciple tremblant 
pour son maître, il adressa à l'auteur une critique analogue 
à celle des doctrines sur la grâce, relevant surtout les 
erreurs sur la certitude et sur les rapports entre les deux 
puissances. Lamennais répondit qu'il différait avec lui sur 
bien des points; qu'après tout, le principal était la charité, 
suivant cette parole d'un apôtre : Filioli, diU(jUe invicem. 
(( Qi-ielques jours après, continue Rohrbacher, ayant su 
que le moment de la crise approchait, et qu'il n'y avait 



AVEC LAMENNAIS. 333 

plus d'espoir, je crus devoir, pour l'acquit de ma con- 
science, tenter un dernier effort, et je lui écrivis la lettre 
suivante : 

« Mon très-cher Monsieur de Lamennais, dans votre 
dernière lettre, vous me dites un mot qui m'est allé au 
cœur : Filloli, dilujitc invicem. Eh! mon cher Monsieur, 
je n'osais vous dire combien je vous aime, de crainte de 
vous déplaire! Oui, je vous aime plus que ma vie. Mais 
plus j'aime, plus je crains. Vous le comprendrez par un 
exemple. 

« Il y a des années, j'aimais un ami de tout mon cœur; 
mais je remarquai en lui comme deux hommes, dont l'un 
me faisait craindre pour l'avenir, l'autre me faisait espé- 
rer. Ce qui nie faisait craindre, c'est que quand cet ami... 
(Ici je rappelais en détail et avec franchise tout ce que 
j'avais remarqué de dangereux en lui depuis que je le 
connaissais, et je terminais l'énuiiiéralion par ces paroles :) 
Voilà, mon très-cher Monsieur, ce qui me faisait craindre 
pour cet ami, mais craindre au point qu'une fois, malgré 
mon bon tempérament, j'en fus malade, et je sentis que 
je pouvais en mourir; car je n'osais épancher tout mon 
cœur, ni dans le vôtre, ni dans celui de personne. » 

Il termine sa lettre en disant : 

« Cependant celui que j'aimais ainsi, je l'aime encore; 
et le jour qui dissipera mes craintes sera le plus heureux 
de mes jours. 

« Mon très -cher Monsieur de Lamennais, vous êles le 
premier et le seul devant qui j'épanche ainsi mon cœur 
tout entier. Si cela vous déplaît, pardonnez-le-moi. Je 
vous aime assez pour consentir à ce que vous me repous- 
siez et me haïssiez, pourvu que vous viviez et mouriez 

13. 



334 ROIIRBACIIER. 



en bon chrétien et bon calliolique, et que vous sauviez 
votre âme. Malestroit, le 10 avril 1835, fêle des Sept- 
Douleurs de la Très-Sainte Vierge. » 

« Celle letlre lui fut remise à Paris, dans le moment 
qu'il allait rompre ou qu'il venait de rompre, et avec lui- 
même, et avec TÉglise de Dieu. 

(( Six mois après, continue Rohrbacher, comme j'étais sur 
le point de quitter la Bretagne pour revenir en Lorraine, 
je me rendis à la Chosnaie pour lui faire mes derniers 
adieux, en revenant d'un voyage dans le Maine, où j'avais 
élé consulter M. l'évêque du Mans. Trop gêné pour lui 
dire de vive voix les dernières pensées que j'avais sur le 
cœur, je les lui communiquai par écrit, le 9 septembre au 
soir, en ces termes : 

« Mon très-cher Monsieur de Lamennais. Dans le petit 
voyage que je viens de faire, j'ai rencontré beaucoup de 
personnes qui vous aimaient précédemment : toutes, elles 
vous aiment encore et ne cessent de prier pour vous; mais 
toutes se plaignent de vous en un point. M. de Lamennais 
nous a manqué de parole, disent-elles : il nous a trompés. 
Mille fois il a protesté de sa soumission sans réserve au 
chef de l'Église; nous avons tenu la parole qu'il a donnée; 
lui seul y a manqué. Toutes conviennent qu'on a usé envers 
vous de procédés déplorables; mais toutes conviennent 
aussi que vous avez manqué d'humilité, et que c'est l'or- 
gueil qui vous perd. Ceux qui vous aiment se demandent 
avec anxiété : A-t-il encore la foi? Praiique-l-il encore la 
religion? Ktnul ne sait que répondre à des bruits fâcheux 
qui s'accréditent. Voici où quelques-uns pensent que vous 
en êtes. Vous avez établi dans vos ouvrages que sans 
religion point de société , sans le christianisme point de 



AVEC LAMENNAIS. 33.5 

religion , et sans le Pape point de chrislianisme. En résis- 
tant opiniâtrement au Pape, il est comme nécessaire que 
vous descendiez celte échelle, et que, pour la pratique 
comme pour la croyance, vous arriviez à un christianisme 
vague, qui va se confondant avec l'indifférence en matière 
de religion. Oh! mon cher Monsieur, si vous saviez le 
chagrin, l'affliction que vous causez à ceux qui vous aiment, 
mais surtout à votre bon, à voire excellent, à votre saint 
frère, en vérité vous auriez pitié de nous. Je vais vous 
quitter pour longtemps, peut-être pour toujours. Partout, 
ceux qui vous aiment vont me demander de vos nouvelles : 
vous serait-il donc impossible de me dire un mot de con- 
solation pour eux et pour moi? C'est l'unique récompense 
que je vous demande pour mon long et inaltérable atta- 
chement. » 

({ Il me répondit entre autres : 

« Mais vous m'avez déjà écrit tout cela à Paris. Je vous 
dirai même que votre lettre m'avait blessé; mais je ne 
vous en veux point, parce que c'est l'amitié qui vous fait 
parler. Quant à mes dispositions présentes, mes convic- 
tions d'aujourd'hui ne sont plus celles de ma vie passée, 
et je ne suis pas sijr que, dans quelques mois, elles seront 
encore les mêmes qu'aujourd'hui. Il n'y a point de loi pour 
l'esprit » 

Tout était fini!... Comme Lacordaire, comme Gerbet, 
comme Montalembert, Rohrbacher avait échoué. 

«M. Rohrbacher quitta Malestroit à la fin de 1835, et, 
peu de temps après son retour en Lorraine, il fut nommé 
professeur d'histoire ecclésiastique au séminaire de Nancy. 
De ces enthousiasmes de sa jeunesse, de ce séjour en Bre- 
tagne, de cette catastrophe où avait sombré la foi de son 



336 ROHRBACHER. 



illustre ami, de cette intimité brisée par la foudre, il garda 
un souvenir profond et une blessure qui saignait dès qu'on 
avait la hardiesse d'y toucher. Plus d'une fuis, les jeunes 
séminaristes (cet âge est sans pitié) lui demandèrent : 
« M. de Lamennais se convertira-t-il? » Habituellement, 
il ne répondait rien, mais on voyait ses traits un peu durs 
s'attendrir et deux larmes énormes couler le long de ses 
joues. Une fois pourtant, qu'il était poussé à bout, il dit en 
soupirant : « Dieu le veuille! Pour moi, je l'espère, je l'ai 
vu tant de fois dire son chapelet de bon cœur que la 
Sainte Vierge ne l'abandonnera pas. » Puis il ajouta, fai- 
sant allusion à certaines inimitiés hargneuses : « Il y a des 
gens qui auront été bien coupables de sa chute et qui en 
répondront devant Dieu ! » Malgré l'abîme qui s'était creusé 
entre eux, ils s'écrivaient encore une fois tous les ans. 
M. Rohrbacher était à Paris, quand Lamennais mourut; 
il se présenta plusieurs fois au domicile du malade, lui 
envoya son Histoire ecclésiastique et obtint encore de lui 
quelques lignes d'affectueux souvenir, mais il ne fut point 
admis en sa présence. Jamais il ne se consola de cette 
mort sans prêtre et de ces funérailles sans prières, et le 
nom de M. de Lamennais fut un des derniers que murmu- 
rèrent ses lèvres expirantes*. » 

' Mathiel", op. cit., p. 17. Dans son testament, Rolirbacher men- 
tionne le manuscrit de la Jasdjica'ion des doctrines de M. de 
Lamennais contre une censure imprimée à Toulouse; il est inté- 
ressant (le noter ici comment il en parle : « Ce travail a été (ait au 
mois lie décembre 1832, après la première Enivclique de Gré- 
goire XVf, lorsiiue M. de Lamennais fut revenu «le Rome et que le 
Pape lui eut fiit témoigner être content de sa soumission. Comme 
je n'ai pas revu depuis ce travail avec attention, j'ignore s'il y a 
quel(|ue clio^e de contraire à la seconde Encyclique. Quant aux 
doctrines philosophiques, mou dessein formel était de les tourner 



AVEC LAMENNAIS. 337 



(et par conséquent les idées de M. de Lamennais, qui approuvait 
tout ce travail) dans le sens qui s'est trouvé celui de la seconde 
Encyclique. Ce travail devait être publié; comme les esprits com- 
mençaient à se calmer à cette époque, on crut plus sage de ne pas 
le publier. 11 sera bon de conserver le manuscrit comme rensei- 
gnement, d'autant plus qu'il reste une copie entre les mains de 
M. de Lamennais. — Pour M. de Lamennais lui-même, Dieu veuille 
avoir pitié de lui et lui redonner la foi. Par celles de mes lettres 
qui se trouvent à la fin des 20« et 21« volumes de V Histoire, on sait 
quelle a été ma conduite à cet égard. — Le 1" décembre ISâ?, je 
lui ai fait envoyer un exemplaire de la seconde édition de VHis- 
toire, après avoir su par une lettre de sa main que cela lui ferait 
plaisir. Je n'en ai pas eu de nouvelles. Dans sa dernière maladie, 
je me suis transporté à son Ing's; des messieurs qui se trouvaient là 
me dirent qu'on lui parlerait de ma visite, et que, sans doute, il 
me recevrait dans huit jours. J'y retournai, j'y trouvai son neveu, 
Ange Biaise, qui promit de m'écrire quand son oncle serait en état 
de me recevoir. Je n'ai pas reçu d'avertissement, et M. de Lamen- 
nais est mort sur ces entrefaites. Écrivain en deux tomes : le premier 
dit oui, le second dit non; valeur totale, zéro. » 



IV 



L HISTORIEN DE L ÉGLISE. 



Sommaire. — Genèse de l'œuvre principale de Rûhrbachcr. — Un trait 
de génie. — Ce qu'est l'œuvre de Rohrbacher. — Portrait de Rohr- 
bacber écrivant son histoire. — Bossuet et Fleury. — Anecdote. — 
La bonne foi des critiques. — Rohrbacher les avait prévues. 



« J'arrivai à Paris le jour même que M. F. de Lamennais 
parut devant le tribunal séculier pour avoir défendu la 
cause de l'Église. La suite de cette controverse me donna 
lieu d'écrire les Lettres d'un anglican à un gallican, et la 
Lettre d'un membre du jeune clergé à Monseigneur l'éièque 
de Chartres. A celle occasion, je parcourus la collection 
des conciles et qtielques saints Pères. Je découvris bientôt 
qu'il y avait comme une infinité de choses omises, tron- 
quées, mal représentées dans les histoires au sujet des 
papes et de l'Église romaine; que d'en rectifier quelques- 
unes, isolément, dans des brochures détachées, était un 
remède insuflisant; que pour faire triompher la cause de 
Dieu et de son Église de toutes les erreurs, el mettre les 
hommes de bonne volonté à même de s'entendre, il '"al- 
lait présenter courageusement cette cause dans toul son 



L'HISTORIEN DE L'EGLISE. 339 

ensemble, appréciant les faits et les doctrines particulières 
d'après la doctrine du Saint-Siège, règle une, connue et 
toujours la même. Le but précis et final de mes études 
m'apparut alors clairement : je résolus de le poursuivre. 
J'en parlai aux abbés F. de Lamennais et Gerbet, avec les- 
quels je demeurais en commun; ils furent du même avis. 
Quelque temps après, le premier reçut une lettre d'un 
ecclésiastique lyonnais, lui mandant que depuis plusieurs 
années il travaillait à une histoire ecclésiastique, dans un 
sens meilleur que celle de Fleury, et lui demandant la 
permission de lui en envoyer le commencement, pour 
savoir si elle pouvait être imprimée. Tous les trois nous 
ftjmes d'avis de voir le travail; car, s'il était bon, il était 
inutile qu'un autre le recommençât. Mais on trouva que 
c'était moins une histoire proprement dite qu'un recueil de 
dissertations. Je m'appliquai donc définitivement à mon 
entreprise. » 

C'est en ces termes d'exquise et ravissante simplicité 
que le plus grand historien de l'Église parle des origines 
de son œuvre. 

Ici encore va nous apparaître cette préoccupation d'at- 
ténuer ou, pour parler plus rigoureusement, de combattre, 
avec la déférence d'un fils et les ménagements d'un disciple, 
les erreurs du chef de l'École à laquelle il avait donné sa 
vie. 

« Vers l'automne 1827, raconte-t-il , je suivis l'abbé 
Jean de Lamennais en Bretagne, oîi je restai jusqu'en 
1835, dirigeant les études philosophiques et théologiques 
des jeunes ecclésiastiques qui se dévouaient à le seconder 
dans ses bonnes œuvres. 

En 1828, comme j'étais à Rennes, y remplissant ces 



340 ROHRBACHER 



fonctions, M. F. de Lamennais y vint pour m'exposer de 
vive voix et me dicter un plan combiné de philosophie 
et de théologie. Comme j'y aperçus dès lors la tendance 
qui depuis a été réprouvée par le Saint-Siège, je refusai 
de l'écrire. Un ami, qui était présent, l'écrivit à ma place : 
je refusai de m'en servir. Ayant été laissé libre, je le 
modifiai dans le sens qui s'est trouvé celui des deux ency- 
cliques de Grégoire XVI. Voici comment : 

« Dans son plan de théologie, M. F. de Lamennais dis- 
tinguait trois Églises : l'Église primitive, l'Église judaïque, 
l'Église chrétienne. La première y apparaissait comme la 
source et la règle des deux autres. On y assignait pour 
monument de cette Église primitive les traditions des 
anciens peuples, sans dire nettement si, à la tète de ces 
peuples ou du moins dans leur nombre, on devait compter 
les Juifs et les chrétiens. Il me parut que c'ét;iit là subor- 
donner implicitement le christianisme et le judaïsme au 
chaos du paganisme; qu'il y avait d'ailleurs une erreur 
grave à supposer d'une manière quelconque que les monu- 
ments écrits de la gentilité étaient antérieurs à la Bible, 
car tous ces monuments sont postérieurs aux livres de 
Moïse, plusieurs même le sont à l'Évangile. De là, pour 
moi, une répugnance invincible à adopter ce plan. 

« Ayant été laissé libre, je le changeai, sur cet article 
fondamental, du tout au tout. Je posai en principe, avec 
le commun des théologiens, avec Bailly entre autres, que 
l'Éijlise catholique, dans son état actuel, remonte de nous 
jusqu'à Jésus-Christ; et que, de Jésus-Christ, dans un 
état différent, elle remonte, par les prophètes et les pa- 
triarches, jusqu'au premier homme qui fut de Dieu; que, 
hors de l'Église catholique ainsi entendue, on peut bien 



L'HISTORIEN DE L'ÉGLISE. 341 

trouver quelques débris de vérité, qui encore viennent 
originairement d'elle, mais nul ensemble, ni même nulle 
vérité complète. Voilà bien, je crois, le sens qui depuis a 
été indiqué comm.e le seul véritable par les encycliques 
de Grégoire XVI. 

« Non content de donner cette direction aux études 
théologiques que je dirigeais, j'entrepris quelque chose de 
plus. Depuis 1826, je travaillais à l'Histoire de l'Eylise, la 
prenant seulement depuis Jésus-Christ, avec le dessein 
d'y joindre une simple introduction pour faire sentir que, 
dans le fond, cette histoire remontait jusqu'à l'origine du 
monde; mais quand j'eus remarqué dans les idées de 
M. F. de Lamennais cette tendance, quoique flottante 
encore, et par où il abusait déjà du terme vague d'Eglise 
primitive, dès lors ce qui n'avait été pour moi qu'une 
idée d'introduction me parut devoir être l'objet capital. 
Comme l'Église catholique elle-même, je crus devoir em- 
brasser tous les siècles dans son histoire, à partir de la 
création du monde. Le titre qui m'a paru exprimer le 
mieux l'ensemble et le but de ce travail est : Histoire uni- 
verselle de l'Iùjlise catholique, avec cette épigraphe tirée de 
saint Épiphane : « Le commencement de toutes choses est 
la sainte Eglise catholique. » 

C'était une intuition de génie. En effet, le trait distinclif 
de l'œuvre de Rohrbacher, « c'est son plan. Avant Rohr- 
bacher, les historiens ne commençaient leur récit qu'à 
l'avénementdu Sauveur. Lui, par une innovation qu'il est 
à peine nécessaire de justifier, mais tellement simple 
qu'elle a paru originale, commence par le commence- 
ment : In principio erat Ferbum; In principio creavit 
Deus; Mullifariam multisque modis loquens patribus, novis- 



342 ROHRBACIIER. 



sitne locutus est in f'ilio, qxicm consliluil hercdem univer- 
wmmj C/tristm heri, et liodie, et in sœcula ; voilà ses 
titres. Le monde et l'homme créés dans le Verbe; l'homme 
placé dans l'état surnaturel, déchu, mais racheté el rendu 
à sa destination béatifique; Adam et les patriarches, Moï-e 
et les prophètes, Jésus-Christ et les Apôtres, l'Kglise, les 
Papes, les Saints et les Docteurs; le Christ promis, figuré, 
préparé, incarné, crucifié, continué dans une société qui 
existait d'ailleurs dès l'origine du monde et qui ne finira 
qu'au dernier jugement; toutes les nations ayant leur rôle 
terrestre subordonné à la mission catholique de celte 
Église; toutes les doctrines, toutes les vertus, toutes les 
grandeurs trouvant dans cette société leur principe, leur 
modèle, leur réparation, ou leur sanction; l'humanité en- 
fin, sous tous ses aspects surnaturels, allant d'une éternité 
à l'autre : tel est son thème. C'est le poème de Dante ; 
c'est le grand, l'incomparable drame du genre humain, 
non pas suivant les fictions de la poésie, mais selon la 
rigoureuse exactitude de l'histoire '. » 



11 



Dans les annales ecclésiastiques de la France, notre 
siècle tiendra une place bien glorieuse : on l'appellera le 
siècle des restaurations. 

Restauration de la théologie, de la philosophie, de la 



'FÉvr.E, op. cil., [>. 61 



L'HISTORIEN DE L'EGLISE. 343 

liturgie, de l'ascélisme, de la morale, de la prédication, 
de l'iiistoire. 

Rohrbacher aura été, lui, l'agent de cette dernière res- 
tauration, accomplie sur le terrain où les conjurés, dont 
parle de Maistre, avaient entassé tant de ruines, et, par 
l'histoire, il aura puissamment concouru à restaurer tout 
le reste. 

Cet homme, par la puissance de ses études et l'intuition 
de son rare sens chrétien , a compris le but , l'objet , la 
philosophie de l'histoire. Il a vu et montré l'Évangile, 
expliquant la suite des temps, l'ordre des événements, la 
valeur des monuments, ces trois grandes choses dont se 
compose l'histoire. 

L'Église, c'est-à-dire l'humanité entendue dans son sens 
vrai et providentiel, est, à proprement parler, historique. 
Les autres sociétés le deviennent au degré de leurs rapports 
avec l'Église, rapports d'union ou d'opposition. J'entends 
l'Église avant, pendant et après Jésus-Christ, de qui Lacor- 
daire, dans ses magnifiques pages sur l'histoire, a dit qu'il 
était historique. Il est plus que cela encore, il est l'histoire. 
Adam était la forme et la figure du Christ; le Christ était 
hier, il est aujourd'hui, il sera dans la suite des siècles : 
tout ce qui n'est pas lié au Christ figuré, réalisé ou imité, 
n'est pas historique, ce sont des rayons qui se perdent 
dans la nuit '. 

Rohrbacher a saisi ce point de vue, que Bossuet avait 

'Voir, sur cette unité hislorique, les belles considérations déve- 
loppées dans un livre trop peu lu où, sous le titre Saint Chrême ou 
Pétrole, l'auteur s'est élevé à des hauteurs magnifuiues, d'où la plii- 
losophie.de l'histoire apparaît avec une merveilleuse et saisissante 
lucidité. 



344 ROHRBACUER. 



touché de son œil d'aigle et que rhislorien du dix- 
neuvième siècle a fait toucher du doigt. 

De là ce que nous appellerions volontiers le côté posi- 
tif de son œuvre. 

Il expose le plan de Dieu et suit l'action divine dans le 
temps, depuis l'ouverture des temps jusqu'à leur clôture 
par le jugement final, avec une marche progressive, au 
sein de laquelle s'agite la liberté humaine, cette liberté 
sans laquelle l'existence du mal moral serait un problème 
insoluble. 

Rosmini a admirablement expliqué cet antagonisme con- 
stant entre le mal et le plan divin, en montrant, dans 
l'histoire de l'impiété depuis l'origine, la formule générale 
de celte impiété qui réside tout entière dans cette seule 
prétention, proposée à l'homme par l'esprit du mal dès 
l'origine : vouloir être heureux indépendamment de Dieu'. 
Notre historien s'est emparé de celte pensée, et, utili- 
sant la donnée du beau texte de saint Justin que nous 
avons déjà cité, il montre comment, l'Église étant l'âme 
de l'humanité et les nations étant le corps de cette huma- 
nité, les conflits sont incessants et la lutte permanente. 

Cette Église, âme de l'humanité, il la montre, toujours 
et partout lumineuse, virginale, maternelle dans son action, 
et cela dans l'ordre de la vérité, de la sainteté et de la 
réalité ; tenant le fil de l'unité dans la papauté, dont l'ac- 
tion est toujours réelle et efficace, quoique souvent cachée 
ou implicite. 
Ces choses que je ne puis guère qu'indiquer d'un mot, 

' Réfutation du sijstnne religieux de Benjamin Constant, livre 
d'or qui, sous le modeste format d'une courte brodiure, est toute 
une révélation. 



L'HISTORIEN DE L'ÉGLISE. 345 

Rohrbacher les déroule kiraineusement dans ses ving'-huit 
volumes, dont il me reste à esquisser ce que j'appellerais 
le côté négatif. 

Contre les oppositions de l'esprit du mal au plan divin, 
l'Église est toujours en définitive victorieuse : c'est la foi 
qu'elle enseigne qui triomphe du monde, de l'impiété, des 
faits accomplis contre Dieu, du despotisme, de l'anarchie, 
des hérésies sociales, de toutes les dépravations scanda- 
leuses qui dérivent de l'erreur. 

Ces hérésies, Rohrbacher les prend corps à corps comme 
un lutteur, il les réfute, il flétrit les errants obstinés, il 
cite les pièces à l'appui, bulles, conciles, sans que cela 
arrête jamais le dramatique de l'aclion; au contraire, celte 
érudition l'accélère et le précipite, tant c'est bien choisi, 
disposé, cité à propos. 

Il me resterait à montrer, chez Rohrbacher, l'étude des 
auteurs, l'analyse de leurs œuvres : rien n'est plus favo- 
rable à la vérité historique, les auteurs sont l'expression 
des idées, des peuples, des tendances, surtout des idées 
qui suivent ou que suivent les faits. 

L'Église est universelle, tout la regarde, tout est pour 
elle, car tout est pour les élus. Aussi Rohrbacher se 
garde-t-il de rien négliger. 

Il aborde tous les problèmes philosophiques, scienti- 
fiques, etc. Tout cela, il le traite avec exactitude et pré- 
cision. 

Puis, son plan l'amène à montrer la Providence oppo- 
sant sans cesse la lumière de la vérité à l'erreur, la sain- 
teté à la débauche, l'action miraculeuse à l'impuissance 
des sectes. 11 s'y complaît, étudiant l'Église dans ses saints, 
répandant la vérité, la sainteté héroïque, les miracles. 



346 ROHRBACHER. 



selon les temps, les lieux, les besoins de chaque époque. 
Et tout cela dramatisé, avec des entrées en matière 
souvent sublimes, avec une lucidité, une richesse incom- 
parahles! 



m 



J'oublierais le but de cet écrit, si je ne me bornais à 
une page d'appréciation. Mais, à défaut des développe- 
ments qu'elle comporterait, j'ose espérer que cette esquisse, 
dans son laconisme, suffira pour indiquer la valeur de 
l'œuvre de Rohrbacher. 

Il avait qaaranle-six ans lorsqu'il l'entreprit : il la 
mena à bonne lin, écrivant ces vingt-huit volumes en 
entier. Je sa propre main, sans s'arrêter d'un jour. 

« On n'arrivait à lui, raconte M. l'abbé Mathieu*, qu'en 
passant par un sentier sinueux tracé à travers des piles 
de livres que chaque siècle grossissait et recouvrait de 
sa poussière. Dès le commencement de l'ère chrétienne , 
il se trouva emprisonné jusqu'à la ceinture; au moyen 
âge, il en eut jusqu'au cou, et vers le seizième siècle, il 
disparut tout à fait derrière la montagne. Il excellait natu- 
rellement dans l'art, familier aux hommes d'étude, de se 
rendre invisible et d'écarter les importuns. Il parait qu'a 
près le succès de ses premiers volumes, deux prêtres 
étrangers réussirent à obtenir audience, et lui débitèrent 

- op. ci/., p. 20. 



I 



L'HISTORIEN DE L'EGLISE. MJ 

un joli compliment, déclarant qu'ils étaient venus de très- 
loin rien que pour le voir. Sur ce mot, il se leva grave- 
ment, sans rien dire, tourna lentement sur lui-même, se 
montra successivement de face, de trois quarts, de pro- 
fil, etc., puis, quand il eut achevé sa révolution, dirigea 
sur la porte un regard insinuant et signiQcalif. Sa grande 
récréation était de descendre au jardin pour jouir de la 
nature, dont il avait, depuis son enfance, le sentiment très- 
vif. Dans ses Méditations sur la reli(/ion, qu'il publia en 
1836, il mêle aux effusions de la piété beaucoup de des- 
criptions charmantes de naturel et de naïveté pittoresque. 
Cet homme, qui paraissait de bronze, s'est toujours montré 
plus aimable pour les oiseaux, les abeilles, les fleurs et les 
petits poissons rouges de la pièce d'eau du jardin , que 
pour ses semblables, et on l'a entendu plus d'une fois 
raconter avec attendrissement la grande histoire d'une 
couvée de rossignols que , sous les yeux de leur mère 
éperdue, il avait sauvée de la dent d'un gros chat noir. 
Une fois sa récréation prise, il remontait dans son château 
fort pour ne plus s'entretenir qu'avec les papes, les rois, 
les saints et tous les personnages qui lui racontaient le 
passé. » 

Dans son voyage h travers ce passé, il rencontrait sans 
cesse sur sa route des devanciers, animés d'un esprit dif- 
férent, et il surprenait avec indignation les tentatives de 
ceux-ci pour fausser les sentiers et troubler les chemins. 

Parmi eux se distinguaient les protestants, et à leur 
suite, les jansénistes et les gallicans. Les gallicans surtout 
devinrent sa bête noire, comme ils l'étaient de son chef 
d'école et comme il avait appris, auprès de Lamennais, à 
les haïr, parce qu'ils ont le plus contribué à entraîner la 



348 ROURBACHER. 



France hors des voies de la vérité et de l'unité catholique. 
Grégoire VU, comme Boniface VIII, comme les autres 
grands papes du moyen âge, passaient puur des moines 
fanatiques, qui n'avaient pas su un traître mot de leurs 
devoirs. Jusqu'à LuLher, on avait peu ou point partagé 
ces étranges idées; mais depuis, il s'était opéré dans les 
livres, et, par les livres, dans les esprits, une entière 
destruction de la vérité historique. Il serait curieux d'étu- 
dier, dans les principales histoires, les commencements 
et les progrès de cette violente injustice; nous ne saurions 
faire ici ce travail; en voici, du moins, les principaux 
traits. Le mystère d'iniquité commence dans les Centuries 
de Magdebourg. Là, les papes sont des espèces de diables 
incarnés, des sorciers qui asservissent les princes par la 
magie et les incantations. Rien n'est plus odieux et plus 
risible aujourd'hui que les lâches et les stupides men- 
songes des Centuriateurs. Leur travail fut transporté ea 
France par le patriarche des huguenots, le célèbre Duples- 
sis-Mornay. On trouve dans les ouvrages de Duplessis 
des anecdotes qui attestent une parfaite judiciaire, entre 
autres ceci : « Un jour, deux serviteurs de Grégoire VII 
étant allés chercher, à Albano, un livre de nécromancie 
qu'il avait oublié, et ayant eu la témérité d'ouvrir le gri- 
moire, furent changés en essaim d'abeilles. » Le savant 
P. Grelzer avait réfuté Duplessis-.Mornay. Un de ses con- 
frères, iMaimbourg, qui se fit exclure de la Compagnie 
pour la résist;uîce aux censures de Rome, et qui mourut 
dans la grâce de Louis XIV, reprit la thèse de Duplessis, 
en écartant les grosses fables et en édulcoranl avec un 
peu de miel gallican le venin du protestantisme. Son 
Histoire delà décadence de l'Empire, que Gibbon refera 



L'HISTORIEN DE L'ÉGLISE. 349 

dans le même esprit et seulement avec un peu plus de 
malice , est un hymne à Louis XIV reslauraleur de l'Eu- 
rope plongée dans la barbarie par Grégoire VII. Bossuet 
vint après Maimbourg, et remit en vigueur, dans sa Défense 
de la Déclaration, des préjugés que le style léger et 
moqueur de Maimbourg n'aurait pu établir dans des esprits 
chrétiens et français. Fleury suivit Bossuet : son Histoire 
est un réquisitoire constant et systématique contre les 
papes; ce sont les Centuries menteuses et acerbes de 
l'Église anglicane, et l'auteur n'est qu'un Mosheim ton- 
suré. Après Fleury viennent Voltaire, Gibbon, et Luther 
engendre les Centuriateurs, les Cenluriateurs engendrent 
Duplessis-Mornay, Duplessis engendre Maimbourg, Maim- 
bourg engendre Bossuet historien de la papauté, Bossuet 
engendre Fleury, Fleury engendre Voltaire, Voltaire en- 
gendre Gibbon ' » et ses successeurs contemporains. 

Dès lors, on comprend avec quelle verve acharnée Rohr- 
hacher s'attaque à cette généalogie. Bossuet lui-même, 
pour y avoir eu sa place, deviendra la cible de ses traits, 
et, comme il semblera oublier les autres grandeurs de 
cette figure, il s'exposera à des protestations, analogues à 
celles dont je fus témoin, un jour de vendredi saint, au 
réfectoire du séminaire de Marseille. 

L'évêque assistait au maigre dîner de ce jour et écou- 
tait, comme nous, la lecture de V Histoire universelle de 
l'Eijlise catholique, par l'abbé Rohrbacher. On en était à 
la vie de Bossuet, et l'historien y mordait, à pleines dents, 
sur le grand évêque, dont Mgr de Mazenod était l'admi- 
rateur déclaré. Pendant quelques phrases, le prélat pro- 

' FÈVRE, op. cit., p. 63. 

29 



350 ROHRBACUER. 



vençal patiente, non sans faire entendre un sourd murmure, 
qui présageait l'orage. Nous le pressentions tous, quand il 
éclata : 

— Mon enfant, cria-t-il tout à coup au lecteur, passez 
cela, c'est une chose indigne d'entendre parler ainsi de 
Bossue!. 

Le lecteur passa quelques pages, mais, au bout de quel- 
ques lignes, voilà Rohrbacher qui recommence à taper 
dur comme un sourd. 

— Passez donc tout! (init par s'exclamer Mgr de Ma- 
zenod. 

11 fallut changer de volume et d'époque. 

Après Bossuet, c'est Fleury que Rohrbacher déteste le 
plus franchement. 11 le raille, le malmène, l'interpelle 
impoliment, le poursuit à coups de massue dans tout le 
cours des âges. Or, Fleury, on le sait, était en possession 
de l'estime, du respect et de la conQance du clergé français, 
lorsque parut l'œuvre de son ennemi déclaré. 

Pour cela surtout, elle fut discutée, critiquée, honnie, 
dénoncée à l'épiscopat, déférée même en Cour de Rome. 

Ne nous en étonnons point, car, selon la juste remarque 
de Charles Sainte Foi', le livre de Rohrbacher " heurtait 
des préjugés qui avaient vieilli parmi nous et qui s'étayaient 
de noms respectables, ce qui les rendait plus dangereux 
encore et plus dilliciles à déraciner. Propagés par l'ensei- 
gnement des séminaires, par les livres que l'on mettait 
entre les mains des aspirants au sacerdoce, soutenus par 
l'autorité et les exemples d'hommes vertueux et recom- 
mandables, ils auraient lini par altérer profondément l'es- 



' Oj). cit., p. XXV. 



L'HISTORIEN DE L' ET. LISE. 351 

prit du clergé français, si une réaction puissante n'était 
venue, à temps encore, en arrêter les progrès. Or, nul n'a 
plus contribué à ce mouvement salutaire que M. l'abbé 
Rohrbacher dans son Histoire ecclésiastique, et c'est à lui 
surtout que nous devons l'heureuse modification qui s'est 
opérée dans les esprits, dans les institutions et dans les 
habitudes du clergé depuis quelque temps. Il ne faut donc 
pas s'étonner que son livre ait soulevé tant de réclama- 
tions et donné lieu à des critiques si sévères; elles étaient 
inspirées par un motif bon en soi, par la crainte de voir 
compromises des opinions que l'on s'était accoutumé à 
regarder comme la vraie doctrine de l'Église, de telle sorte 
que celle-ci dut paraître une nouveauté téméraire à ceux 
qui n'avaient eu pour les guider dans l'étude de la ihéo- 
logie que les manuels dont V Index a fait enfin justice en 
ces derniers temps, et qui n'avaient eu ni le temps ni 
l'occasion d'aller puiser à des sources plus sûres. Aussi 
devons-nous être très-indulgent pour ceux qui, moins favo- 
risés que nous, et ayant vécu à une époque où l'enseigne- 
ment était moins pur qu'il ne l'est aujourd'hui, n'avaient 
pour règle de leur jugement et de leur conduite que les 
opinions qu'ils avaient apprises de leurs maîtres. La doci- 
lité est une vertu assez rare de nos jours pour qu'elle ait 
droit à nos égards, même lorsqu'elle se trompe sur son 
objet, et la vivacité avec laquelle plusieurs ecclésiastiques, 
recommandables par leurs vertus, ont attaqué VHistoire 
ecclésiastique de M. Rohrbacher était un effet de leur zèle 
pour ce qu'ils croyaient la saine doctrine et de leur aversion 
pour toute nouveauté. Leur zèle, il est vrai, n'était pas 
selon la science, mais on ne pouvait exiger d'eux qu'ils 
connussent ce qu'on ne leur avait jamais appris et qu'ils se 



352 ROIIRBÂCHER. 



montrassent favorablement disposés pour des doctrines 
qu'on leur avait présentées comme nouvelles et témé- 
raires. Des idées généralement reçues et propagées par 
l'enseignement finissent par former comme une atmo- 
sphère morale qu'on respire involonlairemenl, et à laquelle 
échappent seulement quelques hommes qtii , plus heureux 
que les autres, ont pu s'élever à des régions plus hautes et 
plus sérieuses. Mais ceux-ci perdraient une partie de leurs 
avantages et se montreraient ingrats envers Dieu du bien- 
fait qu'ils en ont reçu, s'ils en prenaient occasion d'accuser 
avec amertume ceux qu'il a traités moins favorablement, 
au lieu de les plaindre et d'avoir pour eux une indul- 
gence charitable et compatissante. Nous ne reprocherons 
donc point à ceux qui, d'oflice ou autrement, ont critiqué 
V Histoire ecclésiastique de M. Rohrbacher, d'avoir cédé, 
sans le vouloir, à des préjugés d'école qui devaient leur 
paraître respectables; mais, nous plaçant au point de vue 
où ils se trouvaient par un fâcheux concours de circon- 
stances, nous ne pouvons que les plaindre, et bénir Dieu 
d'avoir fait surgir des temps meilleurs parmi nous et 
purifié l'enseignement théologique des erreurs et des pré- 
jugés qui l'avaient altéré. Mais nous reconnaîtrons en même 
temps, comme la justice nous y oblige, que M. Rohrbacher 
a été un des principaux instruments dont Dieu s'est servi 
dans cette œuvre de régénération, et que son Histoire, 
malgré quelques imperfections, et pour le fond et pour la 
forme, est un des monuments les plus précieux de la science 
ecclésiastique en ces derniers temps, celui peut-être qui a 
exercé le plus d'influence sur la direction générale des 
esprits, parce qu'il répondait. au besoin le plus impérieux 
de notre époque. » 



I/IIISTORIEN DE L EGLISE. 353 

Les criLiqaes d'ailleurs, Rohrbacher les avait prévues, 
comme le prouve le trait que raconte Mgr Fèvre : 

« Si Rohrbacher eût suivi ses goûts studieux, il eût fondé 
une communauté de prêtres savants, une espèce d'Oratoire 
approprié aux besoins du dix-neuvième siècle : la liberté 
rendue aux Ordres religieux ût tomber ce dessein. Plus 
tard, il eût songé à revêtir la robe bénédictine, à prier et 
combattre à côté de Dom Guéranger, avec qui Rohrbacher 
a tant de ressemblance; mais il en fut détourné par la 
crainte de comprom.eLlre, aux yeux de l'opinion, l'Ordre 
auquel il eût appartenu, et de gêner, par là, la restaura- 
tion, déjà si diflScile, des Instituts monastiques. « Dans 
mon Histoire, disait-il, je vais attaquer une foule de pré- 
jugés et soulever contre moi des orages. Je veux être seul 
à me coaipromellre'. » 

' Op. cit., p. 74. 



20 



LK DERNIERS TEMPS. 



Sommaire. — Rohrbacher tourne les yeux vers la terre natale. — Au 
s(^minaire do Nancy. — Le professeur. — Le cénobite. — Les Vies 
ihs Sainls. — Les distinctions. — A Paris. — Sair.le mort. 



Tout est fini maintenant. Pour Rohrbacher, comme pour 
Gerbet et pour Montalembert, celui qui fut leur père, leur 
maître, leur ami, a rompu avec l'Église et avec l'École 
Menaisienne. Rohrbacher revint au pays natal, cette terre 
vers laquelle nous nous tournons volonliers d'instinct, 
quand le vent de l'adversité sou Ole sur notre tùte. 

Nous allons l'y stiivre, et ce caractère, fait d'énergie et 
de simplicité, va nous y apparaître dans sa mâle beauté, 
grâce aux récits de l'un de ses élèves que nous avons souvent 
cité dans le cours de cette notice, et à qui nous empruntons 
encore cette aimable page de souvenirs ' : 

« En septembre 1835, l'abbé Rohrbacher revint de 
Bretagne eu Lorraine. A son arrivée, il fut placé au grand 
séminaire de INancy, nommé professeur des cours d'Écri- 
ture sainte et d'histoire ecclésiastique. Nomination fort 
honorable, sans doute, mais qui s'explique à merveille par 

'FÈVRE, op. cit., p. "0. 



LES DERNIERS TEMPS. 355 

le caractère élevé des personnes qui dirigeaient l'adminis- 
tration diocésaine, et surtout par les talents connus, par 
les vertus éprouvées de l'abbé Rohrbacher. 

« La charge de professeur impose à tous ceux qui en 
comprennent les obligations trois devoirs : le devoir d'ex- 
pliquer avec une simplicité lucide les éléments d'une 
science donnée, la plupart des élèves n'ayant jamais le 
talent assez développé pour tirer de leur fonds ce qu'ils 
doivent emprunter aux explications du professeur; le devoir 
d'entr'ouvrir aux élèves plus capables, et qui comprennent 
d'emblée tous les éléments d'une science, des horizons 
plus étendus; et enfin, le devoir de faire travailler les 
élèves, pour qu'ils ne se présentent pas h l'enseignement 
en êtres passifs, mais pour qu'ils ajoutent aux lumières du 
professeur leurs propres lumières. Tout professeur qui ne 
remplit pas ces trois conditions peut avoir toutes les 
vertus de Chapelain, y compris l'éloquence; mais ce n'est 
qu'une moitié, ou un quart du vrai professeur. 

(( L'abbé Rohrbacher, déjà exercé en Bretagne aux 
fonctions du professorat, se mit, dès le premier jour et 
de plein pied, aux devoirs de sa profession. De prime 
abord, il comprit que, dans un grand séminaire, où les 
antécédents, l'âge et la piété des jeunes lévites sont autant 
de faits acquis, il ne fallait pas traiter ces jeunes gens 
comme des enfants, mais les conduire moins en profes- 
seur qu'en directeur. Son premier soin fut d'exciter leur 
ardeur juvénile, et de l'appliquer au travail. Par une sim- 
plicité qui est d'ailleurs une grande habileté, et d'où l'on 
lire encore plus de profit que d'honneur, il voulait que ses 
élèves étudiassent avec lui les questions qui l'occupaient. 
Dans son ingénuité enfantine, il leur disait : « J'en suis à 



356 ROIIRBACIIER. 



une telle question; voici les données nécessaires à son 
élucidalioii; voici les livres où l'on peut puiser; travaillez, 
vous irez peut-être plus loin que moi. il y a quelqu'un 
qui a plus d'esprit que les gens d'esprit : c'e>t tout le 
monde. » Sur quoi, les élèves se piquaient d'amour-pro- 
pre, écrivaient de petits mémoires, qu'on lisait en classe, 
qu'on discutait; et, quand la chose en valait la peine, le 
professeur rendait hommage au labeur de ses élèves, et 
décernait même des prix aux élèves laborieux. 

(( Le professeur excitait, d'ailleurs, au travail par son 
exemple. D'un caractère énergique, vif et tenace, Ruhrba- 
cher se levait, tous les jours, à quatre heures du matin, et 
ne se mettait jamais au lit avant dix heures du soir. Dix- 
huit heures de vie active ne lui causaient pas de lassitude, 
mais lui laissaient encore des réserves de forces. Tel est, 
en effet, le secret pour durer longtemps : il faut exercer ses 
forces, non les épuiser, et encore moins les user : l'exer- 
cice régulier augmente les forces en les exerçant, l'épuise- 
ment tue : ceux qui se dépensent meuient promptement. 
Rohrbacher donnait une heure aux soins corporels, à la 
méditation et au bréviaire. A cinq heures, il disait sa 
messe, implorant chaque jour sur ses élèves, au moment 
du réveil , la grâce de Dieu , et offrant à Jésus-Christ , à 
cette heure matinale, les effusions de son an)our. On l'a 
vu souvent, à l'autel , le cœur surabondant d'émotion et le 
visage endaminé, surtout aux instants solennels du sacri- 
fice, comme on le rapporte de saint Cyprien et de beau- 
coup d'autres. Après la messe, toujours suivie de l'action 
déglaces, le professeur entrait dans son cabinet de tra- 
vail, d'où il ne sortait que pour la classe, s'il avait classe 
ce jour-là; et, dans le cas contraire, seulement pour le 



LES DERNIERS TEMPS. 357 

dîner. Au son de la cloche, il se niellait à labié avec ses 
confrères, et prenait ensuite la récréation réglementaire, 
tantôt avec les professeurs, tantôt avec les élèves, tantôt 
se livrant à des exercices corporels de son choix. La 
récréation terminée, Rohrbacher se remettait à l'étude, 
qu'il interrompait seulement pour la récitation du chapelet 
ou des heures canoniales, quelquefois pour recevoir quel- 
que visiteur étranger; et ainsi jusqu'au repas du soir. 
Après le souper et la récréation, Rohrbacher revenait à ses 
livres ou à sa plume, et travaillait derechef jusqu'à dix et 
onze heures avant minuit. 

« Ce qui frappe avant tout, dans Rohrbacher, c'est l'es- 
prit de travail : sa vie est d'un Bénédictin, comme on 
disait autrefois-, bien plus, d'un Hercule de la science. Un 
de ses anciens élèves de la Chesnaie, Charles Sainte-Foi, 
le définissait un (jrand consommateur de livres : c'est le 
terme dont se servait l'orateur romain pour désigner 
l'austère et laborieux Caton. Rohrbacher au<si fut le Caton 
du sacerdoce. La science, le travail, les livres : voilà la 
carrière préférée de ce robuste et vaillant auteur. 

(( Comme il faut voir un général sur le champ de 
bataille, il f;iul, de même, voir la figure que faisait Rohr- 
bacher au milieu de ses livres. C'est là qu'il était dans son 
élément. Rien ne peut s'imaginer de plus agréablement 
étrange que l'aspect de son cabinet. Le professeur occu- 
pait deux chambres, au deuxième étage du séminaire, 
dans le bâtiment adjacent à la rue du Faubourg Saint- 
Pierre. Ces deux chambres avaient vue sur le midi; elles 
étaient, l'une et l'autre, tapissées de livres depuis le plan- 
cher jusqu'au plafond. La première pièce servait d'anti- 
chambre : notre savant y avait son lit. La seconde formait, 



358 ROHRBACHER. 



plus spécialement, son cabinet de travail. Rohrbacher 
avait établi son bureau tout près de la fenêtre, à laquelle 
il tournait le dos; une planche inclinée, élevée à hauteur 
de poitrine, portait son papier et le présentait dans une 
situalion commode. Rohrbacher écrivait d'abord sur la 
page pleine et des deux côtés; dans la suite, il écrivit sur 
la feuille pliée en deux par le milieu, dans sa plus grande 
longueur : la moitié de gauche était affectée au texte; 
celle de droite, réservée aux notes et aux corrections. 
L'écriture était ferme, nette, voire mêm.e élégante : on 
reconnaissait, en lui, le fils d'instituteur. Un petit nombre 
de grands auteurs, excepté le cardinal Gerdil et le cardinal 
Wiseman, sont parvenus à écrire aussi bien; ce défaut de 
calligraphie s'explique, du reste, par la véhémence d'in- 
spiration qui donne à la main des soubresauts nerveux et 
ne lui permet guère les grâces étudiées. 

« En écrivant, Rohrbacher avait., à côté de lui, un pupi- 
I tre immense, chargé de livres de tous formats et roulant 
sur un pivot, comme les lutrins de cathédrale. Chacun de 
ces livres était ouvert aux endroits que Thistorien avait à 
consulter. Il y en avait parfois des multitudes. Cela seul 
montrait, non-seulement son ardeur au travail, mais sur- 
tout sa scrupuleuse conscience dans les recherches d'éru- 
dition. 

« Le visiteur qui pénétrait dans la chambre de l'abbé 
Rohrbacher ne l'apercevait pas tout d'abord. Son pupitre 
le couvrait en partie. Sa tête vénérable ne dépassait guère 
celte montagne de livres, et il fallait quelque effort pour la 
découvrir. Un abal-jour, en taffetas vert, cachait la face 
de l'écrivain pour ménager ses yeux; et cet objet sur 
lequel apparaissaient, à la (in, des traces non équivoques 



LES DERNIERS TEMPS. 359 

de vétusté, semblait son compagnon inséparable. Le plus 
souvent, il arrivait en classe avec cet appendice ajusté à 
son front. Les savants sont comme les enfants : un rien 
devient une pièce importante dans leur existence. 

« Avant de commencer à écrire un livre de son histoire, 
Rohrbacher prenait note des faits les plus saillants de 
l'époque qu'il voulait embrasser. Puis il lisait un livre ou 
deux de Virgile ou d'Homère, pour étudier l'agencement 
des faits et s'exercer à l'art de les raconter avec intérêt. 
Ensuite, il se livrait à l'élan contenu de son inspiration 
vigoureuse, se tenant avec soin à cheval sur les faits. 
Cette méthode donnait à son style le don des dons, la vie. 
On sait que c'est lu, en effet, une des qualités de son his- 
toire. On ne se lasse pas de la lire, et il suffil d'y avoir 
touché pour être entraîné à continuer. 

« Au demeurant, dans son ordinaire, le plus simple et 
le meilleur des hommes. Observateur fidèle du règlement, 
il suivait avec une entière ponctualité les lois monotones 
du séminaire, sans chercher d'excuse dans ses travaux, ni 
de prétexte à infraction dans quelque principe réflexe. Aux 
repas, bien que son travail lui donnât un fort appétit, il 
mangeait modérément; et lorsqu'on servait quelque mor- 
ceau plus délicat, il s'en abstenait, ou n'y touchait que 
pour sauver les apparences. C'était l'homme cibi par'cus, 
comme disaient les Latins, et vini modicus; non par déli- 
catesse de tempérament : il eût pu user de toutes les 
libertés germaniques; mais par raison de bonne conduite. 
Par cette sobriété austère, il entendait se garder sain de 
corps, sain d'esprit et de cœur, et plaire à Dieu. 

«Après ses repas, il prenait une courte récréation. Il 
aimait beaucoup à se promener avec les séminaristes ou 



360 ROHRBÂCUER. 



avec les confrères, en discutant certaines questions d'his- 
toire, de théologie, de philosophie et de politique. Dans 
ces discussions, il était très-gai, causait, riait, hiissait voler 
son esprit, semant à droite et à gauche les plaisanteries 
et les calembours du terroir allemand. Aux personnes 
qui s'étonnaient de le voir si expansif, il disait qu'il faut 
être un peu fou pour reposer l'esprit et rompre la mono- 
tonie de la raison. En quoi il traduisait ce mot de Sénèque : 
« Qu'il n'y a pas de génie sans un grain de folie. » 

« En dehors de ces causeries, il avait à lui un genre de 
divertissement. Pour se reposer le corps de ses rudes la- 
beurs, il aimait à mener, dans les allées du jardin, une 
brouette lourdement chargée et à scier du bois sous le 
hangar. En cherchant dans la thérapeutique des gens de 
lettres, je trouve ces occupations en faveur près de beau- 
coup d'hommes retenus par les travaux sédentaires. » 

En 1852, l'abbé Rohrbacher terminait sa vie d'auteur 
par la publication, en six volume.s, des lies des Saints, 
pour tous les jours de l'année, à l'usage du clergé et du 
peuple fidèle. 

Ces vies des saints sont tirées pour la majeure partie de 
VHisloire universelle de l'Eglise catholique. 

On lit en tête de l'ouvrage une dédicace au pape saint 
Léon IX : « Pourquoi cet hommage à un pape qui a, 
depuis plus de huit cents ans, échangé les misères d'ici- 
bas contre les joies du ciel? » — « C'est un homme de votre 
pays et un prêtre de votre diocèse, dit l'abbé Rohrbacher, 
qui ose vous présenter, très-saint et très-aimé Père, ce tri- 
but de piété filiale. Et à qui pourrais-je mieux offrir une 
Vie des Saints qu'à un saint de mon pays, qui est en 
même temps un saint de tous les pays, car, si Brunon de 



LES DERNIERS TEMPS. 361 

Dabo esl né pour la terre dans noire patrie particulière de 
Lorraine, Léon IX est mort, c'est-à-dire est né pour le 
ciel, à Rome, la patrie commune de tous les chrétiens. Do 
plus, ce sont des fidèles et des prêtres de votre diocèse qui 
m'ont donné la première idée de celte collection. » 

Estimé et aimé au séminaire, l'abbé Rohrbacher fui 
bientôt invité à fonder, de concert avec des littérateurs et 
des savants distingués, la société Foi cl Inmicres de iNancy. 
L'évèque lui donna le camail de chanoine honoraire. En 
entrant à ce lilre au chapitre de Nancy, Rohrbacher pou- 
vait, sans trop déroger à la modestie, se tlatter d'y appor- 
ter quelque gloire; mais il pouvait aussi, sans adulation 
complaisante, se flatter d'y recevoir quelque lustre. Le 
chapitre de Nancy était un sénat et un aréopage. On y 
voyait alors les vieux prêtres qui avaient contribué, après 
le Concordat, à la restauration des Églises lorraines; on y 
voyait surtout des savants. Là brillaient ou allaient briller, 
sous l'hermine canoniale, Delalle, l'auteur d'un Cours de 
philosophie catholique, le futur évêque de Rodez ; Dieulin, 
qu'il suflit de nommer; Ferry, l'ingénieux critique; Garo, 
l'auleur très-désintéressé du Monopole universitaire dévoilé 
à la France; Michel, qui devait trop tôt mourir, et surtout 
Gridel, l'éminent auteur du premier grand Traité sur la 
(jràre qu'on ait publié en ce siècle, rinfatigable écrivain 
des Soirées chrétientieSj des Instructions sur h grâce, sur 
les sacrements, sur les vertus, et nolâmmenl des Instructions 
sur le mariage. 

Ce cainail, avec un diplôme de docteur en théologie de 
l'Université de Louvain', constitue à peu près tout le 

' L'Université catholique (t. XI, p. 'lO'») annonçait qu' » usant du 
droitatlaclié à son institution parle Saint-Siège, l'Université catholique 

21 



362 ROHRBACHER. 



bagage des honneurs et des distinctions qu'a récollés en 
ce monde l'auteur de VHistoire de l'Eglise. 

Rohrbacher, avant de mourir, devait connaître encore 
une fois la contradiction. 

Son dernier panégyriste à Nancy l'a très-spirituellement 
remarqué', « en ce siècle de la tolérance, il est impossible 
à un honnête homme d'écrire dix lignes sur certains sujets 
sans être appelé jacobin par son voisin de droite et ultra 
par son voisin de gauche, heureux encore s'il échappe à 
des insinuations plus désagréables I M. Rohrbacher fut 
d'autant plus exposé à ces qualifications qu'il les méritait 
toutes les deux dans une certaine mesure, et qu'en par- 
ticulier il tenait sur l'origine du pouvoir et sur les sou- 
verains un langage qui, tout en s'inspirant de saint Tho- 
mas, scandalisait beaucoup le faubourg Saint-Germain, Il 
n'avait pas impunément reçu le coup de soleil de Juillet et 
écrit dans l'Avenir! On le dénonça à Rome , mais heureu- 
sement il fut acquitté et renvoyé sans dépens par le tri- 
bunal de VInJex, que présidait alors l'illustre Angelo Mai, 
un des rares cardinaux qui aient du leur chapeau à Gicéron, 
dont il avait découvert la République sous un indéchiffrable 
palimpseste. » 

Le dernier volume de VHistoire universelle de l'Eglise 
catholique parut en 1849, et la première édition ayant été 
presque épuisée par les souscripteurs, le libraire Gaume 
en demanda aussitôt wvïq seconde à l'auteur, qui voulut la 
perfectionner et jugea qu'il serait mieux placé à Paris 

de Louvain a récemment conféré à M. l'abbé Rohrbaclier legraele de 
docteur en tliéologie, en considération des services qu'il rend par 
ses travaux à la religion catiiolique «. 
' Matiiifx, op. cit., Y>. 30. 



LES DERNIERS TEMPS. 363 

pour suivre ce travail. Il avait du reste formé , pour le 
remplacer dans sa chaire, un successeur qui fut, presque 
aussitôt, un maître; il quitta donc la Lorraine pour n'y 
plus revenir qu'en passant, et alla s'établir au séminaire 
colonial du Saint-Esprit, dans la rue des Postes, actuelle- 
ment rue Lhomond. 

C'est là que, le 22 janvier 1856, il fit une mort pieuse 
et simple, comme avait été sa vie. 

« Quand son Histoire de l'Eglise fut achevée, l'abbé 
Rohrbacher sentit graduellement diminuer ses forces. Dieu , 
néanmoins, lui laissa l'illusion de croire qu'il pourrait le 
servir encore, et, tout en composant une Vie des Saints 
distribuée pour tous les jours de l'année, il méditait des 
travaux philosophiques et historiques étendus. Il voulait 
surtout reprendre à fond les erreurs de certains historiens 
modernes, dont sa droiture détestait la fausse impartialité. 
Huit jours avant sa mort, ayant eu quelques-uns de ces 
moments de mieux qui se rencontrent dans les maladies de 
langueur, il nous disait : « Ce sont là les ennemis qu'il faut 
maintenant combattre, et, si Dieu nous rend la santé, tout 
vieux que nous sommes, nous nous mettrons à l'œuvre, et 
nous compléterons ainsi notre Histoire de l'Eglise. J'ai à 
faire... Mais pour vous conter cela il faudrait du temps... 
et de la respiration! Attendons la volonté de Dieu. » 

« La volonté de Dieu était qu'il reçût sa récompense, et 
il l'avait bien gagnée. Depuis quelque temps déjà, sa vie 
n'était qu'une longue prière; il est mort en priant. Dans 
les derniers jours, il ne voulait pas se séparer de son bré- 
viaire, même lorsque sa vue, déjà presque éteinte, ne lui 
permettait plus d'y lire. Il le tenait sur ses genoux ou le 
faisait poser sur sa poitrine. Quand sa mémoire semblait 



36i ROURBACIIEK. 



voilée comme ses yeux et glacée comme ses mains, les 
prières de l'Église sorlaieiU encore de sa bouche. Il oubliait 
le nom de ses amis et les faits qui venaient d'arriver , mais 
il savait toujours les psaumes par cœur, et il les récitait 
avec les témoins qu'édifiait son agonie. 

« Il avait cru qu'il mourrait le 10 janvier. Le soir de 
ce jour-là, M. l'abbé Bouix, son ami, lui ayant suggéré 
cette oraison : Amo te, Domine, amem ardentius, il répon- 
dit : a Ce n'est pas assez, il faudrait aimer Jésus avec son 
cœur à lui. » Il ajouta : c J'avais proposé au bon Dieu de 
mourir aujourd'hui à midi, parce que c'est l'heure où il est 
allé au ciel. J'avais prié l'ange de la mort d'accompagner 
mon âme et de l'introduire dans le sein des miséricordes 
infinies. » Un des jeunes ecclésiastiques qui avaient eu le 
bonheur d'être choisis pour le servir dans sa maladie lui 
raconta qu'il venait de faire une longue promenade avec 
ses compagnons. L'abbé Rohrbacher sourit. « Vous avez 
été bien loin, lui dit-il; avez-vous fait un pas pour l'éter- 
nité? » 

« On a noté les derniers murmures et les derniers 
bégayements de cette haute intelligence, lorsqu'elle sem- 
blait déjà, par intervalles, envahie de ces ténèbres d'un 
instant qui nous cachent les choses humaines avant de se 
dissiper pour jamais devant les choses de Dieu... « Mon 
Dieu! mon Dieu! disait-il, faites-moi miséricorde. Ainsi 
soit-il! Délivrez-moi et prenez-moi dans l'esprit de votre 
Église ! — Je vous ai prié de me recevoir à l'heure oii vous 
êtes mort, ô Jésus! Exaucez-moi! — Mater misericoriliœ, 
salus injirmomm, ora pro nobis! — Mon Dieu, recevez 
mon âme en votre cœur compatissant. — Mixeremini sal- 
tem vos, ainici mci. — Au.riliuni C/iristianorum! — h, te,. 



LES DERNIERS TEMPS. 365 

Domine, speravi; non confundar in œtevnum! — Jésus, 
Marie, Joseph, cœur agonisant de Jésus, ayez piiié de 
moi ! — Ora pro nohis, sancla Dei Genltrix, ut dlgni effi- 
ciamur prondssionibus Cliristi. » Comme on lui demandait 
s'il faisait volontiers à Dieu le sacrifice de sa vie, il répon- 
dit : « Notre-Seigneur, le premier, a fait le sacrifice de la 
sienne : comment ne lui abandonnerais-je pas le peu de 
jours qui pourraient encore me rester à vivre! Mon Dieu, 
ayez pitié de moi ; et vous, monsieur l'abbé, priez pour moi. 

— Dominus det nobis suam pacein et vitani œlcrnam; amen. 

— Marie, conçue sans péché, priez pour moi qui ai 
recours à vous! — M. de Lamennais s'esi-il confessé avant 
de mourir? Ouest son âme? Mon Dieu, ayez pitié de moi, 
mon Dieu ! mon Dieu ! — Sainte Mère de Dieu, ayez pitié 
de moi! — Monsieur, dites à ces messieurs que je suis 
toujours très-attaché à l'Église romaine et au Souverain 
Pontife. » 

Telles furent les dernières paroles de l'abbé Rohrba- 
cher. « l.a mort, dit Bossuet, révèle le secret des cœurs. » 
Il s'endormit, et ne se réveilla de ce paisible sommeil que 
pour rendre doucement le dernier soupir. 







< 



TABLE DES MATIÈRES. 



GERBET. 



I. — NAISSANCK, EDUCATION', SEMINAIRES. 

Les montagnards du Jura. — Un cœur de mère. — Première commu- 
nion. — La voix de Dieu dans le silence. — En rhétorique. — Modes- 
tie et douceur. — Sur le chemin du séminaire. — L'esprit de Dieu sur 
l'Église de France. — L'abbé Astier. — Une victime du doute. — 
JoufTroy et Gerbet. — Attendons! — Les cinq cents élèves en théologie 
à Besançon. — La place de Gerbet. — Académie au Séminaire. — Le 
régime intellectuel des grands Séminaires d'après M. Renan. — 
M. Olier et Saint-Sulpice. — L'Ange du Séminaire. — Gerbet à Saint - 
Sulpice. — Gerbet et Salinis. — Les amitiés de séminaire. — 
Lettre de Lacordaire. — Jonathas et David. — Devant le cercueil 
d'un ami 1 

H. — GERBET ET LAMENNAIS. 

Félicité de Lamennais. — Secret de séduction. — Affinité de natures. — 
Lecture du premier volume de V Essai sur l'indifférence. — Le pre- 
mier noyau de l'École Menaisienne. — Aux Missions étrangères. — 
La thèse soutenue en Sorbonne. — Aumônier du collège Henri IV. 

— Le Mémorial catholique. — Gerbet journaliste. — Gerbet contro- 
versiste. — Opposition des Jésuites. — Secret de l'influence des 
doctrines de Lamennais. — A la Chcsnaie. — Comment on y vivait. 

— Quelques noms. — Gerbet d'après Maurice et Eugénie de Guérin. 



368 TABLE DES MATIÈRES. 

— Le David du nouveau Saul. — Parfaite communion d'idées. — Pre- 
mières inquiétudes. — L'Avenir. — A Juilly. — Lion et épagneul. — 
Lamennais à Juilly. — Retour de la Chesnaic. -^ Le cri de l'amitié 
blessée. — Adieu, mon père bien aimé, mon meilleur ami, adieu! 

— Les Paroles d'un croyant. — Réfutation. — Prières. — Seigneur, 
grâce et miséricorde l 2o 

ni. — \ .ii.iLi.v. 

Châtiment et récompense. — L'abbé Migne. — Fondation du journal 
l'Univers. — Soupçons. — Éludes sur la philosophie des Pères de 
l'Église. — Les trois âges de la science. — Aicuin. — Retour à 
Juilly. — Salinis à Juilly. — Ce qui manquait à Gerbet. — La maison 
de Thieux. — Le Précis de l'histoire de la philosophie. — Rôle de 
Gerbet à Thieux. — Quelques noms de visiteurs. — Les comédiens 
ordinaires de Juilly. — Un collège dans la lune. — Les deux cou- 
rants des esprits. — Double travail de l'apologiste. — Programme 
salué par M. Guizot. — Les cinq Facultés. — Vide douloureux. — 
Spirituel envoi. — Confessionnaux à cornes dorées. — Que sainte 
Hiltrude me pardonne! ■ — La vie de château. — Fort comme le 
diamant et plus tendre qu'une mère. — Le secret royal — Albert et 
Alexandrine. — Harmonies des heures. — Première et dernière com- 
munion. — Sois toute à Dieu! — Le Credo de la douleur. — L'imagi- 
nation, le cœur, la volonté. — Le papillon de nuit. — Le Vicicili. 

— Une épitaphe ."0 

IV. — A ROME. 

Parti pour quelques jours. — Les souvenirs de Mgr de la Bouillerie. — 
ComidératioHS sur le dogme générateur de la piété catholique. — Le 
parfum de Rome, d'après Mgr Berteaud. — Esquisse de Rome chré- 
tienne. — Les tombeaux. — Le chant des Catacombes. — Gerbet 
aux Ca'acombcs. — Une belle vue funèbre. — Louis Veuillot et Sainte- 
Beuve. — Rome vivante. — Le Dialogue enlre Platon et Fénelon. 

— Une mort selon Jésus-Christ. — La conversion de M. de Ratis- 
bonne. — LeUre de Gerbet à madame Craven — Témoignage de 
mad.imc Craven. — Chez les Volkrowski. — Comment Gerbet prêcha 



TABLE DES MATIERES 369 

l'empereur Alexandre. — Pie IX hérite de l'afTection de Grégoire XVI 
pour l'abbé Gerbet. — A Gaëte. — Appel de Mgr Sibour. — Offres 
de Mgr Dcnnet. — L'amitié dans un évêché. — Le concile provincial 
de Paris. — La requrte d'un concierge 78 

V. — A l'évêché d'amiens. 

L'abbé de Salinis est nommé évêque d'Amiens. — Rôle de Gerbet au 
Concile pro\incial de Soissons. — On demande son élévation à l'épi- 
scopat. — A l'évêché d'Amiens. — Un cabinet d'études. — Les Con- 
férences d'Albéric d'Assise. — Le Communisme est la conséquence 
logique du Rationalisme. — Conclusions formulées dans un paral- 
lélisme. — Travail acharné — Rôle de Gerbet dans l'administration 
du diocèse. — Gerbet directeur spirituel chez les Dames du Sacré- 
Cœur d'Amiens. — Les salons de l'évêché. — Portrait par Sainte- 
Beuve. — Les Nigauds de l'abbé Gerbet. — Au Concile provincial 
d'Amiens. — Les intérêts du clergé intérieur. — Retour aux saintes 
règles du Droit. — Les reliques d'une sainte amienoise. — Le Livre 
de sainte Theudosie, — Né pour l'épiscopat. — 11 n'est pas adminis- 
trateur! — Les génies d'administration. — Un manifeste académique. 

— La candidature de l'abbé Gerbet à l'Académie française échi ue. 

— Nomination à l'évêché de Perpignan. — Joie de Pie IX. — Les 
larmes de l'adieu. — La Croix à l'entrée d'un chemin 103 

VI, — GERBET, ÉVÊQUE. 

L'administrateur modèle d'après saint .\mbroi-e. — Mandement d'instal- 
lation. — Le choléra à Perpignan. — Vis-à-vis de ses prêtres. — 
Récit de l'abbé Casamtjor. — L'Évéque. — Directeur de religieuses. 

— Le désir dune chape noire. — L'artiste. — Il ambitionne peu la 
gloire des lettres humaines. — Les intérêts généraux de la chrétienté. 

— L'inslruction pastorale sur diverses erreurs du temps présent. — La 
colère aimante et la haine parfaite. — Résidence. — Auprès de 
Salinis mourant. — Pres-entiments de fin prochaine. — Un coup de 
foudre. — Le rayon lumineux. — La tombe de Gerbet i 23 



370 TABLE DES MATIÈRES. 



SALINIS. 



I. — DE L ENFANCi: A LA PRETRISE. 

Derniers accents d'un mourant. — La grande cause de l'École Menai- 
sienne. — Les origines et les armes de la famille de Salinis. — Nais- 
sance d'Antoine. — Une mère. — Les férules du magister d'Oloron. 

— Un type de curé de campagne. — Le dialecte natal. — Es fran- 
cès ano? — Le collège d'Aire. — Élégie sur la mort d'un moineau. 

— Chansons patriotiques. — Les premières fleurs du cœur. — Les 
souvenirs d'un archevêque. — Le père et le fils à Saint-Sulpice. — 
Refus dun canonicat à Quimper. — Ce qu'était Saint-Sulpice à celte 
époque. — Les premiers transfuges du dix-neuvième siècle au sémi- 
naire. — Le nouveau Fénelon. — Les catéchismes de Saint-Sulpice. 

— L'abbé de Lamennais chez M. Tcysseyrre. — 11 fait la connaissance 
d'Antoine de Salinis. — Humble aveu de M. Frayssinous. — Le 
manuscrit du second volume de VEssai à Saint-Sulpice. — Mémoire 
prodigieuse de l'abbé de Salinis. — 11 collabore à la Défense de l'Essai. 

— Une thèse en Sorbonne. — Gerbet, de Scorbiac et le duc de 
Rohan. — Les amitiés de séminaire. — Grande liberté. — Appren- 
tissage à l'apostolat des salons. — La première messe 1 i7 

II. — l'aumonier de collège. 

Lamennais rérlame la destitution d'un proviseur. — Lettre de reproches 
écrite par M. de Quélen. — Réponse hautaine de Lamennais. — .Série 
de faits incriminés. — Détermination de M. Frayssinous. — Le col- 
lège Henri IV en 1823. — Un nouvel aumônier. — Le premier dis- 
cours de l'abbé de Salinis. — Appel de Mgr d'Astros. — Les confé- 
rences du collège Henri IV. — Autre trait d'audace. — Choron maî- 
tre de chapelle. — Quelques élèves de l'abbé de Salinis. — Conduite 
de l'aumùnier vis-à-vis de chacun. — Retraite prèchée par l'abbé de 
Scorbiac. — Un distique. — Apostolat de l'abbé de Salinis. — Il est 
question de le nommer aumônier à la Cour. — Reproche injuste. — 



TABLE DES MATIERES. 371 



Ce qu'était alors la presse catholique. — Fondation du Mémorial 
catholique. — Les gallicans récriminent. — Hommage à l'École Menai- 
sienne. — Cri d'alarme. — La situation de Lamennais grandit. — 
Salinis l'accompagne aux eaux do Saint-Sauveur. — Les conférences 
hebdomadaires et leur action sur la jeunesse. — \^' Association catho- 
lique. — Vents d'orage 169 

III. — L1-: Dir. i:cti:l R df. .tlilly. 

L'Oxford et le Cambridge français. — L'Oratoire et Juillj . — Juillj après 
la Révolution. — Élèves et maîtres. — Les méthodes. — L'idée 
mère du pian d'éducation de Juilly. — Le régime disciplinaire. — 
Guerre à l'esprit de contrainte. — La vie de famille. — Les visiteurs 
de Juilly. — Pourquoi les jeunes gens y étaient si bien élevés. — 
Une sortie violente de Lamennais. — Je n'en suis plus digne. — 
Rancune de Lamennais. — Soumission de Salinis. — La dernière 
recommandation 4 92 

IV. — LE PnOFESSEUR DE FACULTÉ. 

Il faut assurer l'avenir de Juilly. — L'évêque de Troyes demande l'abbé 
de Salinis pour coadjuteur. — Oppositions. — On veut le nommer à 
l'évèché d'Angers. — Résistance de Louis-Philippe. — Intervention 
de Mgr Aiïre. — L'abbé de Salinis est écarté de l'épiscopat. — Les 
passions de partis. — Mgr Donnet appelle l'abbé de Salinis. — Lacor- 
daire à Bordeaux. — Salinis continue son œuvre. — Le professeur. 
— Le directeur. — L'apostolat du salon. — Vicaire général. — Deux 
morts. — 1848. — Les candidatures du clergé. — Salinis candidat 
à la députation. — M. de Falloux ministre. — Sa lettre a M. de 
Salinis. — Comment M. de Salinis reçoit la nouvelle de sa promotion 
à l'épiscopat. — Le sacre , 214 

V. — l'i':\iUjue d'amiens. 

Les conciles provinciaux au dix-neuvième siècle. — Mouvement vers 
Rome. — Concile de Soissons. — Gerbet et M. Lequeux. — Concile 
d'Amiens. — Une date à noter. — L'Univers. — Les Annales de 
philosophie chrétienne. — L'Empire. — Lettre de Lacordairc. — La 



372 TABLE DES MATIÈRES. 



lettre pastorale sur le Pouvoir. — Adhésion à l'Empire. — Témoi- 
gnage de M. de Ladouo, — Los reliques de sainle Theudosic. — Les 
synodes diocésains. — Les Nigauds de l'cvèché 2.34 

VI. — l'arcurvèque d'alch. 

A vingt-cinq ans de diilance. — Ce qu'il fit a Auch. — Le défenseur de 
la papauté. — Dernière visite à Napoléon 111. — Dernières réceptions 
à l'archevêché. — La messe et l'olfice. — Le viatique et les adieux. 
— Les enfants. — Gerbct au lit de mort de son ami. — L'agonie. — 
Ce qui hâta la mort Soi 



ROHRBACHER. 



1 . — \ 1; \ 1 1 N . 

Autobiographie. — La genèse d'un grand esprit. — Voici mon hibou! 
— Sous le chêne de Langattc. — Les parrains intellectuels de Rohr- 
bacher. — Il vaut encore mieux labourer avec des ânes! — Rohr- 
bacher au séminaire. — Ses deux formateurs. — Une argumentation 
improvisée. — La piété. — A la veille d'entrer dans les saints 
Ordres. — A la veille de recevoir la prêtrise. — Portrait de Rohr- 
bacher '273 

II. — l'RK.MIF.RS DKBUTS. 

Au sortir du séminaire. — Vicaire à Lunéville. — Vie d'études au milieu 
des travaux du ministère, — Les trois influences. — En police correc- 
tionnelle. — Qu'est-ce qu'un Juif? — Le prune sur la Providence. — 
Comment il débuta dans la vie de missionnaire. — Son portrait à 
cette époque. — Un nouveau juron. — La politique en chaire. — 
Méthodes. — Les anecdotes sur Marc-Aurèle. — Nouveau portrait 



TABLE DES MATIÈRES. 373 



— Deux confrères lorrains. — Rohibacher cherche sa voie. — Ce 
qu'il lui fallait 296 

m. — A\ EC LAMENNAIS. 

Par le coche de Lorraine. — Premier attrait, — Le Catéchisme du sent 
commun. — Genèse des écrits de Rohrbacher. — Le tableau des con- 
versions. — Le livre sur la Grâce. — Un beau texte de saint Justin. 

— La Beligion méditée. — Chute de Lamennais. — Vains efforls. — 
Douleur inconsolée 317 

i\. — l'histop.ie.^ de l'Église. 

Genèse de l'œuvre principale de Rohrbacher. — Un trait de génie. — 
Ce qu'est l'œuvre de Rohrbacher. — Portrait de Rohrbacher écrivant 
son histoire. — Bossuet et Fleury. — Anecdote. — La bonne foi des 
critiques. — Rohrbacher les avait prévues 338 

\ . — L E S D E n N I E U S T E M P S . 

Rohrbacher tourne les yeux vers la terre natale. — Au scminalre de 
Nancy. — Le professeur. — Le cénobite. — Les Vies des saints. — 
Les distinctions. — A Paris. — Sainte mort 35 i 



FIN DE LA TABLE DES M.^TIERES, 



P.iRIS. — TyPOGRAPHlEnE E. P1,0:<, NOURRIT KT t'^-S, RIE GVRANCIF.RE. 



DXJ IS^ÊI^E ^^XJTEXJR 



L'ÉCOLE MENAISIENNE 

l. Lamennais (3« édition). 

IL Gerbet, Salinis et Rohrbacher (3* édition). 
IIL Lacordaire (2' édition). 

IV. MONTALEMBERT. 



Les Premiers Jansénistes et Port-Royal. 



EN PRÉPARATION : 

L\ RENAISSANCE CATHOLIQUE 

Ar XIX" SIÈCLE 

I. L'Abbé Maury. 
II. Les Négociateurs du Concordat. 

III. Chateaubriand. 

IV. Joseph de Maistre, de Donald, etc. 



1 



Paris. Typographie de E. Pion, Nourrit et C'», rue Garancière, 8.